Littérature d'Irlande,de Bretagne et aussi d'ailleurs

22 septembre 2017

BUKOWSKI Charles / Sur l'écriture.

 

Bukowski


Sur l’écriture.

Charles BUKOWSKI.

Note : 4 / 5.
Boire ou écrire, certains ne sont pas obligés de choisir !
Beaucoup de gens gardent le souvenir de Bukowski, ivre lors la défunte émission littéraire animée par Bernard Pivot « Apostrophe ». Mais Bukowski est aussi et surtout un écrivain, digne représentant de la contre-culture américaine.
Des textes inédits en France où Charles Bukowski parle de l’écriture dans des courriers envoyés à plusieurs correspondants du monde littéraire.

Ces textes s’échelonnent de 1945 à 1993. On découvre également des dessins de l’auteur.
Parmi les premières lettres, certaines ont pour destinatrice une dénommée Caresse Crosby (beau prénom, n’est-ce pas ?). Femme de lettres, éditrice, à qui il écrit :
-Je travaille maintenant dans un entrepôt de bricolage.
Et je bois comme un trou.
Il se plaint aussi de manuscrits égarés mais il la remercie pour un très gentil mot !

En 1947 à Whit Burnett, fondateur du magazine littéraire « Story », il parle d’un projet d’écriture d’un roman ayant pour titre « Blessed Factotum ».
Nous découvrons que pour Bukowski la sainte Trinité est : les femmes, les courses de chevaux et la boisson !
Parmi les nombreux correspondants de Bukowski, nous trouvons des noms connus :
Henry Miller, Lawrence Ferlinghetti à qui il envoie deux textes de présentation de lui-même pour l’édition de « Erections, Ejaculations, Exhibitions and General Tales of Ordinary Madness and The Most Beautiful Woman in Town » par City Lights Publishers.
Parmi les courriers les plus intéressants, plusieurs adressés à Henry Miller ou à John Fante. Il considère le second comme un écrivain majeur mais à la plume plus dure pour le premier nommé.
Il admire aussi beaucoup Céline dont il parle souvent dans ses nombreuses correspondances.
Il parle aussi d’un auteur américain pour lequel il a beaucoup d’admiration et dont je n’ai jamais entendu parler, Sherwood Anderson. Pour lui le meilleur roman jamais écrit est « Ask the Duste » (Demande à la poussière) de John Fante.
Il dit aussi qu’il a très peu d’estime et de relations avec le monde des écrivains :
-Le seul truc que je pourrais dire à la plupart des gens concernant l’écriture serait, ABSTENEZ-VOUS. C’est surpollué maintenant…
 Il a par exemple une piètre opinion des auteurs de la Beat-génération :

- Je n’ai jamais aimé les Beats, ils donnaient trop dans l’autopromotion et les drogues ont fait d’eux des trainées ou leur ont refilé des bites en bois.
-Toute cette bande : Ginsberg, Corso, Burroughs et les autres cela fait longtemps qu’ils ne me font plus d’effet. Quand tu écris juste dans l’optique d’être célèbre, tu finis par faire de la merde.
On découvre également un Bukowski mélomane, écrivant souvent de nuit, bière à portée de main et musique classique en fond sonore.

En 1985, une librairie des Pays Bas a retiré de la vente son livre : Erections, Ejaculations, Exhibitions and General Tales of Ordinary Madness and The Most Beautiful Woman in Town.
Le motif est discrimination, sa réponse à la personne qui lui narre l’événement est la suivante :

-Les seules choses que j’ai peur de discriminer sont l’humour et la vérité.
À noter que ce livre commence par une note de l’éditeur qui nous explique les difficultés rencontrées lors de la rédaction de cet ouvrage et est complété par une très intéressante postface signée Abel Debritto.

