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Le Vicomte aux pieds nus.
Hervé JAOUEN.

Note : 4 / 5.
Silence on tourne !
Après le monde de la chanson dans « L’allumeuse d’étoiles » Hervé Jaouen nous parle dans son nouveau livre de l’histoire du cinéma.
Quand on voit l’importance de celui-ci dans le monde et dans nos vies, il est assez effarant de constater que ce qui est considéré comme « Le 7ème art » date d’un peu plus d’un siècle !
Ce roman en 5 époques (et 68 chapitres) commence durant l’été 1895, au manoir de Penarbily, sis dans la commune de Lesconil, sud Finistère.
La vie des Penarbily s’écoule tel un long fleuve tranquille, enfin pas si tranquille que cela en réalité. Hortense, la mère, encore jeune et belle, veuve, pour subvenir aux besoins de la famille, accueille des hôtes de passage. Son fils Gonzague, lui est plus porté sur le jupon des jeunes anglaises de passage. Mais son mariage avec Rosemarie, fille très quelconque d’un industriel nantais et belliqueux, se termine par la fuite du jeune homme, direction l’Amérique, à la recherche de la fortune.
Un soir de désœuvrement, il assiste à la projection de «  Sortie de l’usine Lumière à Lyon », sa décision est prise… il fera carrière dans le cinématographe !
Mais cette invention attise les convoitises, brevets américains contre brevets français, Edison contre les frères Lumière.
Gonzague va tenter sa chance au Canada, il insiste pour que sa mère le rejoigne. Les films français ont beaucoup de succès. Aidés par un ecclésiastique breton comme eux, ils organisent des projections de documentaires dans les écoles et patronages. L’argent rentre enfin, ils parcourent le pays, mais une erreur de bobine va mettre fin à l’expérience canadienne.
Entre temps, après moult démarches et de grosses dépenses, le mariage de Gonzague est enfin annulé !
Direction les Etats-Unis, New-York en particulier, pour tenter une seconde aventure américaine. Mais ici la demande n’est pas la même et la concurrence particulièrement rude. Hortense tombe en pamoison devant Dermot Listowel, un riche Irlando-Italien, le bonheur est enfin là, l’argent coule à flot. Mais les bonnes choses ont hélas une fin… c’est de nouveau la fuite pour Hortense et Gonzague et Suzanne, la ravissante compagne de ce dernier.
Après des mois d’hibernation à Saint-Pierre et Miquelon, c’est le retour en France, la Bretagne pour Hortense, Paris pour Gonzague et Suzanne.
Le Paris artistique du début des années 1900. L’argent file vite, et les projets cinématographiques du couple sont au point mort, et leur compte en banque à zéro.
En 1912 le prix Goncourt est attribué à André Savignon pour son roman « Filles de la pluie », sous titré « scènes de la vie ouessantine ». Gonzague tient enfin le sujet qui va lui permettre de faire son premier film, qui pense-t-il, sera un chef d’œuvre.
Mais la guerre arrive et hélas, le film est loin d’avoir le succès escompté. Le mot « fin » s’écrit sur l’écran pour la première et dernière fois d’une œuvre signée Gonzague de Penarbily…
Il est beaucoup question ici de personnages réels, précurseurs du cinéma ou artistes en vogue au début des années 1900. Pour les premiers, les frères Lumière, Méliès et un autre beaucoup moins connu le photographe et cinéaste Eugène Pirou.

Pour les seconds, certains peintres débutants qui sont depuis des artistes de notoriété internationale, Picasso, Modigliani, entre autres. Les écrivains Alfred Jarry, Paul Fort et Max Jacob seront aussi des nombreuses fêtes organisées par Gonzague.
Une saga romanesque nous contant l’épopée de la création du cinéma, adulé par certains dès sa naissance mais décrié par beaucoup d’autres !
L’auteur, d’entrée de lecture, nous prévient :
-Le vicomte aux pieds nus doit être pris pour ce qu’il est : basé sur des réalités historiques, un ouvrage de pure fiction.
Le titre de ce roman clin d’œil au cinématographe et à un de ses chefs d’œuvre ne manque pas d’humour !
Extraits :
- Tout lui répugne : ces gens de maison qui éructent une langue barbare ; la puanteur du varech pourrissant sur l’estran ; l’inconfort du manoir, dont pourtant tous les âtres, été comme hiver, sont alimentés en bon bois de chêne, hêtre et châtaignier débités dans les forêts de Plogastel Saint Germain.
- Le monde allait de travers. La République faisait du pied à la classe ouvrière. On venait de mettre en musique les horribles paroles d’une épouvantable chanson
l’Internationale. Un rustre, le général Boulanger, moulinait des discours démagogiques devant la petite bourgeoisie bouche bée.
- L’homme est faible, madame. Et la femme ne l’est pas moins.
- Nos deux pays ont toujours rivalisé en grands hommes. Les Américains sont des gens incultes, mais votre programme pourrait avoir l’attrait de la différence.
- Le prétexte est sécuritaire : risque d’incendie. La vraie raison, c’est le protectionnisme. Ruiner les importateurs en les forçant à renouveler leurs copies, et ce faisant favoriser le cinéma national.
- Il ne restait plus qu’à prier Nonna, Kido, Tremeur, Tudy, Guénolé et autres saints honorés en pays bigouden qu’elle n’ait pas l’idée saugrenue de se faire livrer le
Petit Parisien.
Éditions : Presses de la Cité (2017)