D'ombre et d'argile
D’ombre et d’argile.

Alain EMERY.
Note : 5 / 5.
Une histoire presque banale.
Nouveau court roman d’Alain Emery. Dans la présentation de cet ouvrage, il écrit les lignes qui suivent :
-Sans doute faudrait-il saluer la providence, mais je crois que j'ai mieux à faire : comme remercier Cécile et Benoît Connan de m'avoir livré l'histoire de leur aïeule Félicie et confié sa défense. Je m'étais donné pour mission de lui rendre figure humaine et je n'y serais pas parvenu sans leur colossal travail. J'espère avoir été à la hauteur.
Car il est question ici de réhabiliter une femme, une de ses nombreuses jeunes filles des temps anciens, seules loin de leurs parents et de leurs proches, qui furent mis au ban de la société pour avoir été mis enceintes sans être mariées. À l'époque on employait le terme très péjoratif « d'engrosser ».
Mais venons-en au temps présent, pas le nôtre, le sien. Nous sommes le 10 septembre 1896 à Marennes, Charente Maritime, derrière les portes de l’ancien couvent des Récollets. Après les préliminaires d’usage, les mesures de la nouvelle méthode Bertillon, Félicie P. va être jugée pour infanticide !
Quelle fût l’enfance de Félicie P. ? Pas pire que celle de nombreuses autres.Elle est née à Morlaàs, paisible bourgade du Béarn. Son père est cordonnier, sa mère se nomme Jeanne, laquelle n’est pas au bout de ses peines, elle aura six enfants. Sur les six, quatre disparaîtront.
Suivons l’histoire de Félicie sous la plume d’Alain Emery. Puis vient l’époque où il faut partir pour trouver du travail. Pau, puis Bordeaux grande ville où elle est « placée » chez deux confectionneuses.
Mais un homme approche, il se nomme Jean mais est surnommé Ovide, il est l’enfant d’une gamine de quinze ans et de père inconnu !
Et ce qui se devinait arriva, ces plaisirs donnèrent naissance à une fille Justine Jeanne P., née de père inconnu.
La ronde des employeurs commence, dans Bordeaux, Les Portas, un Monsieur Jugla. Elle laisse Justine aux Enfants Assistés, provisoirement se jure-t-elle. Cela sera la dernière fois qu’elle la serrera dans ses bras.
Mais sa vie et son histoire ne sont qu’à leurs débuts…
Le titre de ma chronique est plutôt une dénonciation d’une situation qui était malheureusement trop courante. L’infanticide était souvent l’unique solution qui restait à des jeunes filles trop naïves ou encore pire violées.
Un excellent livre, toujours bien écrit, qui nous plonge dans la vie de cette jeune femme et appréhende le calvaire moral et physique de ces filles souvent issues d’un milieu pauvre.
Extraits :
- Pour ce corps à la dérive, tout est bon pour ne pas sombrer.
- La légende familiale le décrit souvent en proie à la mélancolie : n'est-ce pas le sort de ceux que le deuil apprivoise ?
- Prise dans son tourbillon, la Troisième République est une danseuse à bout de souffle.
- Les printemps, avec ces lentes aurores comme arrachées à la pierre et ces arbres soudains ceints de passereaux et de sucre sont toujours éclatants.
- Dresser la carte du sentiment c'est toujours s'enfoncer en territoire hostile.
- Les femmes de cette fin de siècle, à défaut de pouvoir se forger un destin, composent avec la fatalité.
- C'est une règle, la charité chrétienne passe après la réputation et ils ne sont pas légion, en cette époque à l'évidence humaniste, à daigner abriter sous leur toit une fille-mère.
- Son âme ? Parlons-en. Il faut la comparer à ces bandes de cuirs sur lesquels on affûte patiemment les rasoirs : elle est souple et abrasive.
- Que sont les faits, une fois consignés à la plume, archivés sous la poussière ? Que pèsent-t-il face aux sentiments, à l'indicible ?
Éditions : La Gidouille (2019).