25 juin 2009
STEVEN Kenneth / A l'ouest du monde.

A l'ouest du monde.
Kenneth STEVEN.Note : 4 /5.
Saint-Kilda priez pour eux.
Première oeuvre de cet auteur écossais né à Glasgow en 1968 que je lis. Ce court roman nous raconte l'histoire de Roddy Gillies habitant Hirta, la plus grande des îles de l'archipel de Hiort (gaélique écossais) ou Hébrides Extérieures. Elle fut évacuée en 1930 à la demande de ses habitants, une centaine environ.
Un enfant, jaloux de son petit frère, tente de le jeter du haut d'une falaise de l'île d'Hirta, l'intervention du père évite le drame. De nombreuses années plus tard, à New-York, un homme se meure dans un hôpital. Un raccourci saisissant de la vie d'un homme, son corps est usé, mais sa mémoire intacte. Il pense qu'il est le dernier survivant des habitants d'Hirta. Alors il écrit ses mémoires. La vie n'est pas simple dans ces îles inhospitalières sans cesse battues par des vents violents. Si vivre est dur, la mort par contre est familière, Roddy assiste un jour, complètement tétanisé et incapable d'agir, à la mort d'un agneau qui vient de naître, puis une vieille femme du village, et Ewen, un jeune garçon qui, lui, tombe de la falaise ! Les premiers touristes visitent les îles, Roddy sent leur mépris pour ces enfants en haillons. Le prêtre semble accomplir une mission, éduquer des sauvages, faute de l'Inde ou de lointaines colonies, il lui faudra vaincre les croyances anciennes. Mais le temps fait son oeuvre, le père décline, son orgueil lui joue des mauvais tours, la mort est là. Mais une autre mort plus insidieuse approche, l'exil volontaire demandé par les habitants!
Roddy vit avec Ian et Morag, la mère meurt comme beaucoup des ces gens déracinés. Morag se marie, Roddy fuit le mariage et part pour Glasgow. Là-bas la vie est terrible, la solitude malgré quelques foyers de « gaélisants ». La minuscule chambre, le travail harassant, les humiliations quotidiennes. Il retourne voir sa famille, sa soeur a un enfant, Colum, et est très heureuse. Mais son frère Ian l'accueille très mal! Alors l'unique solution, l'exil lointain et définitif.
Les Gillies sont une famille très austère marquée par un protestantisme rigoureux! Travailleur et dur au mal, le père ne supportera pas la déchéance physique due à l'âge. La mère, personnage discret, élèvera ses enfants malgré la précarité des habitants de l'île.
Roddy semble avoir été un être solitaire toute sa vie. Un jeune garçon, Kevin, vient le voir à l'hôpital, seule visite qu'il semble avoir.
Sa soeur Morag a réussi sa vie, elle s'est mariée à un homme simple et honnête. Quand Roddy part en Amérique, elle a un enfant. Mais elle a de gros problèmes avec son frère Ian. Celui-ci, victime d'un accident du travail qui l'a laissé diminué, laisse apparaître la violence de sa vraie nature!
Un monde et une partie de la civilisation gaélique a disparue avec l'évacuation de ces îles. Ces hommes et femmes, subissant une sorte d'exils multiples ; îliens, ils doivent devenir terriens, écossais, ils le sont mais ne parlent pas la langue de leur pays. Ils seront dispersés, comme s'il fallait qu'ils disparaissent. Beaucoup mourront très rapidement, d'autres commenceront à boire, certains continueront leur route, l'Amérique dans le cas de Roddy . Des allers et retours incessants entre l'enfance, la jeunesse et la vieillesse d'un homme. Un livre qui, bien qu'il soit un roman, est dans la lignée des écrits de Peig Sayers et de Tomás O'Criomhthain, écrivains des îles irlandaises des Blaskets qui furent elles aussi évacuées par les autorités. Un bon roman très agréable à lire, pas très long. Ces hommes et ces femmes ont perdu leurs âmes et leurs racines en perdant leur île. Il est bien que des témoignages et des romans leur rendent l'hommage qu'ils méritent.
Extraits :
- Les femmes péroraient et jacassaient, on aurait dit une troupe de poules bien en chair.....