Un ouvrage qui m’a permis de découvrir Bukowski, dans ses excès ou outrances mais aussi son côté profondément humain, sa fidélité en amitié, sa boulimie d’écriture. Un homme tout simplement.
Je vais, je pense, me replonger dans l’œuvre de Bukowski, que je ne regarderai plus de la même manière qu’avant la lecture de cette correspondance.
Extraits :
-( …) J’ai jamais été plus fasciné que ça par l’écriture, la création. Je veux dire, ce que les autres gars ont fait. Ça me semblait assez maigre et prétentieux, ça me semble toujours le cas.
- Je sais juste que l’écriture a été pour moi un remontant, un élixir, ouais, parce qu’un tas de choses me dévoraient de l’intérieur, me rongeaient, me criaient dessus, alors la machine à écrire et la page m’offraient une porte de sortie, un moyen de transformer le brouillard de merde en gaz hilarant, même si j’écrivais plutôt une histoire à glacer le sang.
- J’ai 70 ans maintenant mais tant que le  vin rouge coule à flots et que la machine à écrire fait le boulot, tout va bien.
Éditions : Au Diable Vauvert (2017)
Titre original : On Writing. (2015)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Romain Monnery.

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18 septembre 2017

McINERNEY Lisa / Hérésies glorieuses.

 

Hérésies

Hérésies glorieuses.
Lisa McINERNEY .
Note : 4 / 5 .

Cook sur Cork.
Premier roman de cette  jeune irlandaise, et je dois reconnaitre que c’est réussi !
Même si j’ai parfois trouvé cette lecture ardue.
Nous sommes à Cork, deuxième ville la plus peuplée de la République d’Irlande. Ville martyre, pendant la guerre d’Indépendance, pillée et en partie brûlée par les Blacks and Tans. Terence Mac Sweney, maire de la ville, fut un des premiers morts d’une grève de la faim durant cette même période.

Revenons à notre époque, Ryan et Karine, jeunes gens, font l’amour, lui est un petit dealer, elle est une fille de bonne famille. Ils s’aiment et se déchirent.
Maureen est beaucoup plus âgée. Elle aussi avait fait l’amour ; enceinte, elle avait été exilée à Londres, et son fils Jimmy Phelan lui avait été retiré. Celui-ci, qui est devenu un caïd local, a fait des recherches et lui a fait faire le voyage inverse.
Mais un jour celle-ci tue un homme dans le bâtiment, ancien bordel, propriété de son fils où il l’a mise en résidence surveillée.
Alors la vie de plusieurs personnes, par l’effet de la chute des dominos, en sera bouleversée.
Dans ce puzzle noir les nombreux personnages se croisent et s’entrecroisent, pour le malheur de certains, mais le bonheur de personne !

Un couple, Ryan et Karine, ils ne sont pas de la même classe sociale. Ils sont amoureux depuis longtemps, mais durant un séjour de Ryan en prison, un événement va accentuer leurs différends. Ils jouent sans le savoir à « Je t’aime moi non plus ».
L’autre personnage principal est Maureen, de retour au pays, personnage un peu décalé, une des rares qui ose s’opposer à son fils.
Tara Duane, un peu fêlée, en perpétuelle croisade contre tout et le reste, emmerdeuse patentée, voisine insupportable, mais amatrice de jeunes hommes…
Georgie,  archétype de la pauvre fille, prostituée, droguée, c’est son homme qu’a tué Maureen. Un détour par une retraite religieuse ne lui apportera aucun réconfort et mettra même sa vie en péril. Son fils lui sera retiré à sa naissance, comme dans le « bon vieux temps » des Magdalene Sisters.
Tony, père alcoolique de six enfants, dont Ryan, bref des personnages dépassés par leurs vies et les événements.
Beaucoup d’originalité dans l’écriture. Une histoire étalée dans le temps. Par exemple nous faisons la connaissance de Ryan à quinze ans et nous le quitterons à vingt. Le même Ryan a aussi des chapîtres (en italique) qui lui sont uniquement consacrés.

