04 novembre 2008
WOLVEN Scott / La vie en flammes

La vie en flammes.
Scott WOLVEN
Note : 4 / 5.
Les feux de l'enfer!
Scott Wolven est un jeune auteur américain né en 1965. Recueil de treize nouvelles classé en deux catégories : Le royaume du Nord-Est et L'Ouest fugitif, mais la couleur qui prédomine, c'est le noir, un noir profond. Noir comme le désespoir et les idées qui vont avec.
Les nouvelles de la première partie du livre se passent dans l'état du Vermont qui est frontalier avec le Canada. Je n'ai pas souvenance de beaucoup d'écrits sur ce petit état agricole et boisé qui est l'un des moins peuplés des États-Unis. Le royaume du Nord-Est est le surnom donné par la population aux régions du nord et nord-est de l'état.
« Permission de sortie » concerne l'univers carcéral. Ses lois et ses codes d'honneur ou pas d'ailleurs. Ray Cooder en connaît les usages, ne pas parler d'un éventuel changement de prison pour ne pas être poignardé la nuit. Il revoit sa vie, l'erreur qu'il a commise un jour qui l'a conduit dans cette prison. La suite des jours, creuser des tombes pour des détenus décédés, assister à l'agonie d'une biche prise dans les fils barbelés entourant le camp. La promiscuité, les ateliers, puis un jour...
« El Rey » raconte l'histoire de plusieurs hommes, certains sont bûcherons, mais l'un d'eux Bill est, suite à un accident, en fauteuil roulant. Son copain Tom passe le voir, lui porte de quoi se soûler parfois. La vie est rude est rude pour tout le monde et Bill décide de mettre fin à ses jours, le temps passe, des bagarres éclatent des combats de boxe clandestins sont organisés. Des années plus tard, le narrateur retrouve Tom...
Dans la nouvelle qui donne son titre à l'ouvrage, un homme change d'identité. Un propriétaire terrien décide de mettre le feu à ses champs pour détruire des fleurs qui y poussent et dont la culture n’est pas vraiment autorisée. Une vieille maison doit-elle aussi être la proie des flammes? Pour l'homme fugitif, n'est-ce pas l'occasion de brûler son passé?
Dans « Supernova atomique », un homme qui tente de refaire sa vie est de nouveau victime d'un chantage de la police. Le marché est le suivant, soit il tue un homme, pas très reluisant c'est vrai, soit il y a de fortes probabilités que ce soit pour lui la peine de mort.....« La Cooper Kings » est une mine soi disant à l'abandon, alors pourquoi est-elle gardée par un homme en arme. La nouvelle la plus terrifiante du recueil! Dans les forêts retirées des Etats-Unis, les alambics servant pour la fabrication du whisky clandestin sont remplacés par des ateliers fabriquant du « Crystal », parait-il la drogue la plus dangereuse disponible sur le marché!
Des personnages en rupture d'eux-mêmes et de la vie, le suicide pour dernière solution. Des fugitifs espérant fuir leur passé. L'alcool est souvent un problème, un homme ivre renverse et tue une enfant, est-ce Dieu qui lui a confié une mission? Un autre urine sur la tombe de son frère et de son épouse. Un troisième frappe son épouse et va de déchéance en déchéance. Plusieurs nouvelles ont des personnages récurrents, comme Greg Newell et John Thorn, chasseurs de prime modernes, un restaurateur mexicain leur fera comprendre que pour certains l'argent a un prix......
Ida Stone est une vieille dame de caractère. Une querelle de voisinage l'oppose à son voisin, inspecteur de police qui a arrêté son petit fils. Il y aura des victimes, mais évidement innocentes! Des trafiquants de drogues, des bûcherons bagarreurs et volontiers buveurs. Des drogués aussi dans leurs démesures et leurs folies. Des morts violentes très souvent, des histoires d'amours tragiques, Mark aime Ann et Jimmy, le fils de celle-ci, malgré tout sa fin sera solitaire. Des policiers pratiquant avec le même bonheur la corruption, l'adultère, le chantage et la manipulation. Une découverte, mais un livre glauque.
