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Lettres de la Grande Blasket.

Eibhlís Ní SHÚILLEABHÁIN* (Elisabeth O'SULLIVAN)
Note : 5 /5.
Au bout de l'Europe, l'Eire du large.

J'ai
eu pendant des années la version originale de cet ouvrage dans ma bibliothèque. Mes connaissances en anglais étant pour le moins sommaires, je n'ai jamais eu vraiment l'occasion de le lire sérieusement. Je suis donc très satisfait de la sortie de cette correspondance enfin traduite en français. Et je suis encore plus content que ce soit un spécialiste de l'Irlande comme Hervé Jaouen qui l'ait faite.
Les Blasket, qui comportent six îles, ont eu le mérite de servir de pépinière à quelques-uns des plus grands écrivains de langue gaélique. Surtout la Grande Blasket (An blascaod Mór en gaélique) dont les vingt deux derniers habitants furent évacués le 17 novembre 1953 sur ordre du gouvernement, qui considérait que la vie était trop dangereuse ainsi, isolée de l'Irlande.

Eibhlís Ní Sh
úilleabháin écrit en anglais (qui dans ces îles n'est pas la langue natale), ce qui pour l'époque devait être relativement rare. Mais son anglais est parsemée de mots gaéliques et de tournures de phrases de cette langue.

Cette correspondance avec Georges Chambers commence en 1931 et va  durer plus de vingt ans, mais
Eibhlís, son époux Seán (John) Ó Criomhtháin et leur fille Niamh cesseront de résider dans l'île dès 1942.
La vie de tous les jours où la lutte pour uniquement survivre est quotidienne ; d'ailleurs dès la première lettre, l'auteur dit :

Je suis née le samedi 6 mai 1911, et je pense que cela fera vingt et un ans en mai prochain. Je suis très vieille et vraiment je ne le sens pas du tout. Je n'en ai pas encore la sensation.

La réaction de ces gens face à la mort est pleine de sagesse. Exemple : si le ou la défunt(e) est âgé(e), la veillée mortuaire est « distrayante », mais très triste si la personne décédée est jeune. J'ai retrouvé à la lecture de ce livre une chose que j'avais découvert mais je ne sais plus dans quel ouvrage, que les enfants morts avant leur baptême n'étaient pas inhumés avec les « vrais croyants », ce qui pour des fervents catholiques est une chose très dure.

Une certaine naïveté, mais aussi de la curiosité dans ses questions à Chambers au sujet de Londres.
Au sujet du roi Édouard avec ce jugement définitif, comment a t-il pu abdiquer pour « une telle femme »! La vie de tous les jours avec plein d'anecdotes, les matchs de football avec des rames de bateaux plantées dans le sable comme poteaux de buts. La naissance de Niamh et la mort de son beau-père coïncident, et à partir de février 1939, le ton des lettres change. Eibhlís semble prendre conscience que la vie sur l'île devient très dure ; elle s'interroge sur le fait d'avoir un deuxième enfants, mais avec quoi le faire vivre ? Le seul travail que son mari pourrait trouver est sur le continent ! La population vieillit, enfin ce qu'il en reste. Au sujet de Peig Sayers, un peu plus riche que le reste de la population,  Eibhlís dit :
Elle n'a rien pour la rendre heureuse ici, aucun espoir du tout.

Terrible constat..... La fin de l'île est proche.....en février 1941, l'école ferme, faute d'élèves.

Eibhlís et sa famille, Johanna Dunleavy sa mère, P
ádraig, Mike et Seán, ses frères, et Mary, sa soeur, puis  Seán (John) son époux, fils de Tomàs Ó Criomhtháin et Niamh, sa fille. Un environnement très littéraire,  dans les seules lettres non écrites par  Eibhlís, Seán regrette que le livre de Muiris Ò Súilleabháin soit édité avant celui de son père, lequel dans un courrier s'excuse humblement de na pas très bien savoir écrire en anglais.
Une chose est frappante, c'est pour tous les îliens, le sentiment d'exil qu'ils ressentent dès qu'ils vivent dans la péninsule de Dingle, bien que ce soit une région où la langue principale est le gaélique.
Le nom de l'auteur est Ní Shúilleabháin, malgré qu'elle soit mariée à John . Elle obéit à une vieille coutume gaélique qui veut que l'on reste la fille ou la petite-fille d'une famille avant d'être l'épouse d'un homme, à noter aussi que le nom féminin subit une lénition par l'ajout d'un "h" en seconde lettre, le nom masculin étant Ó Súilleabháin. Mes trois ans de gaélique m'ont laissé quelques souvenirs, peu il est vrai, mais beaucoup de notes et un livre passablement fatigué!. Robin Flower, célèbre linguiste anglais, fut pour beaucoup dans la découverte de la littérature de ces îles qui n'eurent pas trop à souffrir de la présence britannique et dont la  langue est restée de ce fait préservée. A noter que les îliens l'appelaient affectueusement « Blaithín » du gaélique « Bláth » fleur !
Les références littéraires sont bien sûr très nombreuses et en plus des trois auteurs des Blasket, Eibhlís cite aussi James Stephens et son roman « Le pot d'Or », récit, il me semble, un peu fantastique de cet auteur qui participa activement au renouveau celtique du début des années 1900. Elle parle aussi de Synge qui est plus connu pour ses écrits sur les îles d'Aran, mais qui est également venu aux Blasket .
Je pense que beaucoup de contes, chansons ou musiques ont été perdus. Peig Sayers, par exemple, connaissait plus de trois cents contes en gaélique ; beaucoup ont été sauvés, mais combien ont disparu? Un document très précieux qui complète fort utilement les autres écrits sur la vie sur ces îles, témoins d'une époque révolue.
En postface Hervé Jaouen nous explique pourquoi et comment est née l'idée de cette traduction.

Extraits :
- Je suis très heureuse que nous ayons vu M. Flowers ou Blainthín comme nous l'appelons, Bláth veut dire fleur vous savez.
- Nous croyons aux fées ici ; c'est pourquoi les contes de fées nous intéressent tellement.
- Bon elle a tout ce qu'elle désire mais je ne l'envie pas. J'ai la tranquillité et le bonheur ici dans cette chère île.
- L'île est belle et bien morte je peux bien dire mais en souvenir du passé j'ai moi-même chanté quelques couplets des vieilles chansons que nous apprenions à l'école.
- Par conséquent imaginez notre île sombrant de jour en jour.
- C'est comme ça avec la vie ; les gens souffrent beaucoup toute la vie.
Éditions : Dialogues (2010).
Titre original : Letters from the Great Blaskett (1978).
Traduction d'Hervé JAOUEN.
Autres traductions d'Hervé Jaouen :
L'assassin de Liam O'Flaherty.
Les Robinson du Connemara  de Guy St John Williams (entre  autres).
* Elisabeth O'SULLIVAN dans sa version anglaise.
Autres livres sur les îles Blasket.
Peig (Peig) de Peig SAYERS / Éditions an Here.

L'Homme des îles (An t'Oileánach) de Tomás Ò CRIOMHTHÁIN- Petite Bibliothèque Payot.

Vingt ans de jeunesse (Fiche Blian ag Fás) de Muiris
Ò SÚILLEABHÁ
IN- Éditions Terre de Brume.
Peninsula de Desmond Egan (Poésie)-Éditions Fédérop.
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