pASSE OUEST
Adieu Alain, bon vent....
Passe Ouest suivi d'IKARIA LO 686070
Alain JÉGOU.

Note : 5 /5.
En mer.
Vogue la galère !

Je rencontre relativement souvent Alain dans les différentes manifestations littéraires de la région de Lorient, malgré certaines affinités littéraires, Kerouac en particulier, je  l'ai peu lu.
Sur la mer il y a deux sortes de gens : les marins ou les plaisanciers sportifs. Pour les premiers la mer est toujours un lieu de travail, pour les autres une aire de jeux, les uns gagnent durement leur vie, pour les autres leurs sponsors brassent des sommes pour le moins colossales ! Et par décence, je ne parle pas du dessus du panier de crabes, les voiliers de la « Coupe de l'América ».
Revenons à nos poissons.
Deux récits proches dans l’inspiration, mais avec 10 ans d'écart dans l'écriture. Des scènes de la vie quotidienne sur un 
fileyeur lorientais, entre l'île d'Yeu et les Glénans.
Les titres méritent une explication « Passe Ouest » est le nom du chenal qui permet de quitter le port de de Lorient
pour gagner les zones de pêche du large. Ikaria Lo 686070 est le nom de son bateau et le numéro d’inscription au registre des affaires maritimes de Lorient.
La pêche, mot fascinant qui inspire dévotion, haine ou rejet....une des vies les plus dures qu'ils soient dans un élément qui pour l'homme n'est malgré tout pas tout à fait le sien.
« Passe Ouest » donc commence ce livre, avec une phrase que j'aime beaucoup, l'abus de pouvoir des éléments sur la vie à bord ! Les « quotas », ce mot qui dorénavant régente tout, mais les naufrages et autres drames se foutent des techniciens de Bruxelles. Des hommes et des oiseaux, les goélands par exemple ces feignants des mers. Les conditions de vie à bord, les paillasses trempées, le sommeil réparateur qui ne répare plus rien, les chairs blessées et rongées par l
e sel,  les marées et les filets à relever....et parfois cette question....qu' est-ce que je fous là ?   Et la pensée des copains d'école qui eux ont choisi la terre ferme.....un bureau, une famille, la chaleur et le confort !
« Ikaria Lo 686070 »: Des textes très courts, une écriture qui peut paraître spontanée, et un récit plus long sur un naufrage et un sauvetage. Un hommage à Daniel Carriou, capitaine du « Renard
des mers », homme courageux et fin marin !
Des lieux dits aux noms évocateurs  (souvent en breton) de mystères, mais aussi de durs labeurs  donnent le titre à de très courts chapitres :
Toull Koch, Menez Kei, Ba
z Ar Vretoned, Poul Glaou, Toull Lec'hid,  Trou du Beg Ar Men, Pen Y Gwalenn................
Portraits croisés d'hommes mais surtout réflexions personnelles sur la vie entre terre et mer, les conditions de travail, le défoulement et certains excès à terre, l'alcool et les femmes.....quand enfin plus rien ne tangue, ni ne remue ! La liberté perdue, les lois et les contraintes qui peu à peu transforment les ports en cimetières où ne se retrouvent plus que des voiliers souvent ventouses ! Un « personnage » ce vieux bosco rescapé des temps immémoriaux qui trimballait son ennui et ses souvenirs à Kéroman (Port de pêche de Lorient).
Un document, mais sans la sécheresse (façon de parler) du documentaire, Alain Jégou donne de la poésie et du lyrisme à son écriture.....tout en allant au principal, la vie à bord....Si Kerouac avait écrit sur les marins pêcheurs des ports du sud Bretagne, cela aurait fortement ressemblé à ce livre.
Un grand moment de lecture, de grandes bouffées d'air iodé, de situations angoissantes. J'ai toujours beaucoup d'estime pour ces marins....certains de nos dirigeants devraient passer quelques jours en mer pour apprendre au moins l'humilité !
Le mot de la fin :
- La v'là belle ta passion, lorsque les banquiers, les huissiers, tous les squales à cols blancs t'attendent sur les quais.
Extraits :
- …. toujours le cul entre deux marées, l'espoir entre deux rades et la vie entre deux dépressions.
- Pas de directives ni de contrôle intempestif pour le mépris, l'exploitation et l'abandon.
- Pas de pitié pour les nouveaux larbins de la Communauté bleue.
- Trempées, salées, craquelées, violacées, les chaires exultent tour à tour leurs excédents 
d'humeurs et de douleurs muettes.
- Les visages d'aucun sont comme des cartes marines, lardés de failles, de crevasses et de ridules ombrées. Grêlés de cratères et récits et flanqués ou parsemés de platures au galbe lisse et gras.
- N'empêche, j'oublierai jamais la conversation que j'eus en cet après-midi d'un certain mois de mai avec le vieux bonhomme nostalgique.
- Une façon de raisonner, d'éprouver, de se comporter, qui aurait certainement plu au vieux bosco nostalgique.
- Mais combien de nuits râleuses et teigneuses pour une seule docile et câline ? Toujours le questionnement stressant qui rebute et fait reculer le gros des aspirants.
- Nous, 250 kilos pour rentabiliser le rafiot et faire vivre trois familles. Eux, 6000 kilos pour rentabiliser le navire, engraisser l'armateur les actionnaires, et faire chichement vivre une douzaine de familles. Environ 25 fois plus de capture pour seulement trois ou quatre fois plus de membres d'équipage.
- Nous étions neufs, vrais, sincèrement éblouis et gourmands de la vie, et nous pensions différemment, autrement mieux que nos parents.
- Un grand soleil flambant neuf monte de la terre. Vif, chatoyant, écarlate, gorgé de vie de plaisir. Rond et  chaud. Rebondi, épanoui. Beau comme un cul de femme.
Éditions : Apogée (2007).
Ouvrage collectif avec la participation d'Alain Jégou :
Kerouac City Blues.
La version papier "Lorient +" ici."
Un hommage de son ami Jacques Josse : ici.