- Notre île était en train de mourir, et nous, ses enfants, pleurions sa mort.
- Nous avons dû ressembler, ce jour-là, à des gens qui surgissent du milieu du siècle passé.
- Mais maintenant, nous étions éparpillés ; le petit rameau de survivants avait été dispersé aux quatre coins du pays. Rien ne nous réunirait plus, pas même la toute puissance de la mort.
- ... avions-nous pris la bonne décision en choisissant de quitter notre île?
- Un mal qui ronge l'âme.
- Son gaélique était étrange, je devais me concentrer pour capter les mots.
- « C'est trop tard Roddy. Elle est partie maintenant. Partie ! »
- J'avais l'impression que plus personne ne se souciait vraiment de moi ; en quelque sorte j'avais tout perdu. Jamais je ne m'étais senti aussi seul.
- Ce jour même, au coin d'une rue, je tombais sur deux vieilles femmes qui bavardaient en gaélique. Je fus si surpris que je m'arrêtais net, perplexe et heureux.....
- Quelques milles marins nous avaient séparé ; en termes d'identité : un gouffre immense.
Éditions : Autrement Littérature.
Titre original : West of the World. A Highland Trilogy 3
SAYERS Peig. Peig
O'CRIOMHTHAIN Tomás. L'homme des îles.
31 octobre 2008
CROSS Eric / Le Tailleur et Anstie
Le Tailleur et Anstie.
Eric CROSS.
Note 4 /5.
My Tailor is rich......
Eric Cross, est né en 1905 et décédé en 1975. Ce livre a une histoire à part dans la littérature irlandaise. Paru en 1942, il est censuré dès sa sortie, car il écornait allégrement certaines idées catholiques et il démystifiait également une mythologie celtique très passéiste. L'introduction est de Frank O'Connor (et ici ) qui eut lui aussi quelques soucis avec les autorités pour sa traduction du poème de Brian Merriman « The Midnight Court »(1945). Dans cette préface O'Connor nous prévint et nous comprenons le motif de cette interdiction :- « Elle et le Tailleur considéraient les rapports sexuels comme le sujet le plus divertissant de la conversation courante ; un trait dominant de la vie en Irlande gaélique qui subsista jusqu'à dans sa jeunesse , avant de commencer à disparaître avec l'acceptation de la langue anglaise ».Un couple de gens qui semblent ordinaires, plutôt âgés et qui vivent dans un endroit retiré d'Irlande, laissons l'auteur parler :
- « Dans le hameau de Garrynapeaka, le canton d'Inchigeela, la paroisse d'Iveleary, la baronnie de Muskerry, le comté de Cork et la province de Munster » D'un seul coup on imagine l'endroit, et la joie de ses hivers! Restent les contes et les veillées, avec des histoires plus abracadabrantes les unes que les autres!
La photos de la couverture nous fait découvrir un couple ridé, mais goguenard, mélange de fausse naïveté, mais de vraie roublardise. Compromis entre le paganisme ancien des gaéliques, pour qui la religion n'est pas une contrainte, mais une chose acceptée mais avec laquelle il est possible de faire des arrangements personnels sans que cela pose de problème.Ne cherchez pas dans ce livre un roman quelconque, ici c'est plus une succession de petits riens de la vie quotidienne, les tâches de chacun et le rythme des saisons. De la tonte du mouton à la confection des habits. La récolte du lin, son traitement et la future chemise qui suivra un homme la plus grande partie de sa vie.
