DOURSENAUD Charles / L'assassin frappe à Guingamp.

L’assassin frappe à Guingamp *.
Charles DOURSENAUD.
Note : 4 / 5.
Le bon grain et l'ivraie.
Un mot sur la genèse de ce livre. Luc Corlouër, après son roman "La tempête. Kenavo" voulait se consacrer à l'écriture d'un ouvrage sur un lointain cousin, Yves Corlouër, meurtrier d'un marchand de cochons. Estimant que l'on ne peut être juge et partie, il a confié à son ami, Charles Doursenaud, l'étude des dossiers concernant cet homme et son frère ainé qui, lui aussi, a eu maille à partir avec la justice.
Comment un couple sans histoire, lui meunier à Lézardrieux, vivant chichement, mais pas plus malhonnêtement que la moyenne, peut sur quatre garçons en voir deux mourir en prison?
Yves nait le 17 juin 1811, il est le quatrième garçon de la famille, avant lui Pierre, Charles et Guillaume sont nés. La situation de la Bretagne est proche de la misère absolue, à Lézardrieux par exemple, il n'y a pas d'école, le français est à peine parlé ; depuis des années, des émeutes éclatent dans le pays.
Pierre, malgré qu'il soit marié, est un fêtard, ce qui va causer sa perte. Une nuit, après une soirée très arrosée, il s'endort dans la grange d'un paysan qui ne le porte pas dans son cœur. Au matin, il vole du blé noir, et l'engrenage judiciaire est en marche. Cinq mois après sa condamnation, il meurt au bagne du Mont Saint-Michel.
Yves, son plus jeune frère, est très marqué par l’évènement. Il sera tout d'abord pêcheur, puis il travaillera dans un cabaret où il connaîtra un peu de chaleur humaine dans la famille Dollo. Ensuite il sera soldat, puis marin d'état, dans la « Royale » comme j'ai toujours entendu dire. Mais chaque retour à Lézardrieux le ramène à ses démons, alcool, et roublardise. Un jour il ira trop loin, il tuera un homme à l'entrée de Guingamp.....
Et lui, l'ancien marin prendra quelques années plus tard son dernier bateau celui qui le mènera du bagne de Brest à celui de Cayenne.....
Pierre, l'aîné, a payé bien cher une erreur de jeunesse, une de ses nombreuses soirées trop arrosées et une réputation de mauvais garçon. On peut se poser la question, sans l’acharnement du plaignant, aurait-il fait amande honorable ? Et l'attitude de son jeune frère en aurait-elle été changé, et sa vie également?
Yves au départ n'était pas plus mauvais que beaucoup de jeunes de son âge, trop turbulent soit, un peu porté sur la bouteille, mais avec un sens du mensonge de premier ordre ! Beau parleur, il embrouillera une grande partie de sa famille et de ses connaissances, s'inventant des embarquement fictifs, à Brest ou au Havre, ou à Morlaix..Mais à trop tirer la corde...
Charles est l'enfant sage, le sérieux, celui qui réussit, enfin qui mène une vie rangée, il en fallait sûrement un dans la fratrie!
J'ai un certain regret vis à vis de Pierre qui, je pense, ne méritait de finir sa vie dans de telles conditions, mais se serait-il amendé? Hélas, nous ne le saurons jamais.
Il est très étrange de lire ce genre de livre dans certains des lieux où se sont déroulés plusieurs faits tragiques. Lannion, Lanvollon, Paimpol, Plouha, Plouézec, Le Petit Saint-Loup etc...sont des villes ou des villages où je suis passé durant ma semaine dans les Côtes d'Armor et où j'ai vécu une partie de mon enfance.
J'ai beaucoup apprécié que l'auteur élargisse le propos et dresse le constat social de l'époque et parle de la dureté des différents bagnes fréquentés par les frères Corlouër, en particulier celui du Mont Saint-Michel. Certaines humiliations subies par ces hommes, leurs conditions de vie, même s'ils étaient pour la plupart des assassins, font froid dans le dos.
Un livre qui pose un regard lucide sur la justice d'une époque à travers le destin de deux hommes pas forcément meilleurs, mais sûrement pas pire que d'autres.
L'auteur nous parle d'un tableau de Louis Marie Faudacq, peintre breton connu pour ses marines, que j'ai découvert aussi cet été.
Chronique illustrée sur mon nouveau blog ici.
Extraits :
- Au moulin du Port, les époux Corlouër broient surtout du sarrasin, moins lucratif que le froment (très exporté), le seigle, l'orge ou l'avoine, mais base de l'alimentation dans la région. Sa farine n'est guère employée en panification ; elle est consommée sous forme de galette de bouillie que Marguerite sert souvent à sa famille.
- … et du sieur Le Cudénec, interprète de l'idiome breton, « Lequel, âgé de 21 ans, a prêté serment, debout et la main droite levée, de traduire fidèlement les discours à transmettre entre les personnes qui parlent des langages différents ».
- Isolé par la barrière du langage, déprimé, émacié, grelottant de fièvre, il meurt le 7 juin 1830, à douze heures, soit cinq mois après sa condamnation par la cour d'assises de Saint-Brieuc.
- Dix kilos de blé noir auront suffi à briser sa vie.
- Sa bougeotte s'avère inguérissable ; le besoin d'aventure le tenaille.
- Nanti de cette coquette somme, il revient loger chez Charles et s'offre du bon temps dans les auberges et estaminets de Lézardrieux.
- S'il « ne parle pas le français facilement, il s'exprime bien en breton ».....
- Et pendant ce temps-là, la France bourgeoise de Louis-Philippe s'interroge sur les problèmes de criminalité et sur les lieux d'enfermement. Les bagnes portuaires semblent être des concentrations d'êtres dangereux, capables de corrompre la saine population ouvrière.
- À l'île Royale, la végétation a repris ses droits et semble vouloir effacer à tout jamais les traces peu glorieuses d'un passé inhumain.....
Éditions : Fou de Bassan (2010). Site ici.
*L'affaire Corlouër. Matricule 407.