JAOUEN Hervé / Ceux de Menglazeg.

Ceux de Menglazeg *
Hervé JAOUEN.
Note : 5 / 5.
Noire comme l'ardoise.
Quatrième volume d'une grande fresque qu'Hervé Jaouen consacre à la Bretagne à travers la saga d'une famille et de ses ramifications. L'éditeur nous rappelle que chaque volume est indépendant et par conséquence il est possible de les lire séparément et sans ordre imposé.
Au coeur des Montagnes Noires au bord du Canal de Nantes à Brest, Sylvaine regarde très troublée des traces de pneus qui laissent supposer qu'une voiture a coulé à cet endroit ! Est-ce la 2CV de la famille conduite par sa mère Aurore avec, à son bord, petit Louis et Capucine ? Est-ce un suicide, conséquence d'une énième dispute particulièrement violente entre elle et sa mère hier soir ? Pendant quelques instants, elle aussi pense se jeter à l'eau avec sa mobylette. Un dernier réflexe et seul le deux roues sombrera ! Mais la question est la suivante :
- « Que faire maintenant ?»
Est-ce bien une voiture qu'elle a semblé apercevoir ? Dans la maison familiale déserte, comme pour la narguer, le livret de famille est posé bien en évidence sur la table...
L'intrigue se déroule sur deux époques, avril 1963 pour le mariage et mars 1982 pour la conclusion.
Mikelig, infirme civil, convole en justes noces avec Aurore, grâce à une petite annonce....La cérémonie mêle la kermesse la plus débridée. La mariée, originaire du nord forte femme au propre comme au figuré, est venue avec une troupe de gilles, dont certains membres semblent avoir été plus que de simples amis pour elle, bien décidés à montrer aux Bretons qu'eux aussi savent faire la fête. Une fille, Sylvaine naîtra de cette union, pas plus désirée que cela...Et la vie, cette chienne de vie continue, pas en mieux hélas, d'autres naissances retirées de la famille... Puis un retour d'affection, un garçon et une fille qui eux resteront dans la famille....les années passent jusqu'à cette soirée, jour du drame, mais pourquoi ?
Expliquer, mais pour la jeune fille où commencer les explications, le pourquoi du comment ? De la naissance ou de ce premier travail et ce premier amour ? La nuit sera longue pour les personnes écoutant ses confidences sordides...
Sylvaine, ou pour être plus près de l'acte de naissance Sylvie-Anne. Délire de la mère et de ses idoles du moment, deux autres garçons, retirés par la DASS, se prénommaient Johnny et Eddy ! Sous une gouaille et une assurance un peu forcées, se cache une très grande détresse, celle d'une adolescente à qui la vie a volé l'enfance. Seul rayon de soleil, Léontine la grand-mère, vers laquelle elle peut se retourner dans les périodes troubles de son existence de petite fille dans un environnement peu favorable. Pépé Martial aussi fait de son mieux, mais lui, comme son fils, sont des battus de naissance, vieux avant l'âge, épuisé par la vie. Aurore, la mère haïe, sorte de caricature d'elle-même, paresseuse, sans aucune fibre maternelle, faire l'amour et se donner du bon temps en écoutant les tubes du moment sont ses principales activités. Mikelig, le père, est dépassé, l'organisation de la vie de famille repose uniquement sur lui, mais il travaille, étudie pour changer de métier, donc, être silencieux, il subit la main mise de son épouse.....Mais il est très amoureux, alors pardonnons-lui ! Lui et son père se ressemblent, homme d'un seul amour.
Petit Louis et Capucine, enfants sacrifiés sur l'autel de la folie humaine et de la haine !
Hervé Jaouen adapte son style d'écriture au milieu ambiant. La narratrice est une enfant en rupture d'école et d'éducation familiale, son langage et ses facultés de raisonnement s'en ressentent.
Beaucoup plus noir que ces derniers ouvrages, Hervé Jaouen nous offre un roman dans lequel le loufoque (le mariage par exemple ou encore la chapelle remplie de gens communiant pour un enterrement) côtoie parfois le dramatique. Cruel aussi par les descriptions peu flatteuses (mais méritées) d'Aurore et de sa copine de porto « l 'Artiste », comique quand le cheval tirant le corbillard marque le pas au son de la musique des noces. Tragique comme le destin de cette jeune fille livrée trop tôt à elle-même et très sombre, dans le style des romans réalistes décrivant la misère profonde régnant dans cette région de Bretagne. Beaucoup de mots et d'expressions en breton qui sont pour beaucoup la langue de tous les jours.
Une note joyeuse malgré tout, le hit-parade d'Aurore, Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Sylvie Vartan, Richard Anthony ou Dick Rivers ! Avec le recul ce n'est pas terrible, mais cela rajeunit !
Un des tous meilleurs Jaouen d'inspiration bretonne, avec « Au dessous du calvaire » certainement un des plus « vrais » et des plus accomplis. Un constat social sur un mode de vie qui a disparu, absorbé par le modernisme et la société de consommation.
En exergue la dernière phrase du ce livre :
- On devrait toujours songer que sous chaque pierre tombale reposent des destins insoupçonnés.
Extraits :
- Tout s'est très bien passé. Il était né le divin enfant. C'est après que ça a foiré.
- Ils se déshabillèrent, passèrent leurs chemises de nuit et se couchèrent côte à côte comme des gisants qui n'ont plus rien à attendre du lendemain.
- Ce fils de paysans en a trop vu de dures, dans les campagnes, sous le fumier des omertas familiales, depuis qu'il est gendarme.
- Il imagina un tribunal de vieilles : les condamnations pleuvraient, avec elles le voleur de pommes récolterait perpète.
- Où voulez-vous que j'aille ? Que le seul voyage qui me reste à faire c'est pour aller au cimetière.
- À Menglazeg, le progrès ne passait pas.
- C'est plus tard, aussi, que je me suis dit que pépé Martial et mon père avait une tête à se pendre un jour. Tel père, tel fils.... Y a pas de place pour les gentils dans ce monde de tordus.
- Ils étaient la preuve vivante que, comme on dit, le plaisir de celui qui donne est plus grand que le plaisir de celui qui reçoit.
- En Bretagne, on parle aux morts et on leur prête les mêmes sentiments qu'aux vivants.
- Il augmenta les doses de sa morphine du pauvre.
Éditions : Terres de France / Presses de la Cité (2011).
* Ardoisière.
Le site de l'auteur, ici.