Je n’ai pas souvenance de romans noirs se déroulant à Cork, mais je n’ai pas lu tous les romans noirs irlandais édités ! Après Dublin et Galway, Cork est à son tour passé à la moulinette du roman noir.
L’auteur a la dent dure pour l’Irlande, politiquement :
- Honte à toi, Irlande, songea Maureen, quatre décennies plus tard. Crois-tu que tu veillerais seulement sur les tiens ?
- « 
C’est un bûcher, tu ne vois pas ? Pour brûler cette Irlande. Brûler leurs conneries. Brûler le joug qu’ils nous ont mis autour du cou.

Elle dénonce aussi de manière virulente le pouvoir et la mainmise de l’église catholique sur la vie des habitants de la République Irlandaise. 
J’attends avec une certaine impatience le second roman de cette romancière.
Extraits :
- Le pays était devenu un vaste merdier et la colère grondait chez les laissés-pour- compte.
- Sa génération fut la première de la toute nouvelle République, gavée d’Eamon de Valera – dit Dev – et l’archevêque Mc Quaid – le primat d’Irlande -, les génuflecteurs.
- Des hordes d’enfants irlandais – et aussi américains : la génération exportée – fouillant les détritus catholiques pour découvrir qui ils étaient.
- Encore une mère croyante. Il faudrait quand même arriver à comprendre ce qui cloche dans ce pays pour qu’il n’arrête pas de pondre des vieilles bigotes.
Éditions : Joëlle Losfeld (2017).
Titre original : The Glorious Heresies (2015)
Traduit de l’anglais (Irlande) par Catherine Richard-Mas.

 

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14 septembre 2017

VANCE John Donald / Hillbilly Élégie.

 

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Hillbilly  Élégie.
J.D.VANCE.

Note : 5 /5.
L’envers du rêve américain.
Dans une préface pleine d’humour l’auteur nous prévient : Pourquoi écrire un ouvrage autobiographique quand on a trente deux ans et rien fait d’absolument exceptionnel ? Et pourtant cet ouvrage est exceptionnel, autobiographique, mais pas que cela, c’est aussi un document sur des laissez pour compte du rêve américain, des marginaux parmi les marginaux. Nommez-les comme vous voulez, rednecks, Hillbillies, white trash, l’image qu’ils donnent est celle de pauvres blancs dégénérés par les mariages consanguins et les excès de toutes sortes. Ils sont les descendants d’Ecossais et d’Irlandais qui se sont  installés dans les Appalaches et qui ont vécu durant des décennies hors des progrès du monde.
L’auteur J.D.Vance, de son vrai nom John Donald Bowman, est né le 2 août 1984 à Middleton (Ohio) et nous raconte sa vie. Il nous explique la force du clan dans l’éducation des habitants des Appalaches. Il est un des rares membres de sa famille à avoir fait des études.
Une famille pour le moins compliquée, son père biologique est parti, sa mère s’est remariée avec un homme qui est devenu officiellement son père, mais sa mère et ce père légal ont divorcé, puis les hommes se suivent et se ne ressemblent pas forcément dans le lit de sa mère, mais tous finissent par partir !

Entre les frères et sœurs, demi-frères et demi-sœurs pour un jeune garçon, ce n’est pas toujours facile à comprendre.
Alors il vit avec ses grands parents, Mamaw et Papaw, et la vie n’est pas non plus un long fleuve tranquille.
La ville de Middleton est en déclin, l’aciérie qui donne du travail à beaucoup d’hommes réduit ses effectifs, et ces travailleurs n’ont pour la plupart aucun diplôme.
L’auteur dresse aussi un terrible constat de la communauté des Hillbillies dans un réquisitoire féroce ! Lignes par lesquelles il ne s’est pas fait que des amis !
Les personnages principaux de ce récit sont, et c’est évident, le narrateur, qui malgré ce qu’il écrit dans la préface, a beaucoup de choses à nous apprendre. Vient ensuite Mamaw, l’omniprésente grand-mère, à qui l’auteur voue un immense respect et beaucoup d’amour. On ne peut pas en dire autant de ses relations avec sa mère ! Faut reconnaître que celle-ci, entre drogues médicamenteuses et hommes de passage, est loin d’être un modèle. Il y a aussi Lindsay, la grande sœur et ses enfants adorés. Il faut de tout pour faire une famille, cette théorie se vérifie ici !
La lecture de ce livre m’a fait penser à une scène du film « Délivrance » où un jeune garçon un peu étrange joue (très bien) du banjo, les adultes qui l’entourent sont, je pense, très représentatifs des Hillbillies ! Alcools, armes et mépris des lois !