L'auteur par le truchement du « Tailleur » aborde tous les problèmes d'une société irlandaise pas très assurée sur ses bases, coincée entre un passé récent très douloureux, une église toute puissante et un avenir incertain. L'éducation, la langue, l'immigration sont des sujets de mécontentement du « Tailleur » pourquoi faire des enfants instruits s'ils ne savent pas reconnaître un taureau d'une vache. Des réflexions parfois surprenantes après une séance de cinéma, son jugement sur les actrices d'Hollywood est le suivant : Jolies mais trop maigres, elles ne doivent pas manger à leur faim! Les souvenirs de jeunesse, les années d'apprentissage dans différentes villes d'Irlande de Cork à Belfast, puis à Glasgow. Les veillées funèbres étaient l'occasion de retrouvailles, et également de boire un peu plus que de raison, et pourquoi pas en organiser même si le mort est encore vivant! Et tout cela pour faire plaisir à un Anglais! Un chat aussi a droit à des funérailles et au respect des vivants. Une autre histoire savoureuse , Tim est ami avec le sergent qui représente l'autorité irlandaise, celui-ci doit chercher le « poteen » (alcool clandestin) qui circule librement dans le village et également chez le tailleur. La solution entre deux personnes de bon goût? Boire l'alcool en premier et commencer les recherches après! Ce qui fut (de chêne) fait!
Tim Buckley le tailleur et Ansty, son épouse, apparaissent comme deux êtres que tout oppose, lui est handicapé et lymphatique, elle est vive et toujours en mouvement, passant d'une charge domestique à une autre. Lui est enjoué, volontiers hâbleur. Il est instruit parlant le gaélique et l'anglais, écrivant également dans les deux langues. Il fut un grand tailleur, mais il n'exerce pratiquement plus, bénéficiant d'une pension, ce qui l'amuse beaucoup. Il aime traîner au lit le matin, bref un philosophe de la campagne. Bien sûr le bavardage est sa principale activité qu'il pratique en surveillant « La Vache », c'est un homme connu et respecté et ses amis sont nombreux et les visites aussi. Il a quelques taches ménagère également, il baratte le beurre toutes les semaines, nettoie les oeufs (en tirant sur sa pipe) quand c'est nécessaire et remonte l'horloge tous les jours. Les amis sont nombreux, Jerry, le sage un peu fou ou le fou plein de sagesse, ou encore Seamus Murphy, le sculpteur, compagnons de discussions sans fin.
L'écriture est à l'exemple des personnages simples, mais lyrique et vivante. On sent une perpétuelle recherche entre le mot juste mais pas savant car le Tailleur est un érudit, sachant écrire par exemple. Mais avec des lacunes surtout pour les adresses, qu'il ne met pas forcément dans le bon ordre, ou alors parfois il met son nom et son adresse sur l'enveloppe! Un solide sens de l'humour et de la dérision, mais aussi la tristesse de savoir que le Tailleur et Ansty assistent à la fin d'une époque et aussi au crépuscule d'une civilisation qui était la leur. Que reste t-il de l'Irlande aujourd'hui? Les contractions de mots et injures gaéliques se retrouvent dans les dialogues très souvent savoureux et empreints d'une grande sagesse. On cherche vainement à l'heure actuelle quelle raison a poussé les autorités à censurer ce livre!
Un petite remarque pour signaler que la traductrice de ce livre est Joëlle Gac, qui a également traduit « Peig, autobiographie d'une grande conteuse d'Irlande ». Ses connaissances de la civilisation gaélique sont un gage d'authenticité.Un livre souvenir dans la lignée de « Peig » ou de « L'homme des îles » de Thomas O' Crohan avec l'insularité en moins. Un dernier mot pour remercier les Éditions Keltia Graphic pour avoir édité ce livre.
Extraits :
- Mais nous étions tous trop innocents pour nous douter de l'effet produit par le livre sur le gouvernement bien élevé de monsieur De Valera. Il fut mis à l'index pour « tendance licencieuse ».
- Sa lecture ressemble à une longue traversée à la nage dans les égouts.
- Humain d'abord. Ensuite, et ensuite seulement, Irlandais, catholique et tailleur.
- Mais le travail restera accessoire à la conversation.
- D'emblée le Tailleur vous salue chaleureusement. Pas Anstie.
- Sa vie est une succession de tourments. Elle est à la merci d'événements les plus anodins.
- Le Tailleur commence par pêcher les mouches qui auraient pu se noyer dans la bouteille.....à quelle adresse il fallait expédier le courrier.
- « Tu n'as qu'à l'adresser à Micky Sullivan, Montagnes Rocheuses, Amérique ».
-...car Anstie et le Tailleur, s'ils sont l'avers et le revers d'une médaille sont faits du même métal.
