V_lo
La fleur au guidon.
Dominique JULIEN.

Note : 4,5 / 5.
Le Blaireau et le vélo......*
J'ai découvert cet auteur grâce à  son recueil de nouvelles « Mordre la poussière » que j'avais beaucoup apprécié. Ici le registre n'est pas le même, la roue tourne, pourrait-on dire, celles d'un vélo et celle de la vie. Aucune ne tourne vraiment plus rond !
Souvenons-nous de ce qu'écrivait Flann O'Brien en 1967, dans « Le troisième policier » :
- Le résultat net et brut de tout cela est que les gens qui passent la plupart de leurs vies sur leur bicyclette de fer à pédaler sur les routes rocailleuses de cette paroisse voient leur personnalité confondue avec celle de leur bicyclette. C'est le résultat de l'échange des atomes et vous serez surpris de voir le nombre de gens par ici qui sont mi-homme, mi-vélo.
Revenons à notre livre !
L'enfance à Douarnenez dans une famille de cinglés (et si je puis me permettre) de courses cyclistes. Le petit Gérard La Fleur grandit dans une maison située en haut de la rue de l'Abattoir. Et elle grimpe cette rue, et la question rituelle est la suivante : avec quel braquet tel champion cycliste aurait-il passé cette côte? Et d'énumérer tous les grands grimpeurs de l'histoire du tour de France, Charlie Gaul, Frédérico Bahamontès et Bartali etc.... Et les autres, la bande des quatre Coppi, Anquetil, Merckx et Hinault ! Et là c'est la guerre dans la famille, chacun a son champion qu'il défend bec et ongles! Bonjour l'ambiance, c'est la kermesse, mais pas les courses belges ainsi appelées naguère! E n Bretagne, du moins à cette époque, toutes les conversations commençaient par des discussions non philosophiques ayant la « Petite Reine » comme sujet !
Les années sont courtes pour le fan de vélo. Celles-ci commencent en effet par la course par étapes Paris- Nice pour se terminer par les championnats du monde, mais avec la mondialisation, c'est au moins un mois plus tard.
La vie s'écoule parmi le clan La Fleur, « Le Vieux » grand-père La Fleur, grande gueule, cabochard, violent et bagarreur, Alice la grand-mère et Tonton Max.....Certains personnages de l'entourage sont un peu des phénomènes locaux, mais bien entendu les « Parisiens et Parisiennes » ont le droit aux commentaires acerbes, une dénommée Bérénice en particulier décrite comme ressemblant à la femme du général Alcazar dans Tintin chez les Picaros !
Les saisons, c'est Paris-Nice, les classiques ardennaises, Paris-Roubaix, puis le Giro, et le Dauphiné-Libéré etc... Mais le grand moment de l'année, c'est le Tour de France, le monument annuel, le temps où tout s’arrête, même la plage n'a plus grand intérêt ! Il y a des années noires, 1980, 1983, et surtout 1984 !
1984, l'année du roman d'Orwell soit, mais aussi la première fois que Nanard ne gagne pas le Tour! Imaginez une partie du clan La Fleur et Gérard quasiment en deuil, déprimée, etc...... Mais malgré tout, la cinquième victoire du Blaireau arrivera et l' honneur sera sauf !
Mais le petit Gérard grandit, Bernard Hinault se retire sur une seconde place derrière Greg Lemon, après une arrivée restée célèbre à l'Alpe d'Huez. Fin de l'enfance, mais la vie continue avec un chapitre au titre révélateur « Postobécane » et cette phrase :
- Postier en C.D.D, ce fut le Tchernobyl du job .
Plus rien ne sera comme avant, les coureurs avec casques et grosses lunettes se ressemblent tous, bref l'ennui semble gagner le peloton, mais aussi le spectateur moyen que j'ai été, seuls restent les paysages grandioses de la France profonde, mais pour combien de temps. J'ai aussi été surpris de la chute du cyclisme breton dont le nombre de coureurs au départ du tour de France rétrécit comme peau de chagrin, mondialisation oblige sûrement. Le dernier dont j'ai gardé le souvenir est Ronan Pensec qui est d'ailleurs cité dans ce livre avec Laurent Madouas et de nombreux autres coureurs, mais je ne peux pas parler de tous. Le dernier pour qui j'avais de la sympathie est Stephen Roche, figure lunaire toujours humble, souriant et plein d'humour.
Après le temps des  écrivains, des poètes, des footballeurs et des cyclistes, vient celui des comptables, après l'époque du panache et de la classe, celui des mesquins et des gagnes-petits ! L'ère des champions formatés a pris le pas sur celles des battants un peu cabochards, je préfère les coups d'éclats d'Hinault ou les coups de gueules de Connors ou de Mac Enroe aux sportifs de maintenant, nostalgie peut-être et même sûrement!
Un excellent livre pour les gens qui ont suivi le Tour de France avec comme moi un côté très chauvin et qui vaut aussi par la découverte de cette famille et la description de la vie du Douarnenez de l'époque.
Les textes sur le cyclisme n'ont pas le lyrisme de ceux d'un Antoine Blondin par exemple (différence entre un buveur de vin et un amateur d'Orangina?), mais l'observation est plus rigoureuse, plus vraie en somme.
Extraits :
- Au mieux, disons seulement que le genre le plus singulier de fou furieux, nous étions dedans. Ça nous faisait passer pour les originaux du coin. Qualité toute relative car notre quartier était la patrie des bizarres.....
- Pour beaucoup, la Bretagne c'est la tempête et la pluie toute l'année. La mer est là pour compenser.
- Les modalités d'absorption étaient très simples : à chaque fois que le héros prenait son bidon, on vidait une canette. L'équilibre des doses était ainsi respecté.
- Grâce au riz au lait, le Tour des Flandres m'a toujours paru exotique : il avait goût de vanille et je  n'arrive toujours pas à me défaire totalement de l'idée qu'il ne se court pas sur les îles.
- Aux giboulées, l'hiver qui nous cramponne depuis novembre nous jure qu'il sera bientôt barré. En Bretagne, ces promesses ne sont pas toujours tenues : le crachin nous aime tant...... et c'est réciproque.
- Sardines et maquereaux, c'est là que les usinières, les Pen Sardines, mettaient en boites. Elles bossaient au fond des ténèbres et, de là, sortaient des blagues grivoises avec un accent à couper au couteau.
- Ensuite, seulement, la raison intervient.
- « Oh chéri, regarde le petit garçon comme il est moche ! »
- Pour faire avancer le champion, j'ai récité tous les gros mots que l'on avait appris dans les bars de Douarnenez. Du breton relevé par l'alcool et associé à d'autres vulgarités pompées au capitaine Haddock.
- Le seul beau truc que je possédais, c'était mes Ray-Ban, les mêmes que celles de Steve McQueen. Je les avais ramassées dans un ruisseau, un endroit que je m'habituais à côtoyer car j'étais sûr d'y tomber sans tarder.
Éditions : Ramsay littérature (2009)
Autre chronique :
Mordre la poussière, ici.
*Fable vélocipédique.