Des histoires sans fioriture, la vie est dure , l'écriture également. Des nouvelles sombres, parfois amorales, la légalité n'étant pas la préoccupation principale de beaucoup des protagonistes de ces récits. Toutes ces nouvelles semblent avoir un lien entre elles, personnages, « héros » que l'on retrouve, la drogue etc...
A noter, au fil des pages la découverte de ce dicton :
- « Dieu n'a pas créé les hommes égaux, c'est Sam Colt qui l'a fait ».
La messe est dite!
Extraits:
- Il n'était pas de service. Garé dans une petite rue, il était chez sa copine, ce qui était embêtant car il avait une femme, et sa copine, un mari.
- Ce qui compte, ce n'est pas la taille du chien dans le combat, c'est la taille du combat dans le chien.
- Les riches ont de la glace en été et les pauvres en hiver, mais ne va pas me dire que c'est équitable.
- J'ai dû presser la détente parce que le coup est parti. Peut-être qu'elle a survécu.
- « A l'époque quinze ans, c'était comme trente cinq aujourd'hui.
- L'amour peut mourir. C'est une chose mystérieuse, la mort de l'amour.
- Les gens prétendent que la mort n'est pas vivante, pourtant elle se produit tout le temps, constamment. La mort ne meure pas.
- Je partis, bus encore et ce fut l'été je mourus chaque jour...
- L'alcoolisme léger exige un délicat équilibre de solitude, d'alcool et d'argent, et je m'appliquai à en faire une science.
- Le silence était torride.
- Traquer des hommes n'est pas un travail à mes yeux.
- Il semblerait que tu t'apprêtes à signer comme apprenti dans la boucherie du Diable.
Éditions : Terres d'Amérique / Albin Michel.
Titre original : Controlled Burn (2005)
27 octobre 2008
WILLIAMSON Eric Miles / Noir béton.

Noir béton
Eric Miles WILLIAMSON
Note : 5 / 5 .
Quand le bâtiment va......
Je ne connais pas du tout cet auteur américain, ancien ouvrier du bâtiment. Son premier roman « Gris-Okland » fut finaliste du Prix Pen/ Heminway. Né en Californie en 1961, il sera ouvrier en bâtiment avant de reprendre ses études.
Nous sommes à San Francisco, les hippies comme leurs fleurs ont fané, le business a repris le dessus. Le monde de la construction est en plein essor, les buildings poussent comme des champignons pas du tout hallucinogènes!
Broadstreet et les autres travaillent la gunite, sorte de béton qui est envoyée par un tuyau sous très forte pression. Le fin du fin c'est le « Two-up » où la pression est à son maximum, la cadence est très rapide et pour l'homme qui dirige le tuyau, le risque est grand. Certains en font un style de vie, presque l'équivalent d'une religion .Le contremaître étant renvoyé, Broadstreeet est nommé sur le champ à sa place. Les accidents sont de toutes sortes et de diverses gravités, d'un doigt coupé à un pied écrasé, une chute d'échafaudage causée par la pression du tuyau en « Two Up » provoque une blessure souvent sérieuse ou la mort, quand un déséquilibre survient du huitième étage!Les querelles de personnes sont fréquentes, la place de contremaître étant très convoitée, certaines rancoeurs personnelles n'aident pas non plus à la bonne ambiance de l'équipe. Bref, le chantier avance vaille que vaille, jusqu'au jour où une nouvelle équipe arrive pour prendre leur place. Broadstreet redevient simple ouvrier, Root un nouveau venu le remplace et ils partent sur un chantier en dehors de la ville. Pour Keebler, le fils de Root, commence un voyage d'initiation, la vie, l'alcool et les femmes sont une découverte pour lui. Mais la tragédie n'est pas loin, Rex revient sur son passé, Broadstreet est à l'agonie, même Root ne croit plus en rien.
Tous ces personnages sont des hommes usés, solitaires, leurs femmes étant parties, mélanges hétéroclites de mexicains sans papiers ou de petits blancs sans instruction. Ils ont un semblant de vie après le travail, leurs principales activités sont les bars et les prostituées. Même ceux sont qui sont encore mariés passent souvent leurs nuits à boire.