- A l'époque, les souliers n'avaient ni pied droit, ni pied gauche. Les deux faisaient le même office.
- Une preuve irréfutable, mais qui n'eut pas entièrement satisfait Euclide.
- Il n'y a plus de cause nationale à défendre, plus de Parnell ni de William O'Brien.....
-« Prends le monde comme il vient, lui te prendra comme tu viens »
- « Elle compte aussi une classe d'individus terriblement acharnés contre les catholiques et connus sous le nom d'orangistes ».
- La Mort cède la place au Temps.
Éditions : Keltia Graphic (2008).
Titre original : The Tailor and Ansty. (1942)
Hubert Nyssen parle de ce livre ici
26 décembre 2007
O'CRIOMHTHAIN Tomas / L'homme des îles.

L'homme des îles.
Tomas O'CRIOMHTHAIN (1856/1937).
Note: 5 / 5.
Dernier refuge.
Imaginez quelques îles perdues au large de l'Irlande, pas très loin certes, car visibles à l'oeil nu, mais si différentes. Les Blasket, ces dernières terres avant l'Amérique, le gouvernement irlandais a décidé de les évacuer en 1953, mais là sont nés ou ont vécu trois des plus grands écrivains irlandais de langue gaélique. Peig SAYERS*, Tomas O'CRIOMTHTHAIN et Muiris O SUILEABHAIN. Trois sur une population qui ne dépassa pas cent vingt, cent trente habitants! Les versions anglaises des noms pour les hommes sont Tomas O'Crohan et Maurice O'Sullivan. On peut y ajouter Micheal O'Gaoithin, fils de Peig Sayers qui mit sur papier les paroles de sa mère.
Au moment de son évacuation, seules vingt deux personnes y résidaient encore!
Ce livre, terminé en 1926 et publié en 1929, fut certainement le premier livre de renommée mondiale publié en gaélique.Tomas est paysan et pêcheur comme tout îlien, il est nécessaire d'avoir plusieurs activités. Les familles sont souvent nombreuses, mais beaucoup des enfants quitteront l'île pour partir, souvent en Amérique.Les naufrages, non provoqués (?) qui soulagent l'île de la misère en apportant des marchandises inattendues dans ces contrées, où l'auteur dit avoir eu l'âge adulte avant de boire du thé!Les habits bleus, honnis de la population représentent le pouvoir anglais, luttant contre l'alcool de contrebande et tentant de rafler le butin des naufrages.L'école et la nécessité d'apprendre l'anglais, mais les institutrices repartent pour se marier, et le poste reste vacant pour un temps indéterminé.L'habitat est en général petit et tout le monde cohabite, poulets, cochons, chiens et chats, seul l'âne reste dehors!La vie quotidienne simple, mais rude et la précarité de toutes choses ont amené les autorités à déplacer la population restante en Irlande, où elle s'est fondue petit à petit!
La vie et mais aussi son contraire la mort précoce, par maladie ou par la mer, grande dévoreuse d'hommes! Les îliens, société miniature, entraide, comme cette garde permanente signalant l'arrivée de tous bateaux, surtout ceux de l'administration anglaise!Les "continentaux", comme l'inspecteur scolaire aux quatre yeux, premier homme portant des lunettes que les enfants voient!
Une écriture sobre, certaines critiques parlent même de sécheresse, je pense que le but de l'auteur n'était pas d'écrire beau, mais vrai. On sent malgré tout une grande nostalgie, masquée parfois sous un humour naturel. Certaines expressions sont très imagées : "Le fond de l'écuelle" comme dit l'auteur, le dernier de la nichée. Ou toujours en parlant de lui même "Le veau d'une vieille vache".
N'attendez pas des héros au détour de ces pages, vous ne trouverez que des gens exceptionnels, mais modestes. Mais cette population fût une mine d'or pour les linguistiques du monde entier. Un témoignage indispensable d'un monde mort à tout jamais, l'île n'étant plus peuplée que de moutons et quelques bergers parfois.
Quelques lignes du poète Desmond Egan au sujet des Blasket :
- j'ai attendu du haut d'une falaise
quelque signe de la terre d'Irlande
ai commencé à comprendre pourquoi la médiocrité
n'a jamais été de mise ici
où la vie est un exil.
