Carn_herv_
Rodano & autres écrits.
Hervé CARN.
Note : 5 / 5.
Entre chiens de garde et loup de mer.
Auteur né dans les Ardennes, mais de parents finistèriens, agrégé de lettres modernes et docteur en littérature française, il fut professeur à Dinan et Quimper. Sa biographie est aussi imposante que variée.
L'histoire qui donne son nom au recueil est très impressionnante, sorte d’œuvre futuriste dans un monde crépusculaire, où des hommes esclaves ou prisonniers (les deux d'ailleurs) creusent dans une montagne sous la surveillance de chiens féroces. La délivrance peut-être un jour.....Très beau récit que l'on visualise très bien, peut-être parce qu'il m'a fait penser à une bande dessinée lue il y a très longtemps « Simon du Fleuve ».
« L'inter gauche » : combien de jeunes footballeurs (en herbe, bien sûr) se rappellent de ce poste au combien important dans une équipe ? Combien pourront imaginer que le football se jouait dans un pré, pas toujours bien plat, pas toujours bien propre...Mais que c'était bien!...Un texte plein de nostalgie.
Dans « L'atelier », nous retrouvons un écrivain désargenté et désabusé, après la gloire et la richesse, vient le temps des vaches maigres, de l'oubli, mais il faut bien vivre, alors un emploi est une source de revenus, mais la réalité dépasse la fiction. Un texte sur le désenchantement et la dureté de la vie.
« Le congrès » c'est le souvenir inoubliable d'une grand-mère, d'un bâtiment qui doit être détruit, d'une belle histoire d'amour et d'une époque hélas révolue. Récit mêlant encore nostalgie et tendresse.
« Le petit véhicule » retour en arrière, penseront encore certains, mais non. Ce sont bien ces images furtives qui reviennent comme cela par association d'idées.
« Contre le biographique » est une sorte d'essai sur l' écriture avec des considérations personnelles de l'auteur : (Écrire : lutte entre le temps et la paresse) (Écrire : activité subalterne et transitoire, à commencer par l'auteur). 
Qui dans le même texte égrène des noms : Tylinski, Mekloufi, Keita, Sarramagna, Revelli, Bathenay, Beretta.... chercher la ville !
Des hommes en perte de vitesse, en pleine déchéance, un ancien forain, un footballeur alcoolique, ancienne gloire revenue dans son village natal, un vendeur de drogue sortant de prison, un écrivain dont la gloire est un souvenir très ancien, un Breton buté (pléonasme!), marin (un pléonasme de plus), mais à la personnalité cachée sous des tonnes de pudeur. Ne cherchez pas de héros dans ces pages, ou alors ils sont bien discrets. Les femmes aussi sont des ombres défuntes ou des souvenirs de jeunesse.
Comme la vie de l'auteur, on voyage (j'allais dire on navigue) entre les Ardennes et la Bretagne, deux contrées aux caractères marqués et à la personnalité affirmée.
C'est magnifiquement écrit, plein de poésie et de finesse : pour preuve, en regardant une jeune femme alanguie dans la chaleur :
Je peux distinguer une culotte de toile qui ne parvient guère à dissimuler sa toison.
Mais l'auteur peut avec la même verve et délicatesse nous parler d'un match de football entre copains sur la place d'un village de la France profonde. On sent de la nostalgie (toujours), mais pas de tristesse dans le propos de l'auteur.
Il est aussi évident que les références littéraires ne manquent pas, de Julien Gracq à Georges Perros, en passant par André Breton.
Je voudrais tirer un grand coup de chapeau à l'éditeur pour sa quatrième de couverture dont je reproduis le texte ici :
-Ce livre réunit des textes courts - récits et méditations - écrits pendant une vingtaine d'années, quand la nuit tombe.
C'est tout et bien suffisant et cela change des écrits dithyrambiques dont on gave le lecteur en règle générale.
Encore une très belle découverte qui m’incite à chercher des auteurs moins connus, à sortir un peu des sentiers battus. Lire moins pour lire mieux.
Extraits :
- Ils avaient été démembrés par les chiens qui attendaient placides le lent retour vers le lac et le vieil hôtel.
- Les vieilles, en coiffe, claudiquent, rencontrent d'autres vieilles.
- Le foot ne s'est-il pas réduit depuis à un simple combat ?
- J'ai alors aimé cette ville grise et si propice à la béatitude.
- Mais il n'écrivait plus de romans. Il était devenu un commis-voyageur de l'écriture.
- Je rentre dans la chaîne des mères jusqu'au ventre de cette antique amoureuse.
- Toujours seul. Pas question de coéquipiers. Un casier de rouge, du pâté Hénaff, des biscuits de mer.
- On vit différemment avec un paysage quand ceux qui vous l'ont fait découvrir ont disparu.
- Je veux raconter l'histoire de ma Jeep à la jeune femme que je souhaite plus dénuder encore. Elle n'est plus là.
- Chaque être humain peut retrouver sa propre Bretagne, semble-t-il nous dire.
Éditions : MLD (2008).
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