Broadstreet semble le plus détaché, une promotion ne semble pas l'intéresser. Il préfère son simple travail de finisseur, la boisson est la seule chose qui lui donne le courage de travailler et de vivre, enfin de survivre.
Rex semble le plus gravement atteint par l'alcool et les « fumettes » diverses, il n'est pas très apprécié de ses collègues de chantier, mais il a un certain don pour éviter tout licenciement. Ou alors, autre chose lui donne t-il cette impunité? Root est un disciple du « Two-up », il ne vit que pour son travail, il forme son fils Keebler dans cette voie. Mais celui-ci veut découvrir autre chose et les hommes, en particulier Rex, l'aideront. Fisch est un colosse noir repris de justice, il doit supporter pas mal de brimades, étant un des rares à ne pas être de culture hispanisante parmi les ouvriers.
Une écriture très épurée, phrases courtes et pleines de rythme, certains puristes risquent de ne pas apprécier. Ce livre n'est pas d'une lecture aisée, mais c'est du concentré de noirceur, le soleil a oublié de briller sur la Californie pendant la durée de l'histoire . Un univers très particulier, des ouvriers toujours sur le point de rupture, tenant le coup à grand renfort d'alcool, et autres substances prohibées. Il faut dire que l'auteur ne fait pas dans la dentelle, il y a en particulier deux pages et demie écrites en italique que j'ai dû lire plusieurs fois. J'avais bien lu et bien compris la première fois. Un livre coup de poing sur les métiers du bâtiment avec tout ce que cela comporte, des syndicats souvent dépassés, le travail au noir quasi obligatoire, avec paiement en espèces, précarité des travailleurs, licenciement sur le champ qui souvent correspond à une mise à l'index par le patronat. Les accidents de travail à répétition parfois dus à l'état d'ivresse avancée des ouvriers. Le chantage est un mode de pression très utilisé, les syndicalistes brimés ou blessés par erreur. Le monde des travaux publics à l'américaine dans toute son horreur. Un très grand livre. A lire tant pour la découverte d'un travail qui m'était inconnu et pour son suspense qui se fait attendre.
Extraits :
- Perte d'un doigt, cinq cent. Si on perd une main ou un pied, on touche mille. Le mec l'a joué malin, s'il perd ses doigts un à un il se fera cinq mille dollars. Mais s'il perd les deux mains à la fois, il ne fera que deux mille.
- Un manchot descend le trottoir en fauteuil électrique, il conduit avec les dents.
- Les voitures font des embardées. Le fauteuil se renverse. L'amputé tombe.
- On sous-estime beaucoup les bienfaits du whisky tôt le matin, il dit.
- Il a vu deux porte-lance se faire éjecter des échafaudages, emportés par leurs tuyaux.....
Broadstreet n'a pas envie de tenir la lance.
- Vaut mieux boire trop pense Broadstreet, que pas boire du tout.
- « Two-up » n'est pas qu'un signe de la main à un opérateur pour lui demander plus de mélange. « Two-up » est une philosophie. C'est un mode de vie.
- Un homme qui ne hait pas son patron ne vaut rien. Et un patron que ses hommes ne haïssent pas ne vaut rien.
- Les gringos n'ont pas de fils. Les gringos font des bébés, pas des fils. En grandissant ils deviennent de plus grands bébés.
- J'aime vraiment la gunite, mon garçon, il dit. Vraiment j'aime ça.
- Si tu laisses plus de huit heures de repos à un guniteur, il testera sa virilité avec des spiritueux, des drogues et des femmes.
Éditions : Fayard Noir.
Titre original: Two-Up
09 octobre 2008
LEWIS Ted / Le retour de Jack

Le retour de Jack.
Ted LEWIS.
Note : 4 / 5.
Fiche le camp Jack....*
Il y a plusieurs années j'avais vu un film dont le nom était « La loi du milieu » avec Michael Cain. J'ignorai à l'époque que ce roman avait servi de scénario. Je ne savais pas d'ailleurs qu'un écrivain britannique du nom de Ted Lewis existait. Je me suis un peu rattrapé depuis.