Éditions : Petite Bibliothèque Payot/ Voyageurs.
Titre original: An t'Oileanach (Titre gaélique).
A noter un excellent reportage sur cet auteur et les îles Blasket dans le Ar Men n°99.
* Voir la chronique.
http://eireann561.canalblog.com/archives/2006/05/10/1851294.html
Liste des ouvrages disponibles en français (à ma connaissance).
Peig par Peig Sayers (An Here)
Vingt ans de jeunesse par Maurice O'Sullivan (Terre de Brume)
L'homme des îles de Tomas O'Crohan (Payot)
Plus le recueil de poésie Peninsula de Desmond Egan (Fédérop)
05 février 2007
HEANEY Seamus / Les errances de Sweeney

Les errances de Sweeney.
Seamus HEANEY
Note : 4 / 5.
La légende revisitée.
Un petit mot sur l'auteur qui est un des plus grands poètes contemporains, prix Nobel de littérature en 1995. Ce livre date de 1983.
L'histoire de Sweeney est une vieille légende irlandaise dont l'histoire se passe après la bataille de Moïra en 637 dont on trouve trace dans des écrits datant de 1670.
Seamus Heaney a retraduit et réactualisé la version bilingue de J.G.O'Keefe qui date de 1913, en y ajoutant je pense ses qualités de poète.
Un petit mot pour signaler que l'on retrouve Sweeney dans "Swim-Two-Bird" de Flann O'Brien.
Sweeney, roi de l'Ulster, pour avoir offensé un ecclésiastique, est devenu fou et transformé en oiseau. Il est condamné à errer au gré des vents et des tempêtes dans l'ancienne Irlande. Il y rencontre de multiples personnages qui apparaissent sous le titre générique de dialogues qui sont autant de poèmes.Il parle avec Ronan qui l'a fait condamner, puis il dialogue avec Lynchseachan, son demi-frère, puis avec Euroann son épouse. Ronan refusant le pardon, la quête continue ; elle durera plusieurs années, sept exactement, où enfin, après avoir vécu avec Moling, un autre moine, il trouvera la paix dans la mort.
-"Son esprit s'éleva vers les cieux et son corps fut enseveli avec tous les honneurs par Moling".
Sweeney représente l'ordre ancien, le paganisme celte qui devra céder sa place au christianisme triomphant, il est l'imaginaire qui succombe devant le rationnel, seule la mort peut l'empêcher de voir la défaite de son monde.
Une écriture classique de haut-vol (désolé!) qui se transforme au gré des contraintes en poésie, par exemple pour les dialogues entre Sweeney et les humains, qui parsèment ses déplacements et qui ressemblent fort à des divagations tant morales que physiques. Un récit fort, mais qui n'est pas d'une lecture très aisée, malgré la qualité de l'écriture.
Ce livre bénéficie d'une très bonne introduction de Seamus Heaney lui-même et d'un lexique gaélique en fin d'ouvrage.
Extraits :
- Il est dur d'endurer cette vie après les moments agréables que j'ai connus. Et cela fait un an exactement depuis hier soir.
- "Lynchseachan, tu m'importunes.
Laisse moi vivre en paix, seul.
Ronan ne m'a-t-il pas voué
à vivre furtif et méfiant?"
- Te souviens-tu mon épouse, du grand amour que nous partagions quand nous vivions ensemble? La vie est toujours un plaisir pour toi, mais pas pour moi.
- "Mon seul repos : sommeil
éternel en terre consacrée
quand l'humus de Moling mettra
son baume noir sur ma blessure".
- "Mon unique affliction est que Dieu
dénie toujours mon repos sur la terre".
- "Il était célèbre et de haute lignée
Il avait été roi, il était fou aussi.
Sa tombe viendra sanctifier notre terre".
Éditions : Le Passeur (1995)
Titre original: Sweeney Astray (titre gaélique : Buile Shuibni)
Autre chronique de cet auteur :
La lanterne d'aubépine (poésie)
19 mai 2006
HYDE Douglas / Contes irlandais
An sgéaluidhe Gaedhhealach
Contes irlandais.