Une découverte et un récit prenant, l’enfance d’un homme qui, malgré les handicaps accumulés durant sa jeunesse, puis un parcours atypique, a étudié et réussi sa vie.
Extraits :

- J’étais un de ces gosses promis à un avenir sombre. J’ai failli abandonner le lycée. J’ai failli succomber à la profonde colère et au ressentiment que tout le monde nourrissait autour de moi.
- Tout en sachant que Mamaw était une maniaque de la gâchette, j’ai du mal à croire à cette histoire. 
- Dans la sanglante épique de Breathitt, un des récits les plus connus concernait un vieil homme accusé d’avoir violé une petite fille. Mamaw m’a raconté que quelques jours avant son procès, on l’a retrouvé flottant sur le ventre dans un lac voisin, avec seize balles dans le dos.
- Ce comportement était dû pour une part aux dispositions de Mamaw, qui n’était pas alcoolique et violente, elle. Ses frustrations, elle les déversait dans l’activité la plus productive qu’on puisse imaginer : fomenter la guerre 
- Quand les drames et les bagarres de son ancienne vie refirent surface dans la nouvelle, Maman demanda le divorce et recommença à zéro comme mère célibataire. Elle avait dix neuf ans, pas de diplôme, pas de mari et une petite fille, Lindsay – ma sœur.
- Pendant des années, observa Mamaw, les enfants avaient pu laisser dans leur cour leurs vélos non cadenassés sans risque. A présent en se réveillant, ses petits-enfants trouvaient leurs gros cadenas brisés à la pince coupante.
- Après les fêtes, vint l’alcool, avec l’alcool l’excès d’alcool, puis un comportement encore plus étrange.
Éditions : Globe Editions.(2017)
Titre original : Hillbilly Elegy : A Memoir of a Family and Culture in Crisis (2016)
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Vincent Raynaud.

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10 septembre 2017

DEMEILLERS Timothée / Jusqu'à la bête.

jusquà la bête

Jusqu'à la bête.
Timothée DEMEILLERS.
Note : 4 /5.

Abattages et abattoirs.
Second roman après  « Prague, faubourg est » chez le même éditeur.

Ici le contenu est tout à fait différent, dans ce livre il est question d’enfermement, entre prisons et abattoirs.
Erwan est un jeune homme qui est maintenant en prison. En vase-clos, après quinze ans d’usine. L’usine en réalité, l’abattoir, ses rites et ses rythmes. Les rites, l’entraide souvent, les plaisanteries grasses toujours, les clopes fumées en vitesse. La vitesse de la chaîne augmentée sournoisement, les corps tentent de suivre, avec un supplément de fatigue.