Prenons un décor idyllique, enfin pour ce genre de roman! Une ville du Nord de l'Angleterre entourée d'aciéries et, où, comme l'indique la première phrase du livre : la pluie pleuvait. En ce jeudi, Jack Carter, après une absence de huit ans, revient au bercail. Pour l'enterrement de son frère, trouvé mort dans sa voiture au pied d'une falaise, un accident? Jack retrouve sa nièce qui est devenue une jeune fille, il parle avec des amis de son frère, mais beaucoup de choses ne sont pas logiques dans cette mort. Il se renseigne également auprès des gros bonnets de la pègre locale, certains se souviennent de lui, mais pour tout le monde la vie continue tranquille et sereine. Enfin, semble continuer de cette manière, car certaines personnes aimeraient le voir prendre le train du retour assez vite, le soir même serait l'idéal. Mais Jack n'est pas spécialement intimidable, un barman travaillant avec son frère et sa logeuse en feront les frais. Le panier à crabe de la maffia locale se sent menacé, et sa réaction sera féroce, mais pourquoi tant de haine! Quelles sont les vraies raisons de la mort de Frank! Les anglais on inventé ce que l'on nomme en français, « la semaine anglaise » et son complément « le week-end ». Pendant ces deux jours, Jack ne chômera pas, loin s'en faut. Les truands locaux auront des sueurs froides, et certains seront même refroidis à vie (enfin l'inverse!) Les seuls gagnants, les pompes funèbres des environs. Pour les personnages prenez des gens pour le moins peu fréquentables, si vous les fréquentez c'est à vos risques et périls. Pour Jack aussi, cela sera à ses risques et périls!
Jack Carter est l'employé modèle des frères Gerald et Les Fletchers, membres éminents de la pègre londonienne. Il est également mais en dehors de ses heures de travail aux petits soins pour Audrey, l'épouse légitime de Gerald. Il veut savoir la vérité, même si ses relations avec son frère n'étaient pas des meilleures. Mais pour cela il faudra piétiner quelques plates bandes et tordre quelques bras, ou plus si manque d'affinités et de collaboration.Frank, son frère, a vu son épouse le quitter dans des circonstances peu agréables, mais malgré cela elle s'est vengée par courrier interposé. Toute sa vie il aura tout subi sans l'ombre d'un signe de révolte, enfant et adolescent, il s'est arrangé pour passer inaperçu. Que s'est-il passé pour que quelqu'un décide de le tuer? Doreen, sa nièce âgée de quinze ans, sa mère dans une lettre envoyée à Frank, lui dit que son vrai père c'est Jack! Et le pire est que c'est possible! Mais elle l'ignore. Margaret, la maîtresse de son frère, elle est mariée et un peu (doux euphémisme) prostituée, mais Frank ne l'ignorait pas, mais comme durant toute sa vie, il fermait les yeux.
Les livres de Ted Lewis sont très noirs, un noir distillé à toutes les lignes, ou de plein fouet ou en filigrane. Même l'humour quand il est présent est noir. Si vous pensez qu'il y a encore un soupçon de bonté dans la race humaine, il n'est pas sûr que vous le croyez encore à la fin de ce livre. Tout y passe, le décathlon du crime organisé, prostitution, tournage de film pornographique, un brin de racisme et de défense du territoire par les chefs de la pègre, quelques flics corrompus. Un monde de misère et d'alcool où les meurtres et passages à tabac sont monnaies courantes, mais personne n'est là pour rendre la monnaie de la pièce. Une plongée dans les bas-fonds d'une ville industrielle anglaise, et encore c'était avant le déclin des aciéries.
Une chose me surprend toujours dans les romans noirs de années 1970, celui-ci date de 1971, il n'est jamais question de trafic de drogue! Heureuse époque!
Pour changer, un petit florilège de petites phrases...assassines!
- Ils n'avaient pas pris la peine de faire attention; ils n'avaient même pas pris la peine d'être intelligents.
- Tout était comme il y a huit ans la dernière fois que j'étais venu. Un endroit que l'on quitte avec plaisir.
- Elle n'était pas vilaine. Le seul problème c'est qu'elle avait exactement l'air de ce qu'elle était : une beauté de cabaret.
- Ses cheveux noirs étaient relevés en chignon ridicule et si elle avait la quarantaine c'était de justesse.