Douglas HYDE.
Note 4
Quand souffle l’esprit gaélique !
D’abord je rassure tout le monde : ce livre est bilingue, le français n’est pas oublié (heureusement). J’ai mis plusieurs mois à le lire, quelques contes par-ci et par-là.
Ce collectage a été effectué par Douglas Hyde,(aux environs de 1885 pour les premiers textes), fondateur le la Ligue Gaélique, pour la promotion de la langue, il fut élu premier président de la République d’Irlande en 1938. Il était protestant.
Georges Dottin était un érudit rennais, professeur de langues et de littérature celtique.
L’ambiance générale n’a rien de romantique, l’époque et le pays ne s’y prêtaient pas vraiment et Douglas Hyde n’a rien fait pour édulcorer ces récits.
Ces contes sont très anciens, retransmis oralement de vieux conteurs en vieux conteurs, allant de villages en villages.
Contes guerriers, ces fameuses razzia où les tribus se volaient femmes et bétails, contes surnaturels peuplés de lutins divers et malins et d’hommes naïfs, de belles jeunes filles et de voleurs rusés et de gens riches à berner, de rois et de géants. Sans oublier la " Bannshee ", la redoutable femme de l’autre monde, qui est douée de pouvoirs surnaturels.
Beau livre et une bonne initiative de cette maison d’édition située à Gex (dans l’Ain) au pays du fromage, près de la frontière suisse.
Il existe une édition uniquement en français de 35 contes seulement, sans la troisième partie du livre initial intitulée "La semaine du conteur véridique".
14 mai 2006
EGAN Desmond / Peninsula

Peninsula
Desmond EGAN
Failte Abhaile*
Court recueil d’un des meilleurs poètes irlandais contemporains, Desmond Egan étant né à Athlone en 1936.
Dans ce recueil, ses poèmes sont concentrés dans la péninsule de Dingle, à l’ouest de l’Irlande face aux îles Blasket, îles abandonnées, vidées de ses habitants en 1953.
Il nous parle de la vie de tous les jours, dans cette région où le gaélique est la langue dominante. Dans "La grande Blasket", il en appelle aux trois grands écrivains du lieu, O’Criomhtain, Peig Sayers, Muiris O’Suilleabhain (tous traduits en français)
-J’ai commencé à comprendre pourquoi la médiocrité
n’a jamais été de mise ici
où vivre est un exil.
Dans "Dun an Oir" (fort de l’or), lieu du massacre de 600 hommes, femmes et enfants, extraits d’un très long poème, Egan rend hommage aux troupes papales composées d’Espagnols, d’Italiens et d’Irlandais, en écrivant son poème en ces trois langues plus l’Anglais.
-Comme le fera l’Irlande pour maintes générations
des mains de la soldatesque
anglaise qui fixe la baïonnette
teste le nœud.
-"Sales papistes ! Venez
essayer cette corde anglaise
ho-hisse ! mes braves"
Heureusement d’autres poésies sont plus joyeuses et surtout plus bucoliques. Promenades dans "Dingle" "Corca Dhuibhne" "Boithrin" à "Kilfountain " ou au "Mont Brandon", un petit mot sur les visiteurs dans "Touriste" ou sur le currach, ce bateau goudronné dans "Naomhog". Puis une pensée pour Piaras Ferriter, poète du 17ème siècle, dernier chef de clan à résister aux Anglais, pendu en 1653 dans "Ballyferriter".
J’aime beaucoup "Fille de salle à l’hôpital de Dingle" avec l’usage du gaélique dans la vie moderne.
-Quoi ? riposte-t-elle à la question que lui jette en gaélique une réplique âgée d’elle même.
Plusieurs recueils de Desmond Egan ont été traduits en français et il était dernièrement au festival littéraire d’Ouessant.
*Bienvenue au pays.
13 mai 2006
Mc GLINCHEY Charles / Le dernier du nom
Le dernier du nom
Charles McGlinchey
Note: 3,5 / 5.
Quand un patronyme disparaît !