Rendement… rendement… Sinon sa vie est monotone pour ne pas dire triste, ses week-ends se passent chez son frère, avec sa belle-sœur et leurs enfants. Quelques soirées avec des copains, en général bien arrosées.
Et l’abattoir, semaine après semaine, son poste plutôt administratif, son surnom, un peu péjoratif « Le planton des frigos » qui consiste à entrer des numéros des carcasses sur un ordinateur et de suivre le bon déroulement des livraisons aux quatre coins de l’Europe.
Puis un jour, le soleil, un soleil féminin au doux prénom de Laëtitia.
L’amour avec un grand A, amour qui fait oublier l’odeur du sang, la souffrance des animaux ainsi que celle des femmes et des hommes qui triment là.
Laëtitia est une intérimaire, fille libre, sans complexe, les jours passent vite, très vite, trop vite. Car étudiante, elle doit regagner Angers pour reprendre ses études… L’amour ne résistera pas à la séparation. Lui l’aimait sincèrement, pour elle, il n’était qu’une aventure passagère, un amour d’été…
La descente aux enfers d’Erwan commence lentement, puis elle prend de la vitesse. L’accélérateur de tout cela, une phrase d’une connaissance de Laëtitia, des mots qui soudainement le ramènent à sa condition de prolétaire inculte :
- C’est toi le mec qui bosse à  l’abattoir.
Oui, c’est lui… alors la haine s’installe en lui.
L’alcool devient une habitude, les absences au travail de plus en plus fréquentes. La sanction tombe, le licenciement.
Mais le sang appelle le sang, le sang humain remplacera le sang animal…
Beaucoup de personnages dans la vie de cet homme, famille, collègues de travail, etc… Le monde ouvrier dans toute sa détresse, ouvriers ne votant plus ou alors pour les extrêmes, craignant la perte de leurs emplois, ou au nom de la rentabilité, la fermeture de leur outil de travail.
Les animaux, lorsque les normes sont respectées, meurent vite, les ouvriers souffrent durant des années pour espérer quelques temps de retraite quand tout se passe normalement.
Un constat accablant sur le monde du travail, ses contraintes et pressions de plus en plus fortes, et ce sentiment d’injustice sociale, résultat d’une société libérale, ou les animaux ont plus d’importance que les numéros que sont devenus les travailleurs.
Une écriture sobre, une œuvre forte, qui appuie où cela fait mal, très mal.
Comme dans chaque ouvrage une playlist musicale clôt cet ouvrage.
Extraits :
- Allongé sur mon matelas, les écouteurs enfoncés dans les oreilles, j’écoute la radio. Nostalgie.
- L’usine. Elle en viendrait presque à me manquer. Avec ses personnages. Ses routines. Ses règles. Son fonctionnement. Comme ici. Comme dans mon nouvel univers.
- On enfonce le couteau profondément dans le cou de l’animal. Sylvie dit toujours que c’est une horreur. Que la bête sent que c’est la fin.
- Mon réservoir à pensées heureuses. Mais la réalité finit toujours par nous rattraper et les idées plus sombres surgissent. Quinze années de ma vie à l’usine, c’est sûr, ça laisse des traces.
- Tout comme quelques années de paix après l’usine.
Juste quelques années de retraite.
- On commente les élections sans trop y croire. T’as vu la Marine ? T’as vu l’autre, le nabot, le Sarko ? Tu as vu Hollande ? Personne n’est dupe. On ne vote plus. Ou alors Marine. Mais c’est la même chose.
- Eux, ils nous ont raconté ça. Les ordres des patrons. D’accélérer la cadence. De passer à soixante vaches par heure. Soixante dix même. De nous rendre fous.
Éditions : Asphalte (2017).

 

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04 septembre 2017

GEARY Karl / Vera.

Vera

Vera.
Karl GEARY.
Note : 4,5 / 5.

Une adolescence dublinoise.
Premier roman de ce jeune auteur irlandais, il est également acteur et scénariste.

Il a réussi le souhait de Sonny, quitter l’Irlande.
Sonny fait partie du prolétariat de l’ancien Dublin. Son père est un enfant de la campagne, il n’est pas vraiment chez lui à Dublin. C’est un homme immature, parieur convulsif, qui fait des petits boulots de-ci de-là. C’est l’archétype de la   figure paternelle d’une certaine littérature irlandaise d’Edna O’Brien à Jennifer Johnston.