- Le mélange cidre et Guinness avait transformé son estomac en ballon de D.C.A.
- Valse jusqu'à dix heures. Bagarre jusqu'à une heure.
- Malheureusement, elle était grosse et la belle robe et le beau manteau n'avaient guère d'importance.
- ...il possédait cette beauté sans charme des types qui font de la publicité pour les après-rasage.
- Peter avait l'air aussi sinistre que Brixton à minuit.
- Elle sentait le nylon et la transpiration sucrée.
Éditions : Rivages/Noir.
Titre original : Jack's Return Home. (1970)
Ce roman a été réédité sous le nom de « Get Carter » suite à un remake du film de 1971, avec encore Michael Caine!Mais pas dans le même rôle!
Autres chroniques de cet auteur :
Jack Carter et la loi. (qui marque les débuts de Jack Carter)
Plender.
*Vieille chanson!
15 septembre 2008
GOODIS David / Rue barbare.

Rue Barbare
David GOODIS.
Note : 5 / 5.
Cloaque...cloaque...cloaque!
Pendant quelques temps, j'ai lu beaucoup de romans noirs américains, en particulier David Goodis et Chester Himes, ainsi qu'un dénommé Carter Brown, qui avait un côté plus humour au ras des pâquerettes. Ce temps là est loin, mais pourquoi pas revisiter certains classiques comme ce roman. J'ai également de vagues souvenirs du film de Gilles Behat avec Bernard Giraudeau et Bernard-Pierre Donnadieu.
Un lieu, une rue sordide où rien de pousse, sauf la misère et la loi des plus forts. Un quartier sinistré avec une population apeurée, brisée moralement et physiquement. Hagen et son gang sont les maîtres des lieux.
Un soir, Chet, qui tente d'avoir une vie normale, aide une jeune chinoise qui vient d'être agressée à se relever. Il vient de tirer un trait sur sa tranquillité en se mettant Hagen à dos. Et comme ils furent amis naguère, celui-ci veut lui donner une leçon, et faire comprendre que Chet fait maintenant partie de « L'organisation ». Hagen donne rendez-vous à Chet dans un bar qui lui sert de quartier général, la soirée se termine mal, une bagarre éclate et Chet est sérieusement tabassé. Hagen montre sa puissance et son pouvoir, et pense avoir maté Chet. Celui-ci pense quitter cette rue, partir loin avec son épouse, oublier, laisser cette jeune chinoise entre les mains d'Hagen, son tortionnaire. Sam, qui tient une gargote dans la rue, n'accepte plus cette situation, que cette jeune fille soit séquestrée au bon vouloir d'une brute épaisse ; il tente de convaincre Chet de l'aider....
Chet Lawrence se veut neutre, presque transparent. Il a vu et participé à trop de violences. Il a regardé des hommes mourir, des femmes se faire violer, il a bu et participé à la sauvagerie ambiante. Il connaît ses réactions passées, les moments où il devenait incontrôlable. Sa vie de famille est pitoyable. Edna, son épouse qu'il a connu jeune, est une créature sans grâce. Sa famille habite avec le couple, le genre, fine fleur de l'humanité, on comprend mieux la phrase «famille je vous hais ». Imaginez, trois poivrots, le père soixante-treize ans essayant de coucher avec sa belle fille de trente ans. Il y arrive parfois quand celle-ci est assez saoule pour se laisser faire et que le fils encore plus ivre est tombé du lit!
Matt Hagen, ancien boxeur est une brute épaisse (au moral comme au physique). Contrairement à Chet, il ne cherche pas à s'amender, bien au contraire il est devenu le caïd du quartier, position dont il abuse. Il a pour bras droit Pancho, un lanceur de couteau froid comme l'acier de ses lames.
Sam, le restaurateur noir, incitera Chet à se ressaisir, il teindra tête à Hagen, même au péril de sa vie.
D'autres personnages hantent Ruxton Street. Bertha : Chet et elle se connaissent depuis l'enfance, est-elle amie ou ennemie si longtemps après ? Tillie, la prostituée obèse, et toute une faune de laissés pour compte, loin des richesses de la ville qui semble à la fois proche et très lointaine de ce quartier abandonné.