Découpée en chapitres traitant chacun d’un sujet (La famille, le pays, la famine etc), la chronologie n’est pas du tout respectée, et comme l’auteur remonte loin dans ses ancêtres et que les noms de lieux sont souvent plus gaéliques que nature, un peu de concentration est nécessaire.
Les souvenirs coulent sans effet d’écriture comme un documentaire, non c’est un documentaire. Un monde disparaît même dans les campagnes les plus reculées de l’ouest irlandais, la musique reste et le "Poteen" aussi.
Le fameux "Poteen", alcool de contrebande, distillation maison (ivresse assurée) a droit à un chapitre, le plus amusant, "au gendarme et au voleur" version alcoolisée, les forces de l’ordre, à la fin du siècle représentant la couronne britannique, les gens du cru (pas tous bouilleurs, mais pas loin) catholiques et plutôt rebelles. Et les foires, grands moments festifs très arrosés, pas forcément par la pluie, occasions souvent du seul voyage de l’année.
D’autres pages plus sérieuses, les remèdes par les plantes, le filage et le tissage, plus terre à terre "Poètes, tenanciers et pèlerinage" ou plus tristes "L’immigration". Dans le domaine de l’éducation, un maître d’école apprenant le latin à ses élèves. Imaginons des enfants pour qui l’irlandais est la langue maternelle, l’anglais la langue obligée et avoir des cours de latin en plus. Un maître, disais-je, qui donne ses cours en sarclant son champ, et en plantant des pommes de terre, les élèves le suivant et l’aidant et qui lui passent son complet par-dessus la haie un jour de visite surprise d’un professeur d’Académie. Dommage que l’écriture n’ait pas un peu plus de chaleur et d’humour, mais c’est un témoignage irremplaçable.
Quelques proverbes ou pensées de l’époque :
-Dans le passé, les femmes propriétaires de terre étaient très recherchées (cela aurait-il changé ?).
-" Il n’y a pas de miel sur les chardons, ni d’or sur la bruyère, pas plus dans les autres pays que chez nous ".
-C’est sûr, la boisson ne coûtait pratiquement rien.
-Alphabet pour apprendre l’anglais :
C la forme de la Lune, U un fer d’âne, V un compas etc.
-La langue ne moura jamais et c’est une bonne chose.
-"Je ferai tous les petits travaux dans la maison.
O Maman, laisse-moi aller à la foire de Pollan".
Titre original : The last of the Name. (1986)
Editions : Ouest France (1999)
12 mai 2006
O'BRIEN Flann / Le Pleure-misère.
Le pleure-misère,ou, La triste histoire d'une vie de chien.
Flann O'BRIEN.
Note : 4 / 5.
Flannerie en pays gaélique.
Flannerie en pays gaélique. (Cette faute d’orthographe, pour une fois est volontaire, merci)
Ce livre a une histoire à la Flann O’Brien : écrit en gaélique, l’auteur le traduit et en fit une parodie en anglais, qu’il retraduisit en gaélique.
Parodions, il en restera toujours quelque chose, en l’occurrence ce petit livre par le format et le nombre de pages.
Nous sommes quelque part dans le Gaeltach (région irlandaise où le gaélique est la première langue). Le héros et narrateur est Bonaparte O’Coonassa, fils de Michelangelo O’Coonassa, etc, etc.
Son enfance est heureuse, entre les cochons et les poulets au milieu de gens simples (cela c’est ma version) la vérité est que le cochon sentait si fort que «Les gens déguerpirent, partirent en Amérique et ne revinrent jamais» sa mère «lui parlait rarement et le frappait souvent» et son père était «au cruchon». Puis vint le temps de l’école, le maître apprend à parler anglais à ses élèves à coups d’aviron (nous sommes au bord de mer), ayons une pensée émue pour les enfants des îles d’Aran qui faisaient l’aller et retour à la nage ? On ne verra plus leurs pareils. Les parties de chasse (butin 5 shillings et un collier)s’inspire des textes anciens parodiant les épopées mythologiques et inventant des animaux maléfiques comme le «Chat de mer». Ce livre sous des côtés humoristes est une attaque féroce contre certains gaélisants, qui sous des airs de chercheurs sont en réalité des pseudo intellectuels, qui viennent donner des fêtes et qui envahissent les campagnes sous prétextes de collectes. Parlant une langue que les gens de la terre ne comprennent pas. Une phrase revient très souvent «On ne verra plus leurs pareils» O’ Brien règle ses comptes avec certains folkloristes passéistes, mais souvent une certaine amertume prend le pas sur son humour habituelle, il se rappelle avec nostalgie que «J’étais très jeune au moment de ma naissance».