Sonny, lui, travaille le soir dans une boucherie de son quartier, commerce en forte perte de clientèle. Un supermarché s’est ouvert à proximité. C’est un garçon renfermé, timide et naïf. Un peu voleur, ce qui lui jouera des tours, les autres membres sa famille sont des sortes d’ombres qui passent, sa mère et ses frères servent de décor.
Un matin alors qu’il aide son père dans un quartier un peu huppé de la ville, il fait la connaissance de Vera. Il tombe sous son charme et la trouve belle ! Peut-être que son regard l’enjolive ? Mais il est envoûté par cette anglaise beaucoup plus âgée que lui. Sa vie en est bouleversée, adolescent solitaire, sa seule amie est Sharon, son alter-égo féminin, qu’il rencontre à L’Antre des Chats. Leurs sentiments l’un envers l’autre ont l’ambigüité de leurs désirs sexuels naissants.
Pour Sonny, une sorte de voyage initiatique dans la ville de Dublin va commencer.
Et pour nous la découverte de certains quartiers peu touristiques de la capitale irlandaise.
Petit à petit, pas toujours légalement, ni élégamment, il va se rapprocher de Vera et découvrira sa vie et ses secrets, même les plus personnels.
Leur relation va, pour Sonny, se transformer en un amour absolu… mais pour elle ? Elle sait pertinemment que cette histoire n’a pas d’avenir ! 
Sonny dont le seul espoir de vie meilleure est, comme des millions d’Irlandais avant lui, de quitter le pays ! Il traîne sa misère au sein d’une famille où chacun mène sa propre existence. Des petits boulots, de menus larcins, l’exclusion de son école. Elle n’est pas belle la vie, mais un jour un soleil apparaît dans la grisaille du ciel dublinois.

Vera est une femme mûre, mais mystérieuse. L’intrusion de Sonny dans sa vie n’est pas vraiment une chose souhaitée… elle a d’autres soucis plus importants.
Shannon comme Sonny d’ailleurs ne paraissent pas avoir de rêve, l’Irlande est juste le  pays où ils sont nés,  mais ailleurs l’herbe est-elle plus verte ? Ils représentent une partie de la jeunesse désenchantée du monde occidental. Plus d’avenir, ni de projets.
Une narration originale, à la deuxième personne du singulier, sorte de voix off commente les faits et gestes de Sonny.

-« Tu la contemplas, son corps immobile en dehors du mouvement de sa poitrine, l’infime quantité d’air nécessaire pour la maintenir en vie ».
L’écriture est belle et souvent lyrique :
- « Tout ce que tu touchais était mouillé, froid et refusait de se dépouiller  du temps qu’il avait fait la nuit précédente ».
Une découverte et encore une nouvelle et brillante plume qui ne dépareille pas la jeune littérature irlandaise, qui me paraît avoir encore de très beaux jours devant elle !

Extraits :
- Elle était vieille, ta maman. Tu étais le plus jeune et elle était vieille.
- Il fut un temps où les choses étaient différentes mais tu étais trop jeune pour t’en souvenir. A présent les garçons étaient plus âgés, plus forts. Parfois tu te demandais si ton père comprenait ce qui avait dérapé, pourquoi sa famille s’était fermée à lui, l’avait exclu.
- Tu pensas à son sexe que ce matin même tu avais fouillé et combien cela avait dû être terrible pour elle, dans cet instant que tu t’étais oublié et avais cru qu’elle éprouvait les mêmes choses que toi.
- Tu l’aimais. C’était la première fois que tu le formulais, ce sentiment qui t’étreignait ; tu compris que tu étais tombé amoureux. Ce fut un choc.
- Son poignet amorphe pendait sur les côtés et de haut en bas, était couvert de cicatrices ; des cicatrices qui se croisaient comme des routes sur une carte.
- « Je n’ai jamais voulu vivre en Irlande, dit-elle.
- Je n’ai jamais voulu vivre en Irlande non plus, mais c’est pas pour ça que je pleure.
- « Mon beau… Ce n’est pas de l’amour. Il faut que tu le comprennes. » Mais tu savais ce que tu ressentais.
Éditions : Rivages (2017)
Titre original : Montpelier Parade (2017)
Traduit de l’anglais par Céline Leroy.

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