Une écriture sobre, mais de qualité, certains passages mériteraient la citation intégrale, comme la partie de dés qui opposent le père , le fils (désolé, le saint esprit n'était pas libre ce soir là) et la belle fille! Une rue vraiment pavée de mauvaises intentions, l'antichambre de l'enfer.
Le parcours de quelques hommes pour retrouver l'estime d'eux-mêmes en retrouvant leur dignité. Une belle leçon de courage dans un monde cauchemardesque. Un livre très dur qui amène très loin la perversion humaine et qui interroge sur un genre d'existence que peut avoir une population vivant dans une misère absolue. Une réussite avec un constat social et moral d'une société à la dérive.
Extraits:
- Elle faisait de son mieux avec ce qu'elle avait. Parfois même il l'aimait.
- Tous les trois, père, frère, belle-sœur, tous à mettre dans le même sac.
- Un type intelligent ferait ça, et tu n'es pas un type intelligent.
- Au fond, tu es resté un membre de la bande, tu n'as jamais été rien d'autre : rien qu'un voyou de Ruxton Street.
- Si tu n'es pas sur maintenant, tu ne le seras jamais.
- C'était déjà dur à l'époque, mais aujourd'hui c'est mille fois pire.
- Durant son adolescence, couverte d'acné, elle avait utilisé une lame de rasoir pour supprimer ses pustules. Depuis ce traitement, son visage ressemblait à une passoire. D'innombrables algarades dans Ruxton Street lui avaient laissé un oeil exorbité, un nez brisé et un menton sans contour bien défini.
- Il faut faire quelque chose pourtant. Garder la tête haute, un peu au dessus des autres.
- Tu appelles ça une vie? Moi j'appelle ça une mort lente.
- Tu es un veinard, tu n'as ni sensations, ni sentiments.
- Tu es l'homme d'inaction parfait.
- Il vaut mieux être enterré mort que vivant.
Éditions : Rivages/ Noir.
Titre original : Street of the Lost. (1952).
Ce livre est sorti pour la première fois en France aux Éditions Clancier-Guénaud en 1980 sous le titre très à propos d' «Épaves ».
10 août 2008
THOMPSON Jim / Nuit de fureur.

Nuit de fureur.
Jim THOMPSON.
Note : 3,5 / 5.
Nuit noire!
Jim Thompson est un écrivain que je retrouve parfois au gré de mes lectures. Ce roman est une première lecture, du moins ne semble-t'il. Auteur prolifique, mais sa production est très inégale, certains de ses romans furent adaptés au cinéma et certains par des réalisateurs français.
Carl Bigelow arrive à Peardale, charmante petite ville à plus de cent cinquante kilomètres de New-York. La raison officielle de sa présence : il s'est inscrit à l'université de la ville. La vraie raison a pour nom Jake C. Winroy, propriétaire d'une petite pension de famille chez qui il résidera. Celui-ci sort de prison et doit bientôt témoigner dans un vaste procès de paris truqués. Ce qui, il faut le reconnaître, n'arrange pas tout le monde et peut éventuellement être dangereux pour la santé! Donc pour trente mille dollars, Carl doit s'arranger pour qu'il ait un « accident », il faut sauver les apparences et surtout que le procès n'ait pas lieu. Il ne résiste pas trop au charme de sa logeuse dont il veut faire sa complice. Il a du temps devant lui, cherche la meilleure méthode, se fait passer pour un étudiant et va à l'université, travaille à mi-temps. Il se fait inviter par le shérif et son épouse le dimanche après la messe. Il s'intègre dans le village, se montre charmant et attend son heure. Mais bien évidemment rien ne va se passer comme prévu, une tentative d'assassinat va jeter un froid dans un scénario qui semblait bien établi. De soupçons en suspicions, il ne reste plus grand chose d'un plan qui semblait sans faille!
Le grand personnage de ce livre, c'est Carl Bigelow, 1m50 avec talonnettes, 35 ans en paraissant 17,myope comme une fratrie de taupes et crachant ses poumons. Mais cet homme est complexé par sa taille, vicieux et dangereux. Et qui était-il avant? Quelques années plus tôt? « Le patron » le sait bien et lui même se sait coincé.