Pensées de Bonaparte O’Coonassa :
-Le mauvais temps de la région etait trop mauvais, la puanteur de la région était trop puante, la pauvreté de la région était trop pauvre, la gaélité de la région était trop gaélique et la tradition de la région était trop traditionnelle.
Les dernières nouvelles du narrateur sont les suivantes :
« Bonaparte est toujours vivant, en sûreté dans sa prison et libéré des vicissitudes de la vie »
Post-scriptum : Ces nouvelles datent de 1941, peut-être a t-il bénéficié depuis d’une remise de peine ?
08 mai 2006
COLLECTIF / Poèmes Gaéliques du XX ème siècle.
Poèmes gaéliques du XXème siècle.
Iles et autres îles.
Collectif
Eamon O'Ciosain Traducteur
La note: 5
La littérature ignorée.
Ce petit livre ne fait pas le poids vis-à-vis du monument " Anthologie de la poésie Irlandaise du 20 ème siècle (qui est également un de mes livres de chevet)
780 pages d’un coté, 130 de l’autre etc, etc. Mais ce livre mérite le plus grand respect pour sa défense d’un monde qui lutte pour la survie de sa langue.
" L’Irlande à deux littératures, celle que l’Europe connaît et celle que l’Europe ignore " disait Marie-Louise Sjoestedt dans "Essai sur une littérature nationale". La littérature de langue anglaise et la littérature gaélique.
Cet ouvrage rend hommage à la poésie gaélique à travers six auteurs, quatre hommes et deux femmes. Le gaélique, n’est pas la langue maternelle de tous, mais tous l’ont défendue avec acharnement, certains en sont morts. On peut regretter certaines absences (Nuala Ni Dhomhnaill, Michel Hartnett et Cathal O’Searcaigh) mais on ne peut que remercier les éditions Calligrammes de Quimper pour ce recueil.
Mairtin O’ Direàin est un homme des îles d’Aran, sa prose s’en ressent dans Aran 1947
-Cette île étroite et ravagée
est désormais hostile à la jeunesse.
ou dans " Déraciné "
-On se souviendra de nous :
Il restera un amas de dossiers
Sous une couche de poussière "
Mais il est très lucide dans " Nos Héros "
-Et qui récupérèrent
La victoire et le profit "
Padraig Mac Piarais est plus connu sous son nom anglicisé Patrick Pearce. Il offre une version prémonitoire de son destin dans "Je vous ai vue toute nue"
- J’ai fixé mon regard
Sur la route qui m’attend,
Vers ce haut fait que j’aperçois,
Et vers la mort que je trouverai.
Eoghan O’Tuairisc est un homme dépressif vivant en reclus après la mort de sa première femme, il nous offre le sombre poème "La messe des morts, morts à Hiroshima, le 6 août 1945 "
Sean O’Riordan est un écrivain de Cork, le gaélique est sa langue maternelle.
" Répit "
-Dans une langue que je n’ai jamais entendue
parler dans ce pays étranger
Où j’habite en solitaire.
Les femmes viennent nous parler de l’amour et de la vie : Maire Mhac an tSaoi dans "Les couplets de Màire Ni Ogain "
-Nous coucher pour le plaisir
Nous lever pour le bonheur.
Catlin Maude, morte à 41 ans, était très engagée politiquement. Elle est également l’auteur d’une élégie pour la mort de Bobby Sands.
"O Dieu "
-J’aborde chaque jour les questions rebelles
(Corps, cœur, esprit)
La tentation me dit
" Il ne faut pas "
Dualité de la langue, de la pensée, mais reste l’universalité des thèmes.
Editions Calligrammes.