La mante religieuse de service, beauté fatale qui tente de détourner les hommes du droit chemin, est Mme Winroy, il faut reconnaître à la décharge de cette dame que son mari n'est plus que l'ombre de lui-même. Et ce n'est pas évident quand on a eu l'argent facile de vivre dans un état de quasi-misère. Et le commerce de ses charmes, elle en a déjà usé et abusé, alors, s'il est nécessaire de se remettre à l'ouvrage pourquoi pas?Jake lui est un homme qui se sait déjà mort, alors en attendant celle-ci, il boit et essaye de trouver une solution quant à son avenir. Malheureusement celle qu'il envisage ne satisfait personne, sauf lui!Une kyrielle de seconds personnages plus pathétiques les uns que les autres servent d'arrière plan, d'un vieil homme vivant à la pension, à une handicapée servant de femme de ménage.Ce vieil homme, Kendall, est-il si innocent et si désintéressé qu'il veut le paraître? Ruth et sa béquille, étudiante pauvre et travailleuse exploitée par Faye Winroy cherche le réconfort de Carl et plus si affinité. Est-ce son seul but?Sur une trame relativement classique, supprimer un témoin gênant, Jim Thompson nous dresse une galerie de portraits au vitriol, d'une méchanceté rarement atteinte.
Même les descriptions de la ville donnent le cafard :
- La ville toute entière semblait délabrée, prête à crouler sur place.
- Quant à celle-ci, elle était d'un vert chassieux, rehaussée de décoration couleur de dégueulis.
-... et à cette maison couleur de merde et de vomi, avec sa cour pelée , ses marches branlantes....
Les dialogues sont de grande classe, tout y passe, la séduction, la rouerie, le mensonge et la méchanceté, cela rappelle que Jim Thompson fut dialoguiste à Hollywoood et qu'il travailla avec Stanley Kubrick.
Un roman de Thompson est toujours une descente dans ce que le genre humain a de plus sombre, de plus glauque et où l'espoir et la bonté sont toujours absents. Quand à la rédemption.....
Dommage que la fin trop abracadabrante gâche ce roman, qui n'est pas un des meilleurs de Jim Thompson, à mon goût du moins.
Extraits:
- S'il y a bien une chose dont j'ai horreur, c'est que l'on m'appelle fiston. S'il a a vraiment une chose que je ne supporte pas c'est que l'on m'appelle fiston.
- Ce pauvre type me ressemblait assez, finalement.
- La Gnôle avait besoin de fric comme un hareng d'eau salée.
- ....elle sortait tout droit d'un bordel où elle devait faire des étincelles au plumard.
- Elle portait un vieux manteau caca d'oie- il avait tellement l'air d'avoir été acheté par correspondance qu'on aurait dû la payer pour le porter- et une sorte de jupe en laine écrue.
- ....on aurait dit que ses yeux étaient des noix posées sur une assiette de crème à la vanille.
- Ses cheveux noirs étaient épais et brillants, mais la façon dont ils étaient coiffés était un véritable massacre.
- Parce qu'il était déjà mort pratiquement ; et je pense qu'il le savait.
- On a beau être fin prêt pour ce genre d'épreuve, on n'en sort jamais intact.
- Le seul problème, quand il s'agit de tuer, c'est que c'est tellement facile. Vous finissez par le faire presque sans réfléchir. Vous tuez au lieu de réfléchir.
- Oui, l'enfer existe, mon garçon, et il n'est guère besoin de creuser pour le trouver...
Éditions : Rivages/ Noir
Titre original: Savage Night (1953)
Autres chroniques de cet auteur, ici et là.
06 août 2008
COLLECTIF / Noirs venins.
Noirs venins.
Collectif.
Note : 4 / 5.
Noirs venins pour noirs desseins.
Quatre auteurs (dont je n'ai jamais rien lu), Véronique Aumaître, Liza Lo BartoloBardin, Sylvain Pettinotti et Jean-Pierre Petit pour quinze nouvelles.
Un petit mot : j'ai croisé Liza Lo Bartolo Bardin au salon de Guidel, puis nous avons fait connaissance pendant le festival interceltique de Lorient, où elle était venue en voisine habitant maintenant Pontivy.
« Fragments » est l'histoire d'un peintre qui, partie du corps par partie du corps, peint ou tente de peindre la femme idéale. L'exposition a un succès monstre, monstre aussi, la personne qui dépose un corps de femme en morceaux dans différentes poubelles parisiennes dès le lendemain! En plus ce corps est le sosie du tableau! Une excellente nouvelle et une intrigue de bonne qualité que l'on doit à la plume de Véronique Aumaître.
Les titres des trois textes de Liza Lo Bartolo Bardin commencent tous par « Il n'y a pas »:« Il n'y a pas de pardon sans effusion de sang », le trio classique, me direz-vous, la femme mourante, la maîtresse aux anges qui pense enfin tenir le premier rôle dans la vie du mari, mais....« Il n'y a pas d'amour sans sacrifice »ou l'éternel duel du Bien et du Mal, personnifié ici par Guillaume pour le Bien, et Angel pour le Mal. Le problème est que ce ne sont que des personnages de roman qui ont dépassé la plume de leur auteur. La lutte se terminera par un feu digne de l'apocalypse! « Il n'y a pas de fumée sans feu », les flammes encore pour brûler le passé , un lointain passé, soixante ans, la fin de la guerre, un village se sentant fort contre une jeune fille, mais la vengeance, comme la braise renaîtra de ses cendres. « La station », imaginez un représentant en aspirateur qui ne manque pas d'air, réveillant une charmante dame de sa sieste, celle-ci est donc court vêtue! Le bonimenteur se dit, l'affaire est dans le sac (à poussière), mais l'arrivée du mari va changer toutes ses aspirations, la solution : la fuite.... Mais dans ce cas c'est la panne d'essence et cela n'a rien de romantique!Quand le vin est tiré, il faut le boire, mais « La grappa » ravive les souvenirs de Paolo, engagé dans la légion étrangère, pour justement oublier. La grappa et ce jeu stupide, en boire le plus possible... Tout homme parfois cherche « Le refuge », surtout après un chagrin d'amour, mais comme dit le proverbe « Le bonheur des uns fait le malheur des autres ». Dans un bistrot parisien, quelques vers de Baudelaire font ressurgir un épisode peu glorieux de la jeunesse d'un homme et tous les « Remords » qui s'y rattachent. Une belle et triste histoire. Tous les personnages de ces nouvelles sont pour la plupart très ordinaires, mais parfois les apparences sont trompeuses, comme ces quatre amies de longue date, parisiennes de souche et veuves. Elles se retrouvent régulièrement, jouent aux cartes pour tuer le temps, on leur donnerait le bon dieu sans confession, mais parfois il est agréable de pimenter un peu la partie! Les habitants d'un village, lâches et jaloux, brisent deux jeune vies, la guerre n'excuse pas toutes les infamies. Un vendeur d'aspirateur aspiré malgré lui dans une situation inconfortable, deux hommes cherchant la solitude en montagne, un jeune homme naïf parlant un peu trop.
J'ai bien aimé les deux récits de Véronique Aumaître, avec ses grands-mères jouant aux cartes et ce peintre plagié dès la sortie de son tableau.Les nouvelles de Liza Lo Bartolo Bardin tournent autour de la vengeance et du bien et du mal, mais avec un certain humour surtout la première nouvelle. J'ai une petite préférence pour la troisième. Une très belle écriture, simple mais efficace.
Les hommes sont avantagés, 4 nouvelles pour Sylvain Pettinotti, qui nous fait voyager au loin, le Mexique ou plus près la Corse, les Alpes.
Jean-Pierre Petit termine ce livre avec 5 nouvelles courtes, mais incisives. Un client demande à un détective d'enquêter sur quelqu'un, normal c'est son travail. Mais quand le dit client demande une enquête sur lui même, il y a de quoi être surpris. Un autre homme brimé toute sa vie a enfin quitté sa femme, un autre au cours d'un accident de voiture a tué un livreur de pizza, pourquoi le tribunal parle-t'il de vengeance? Un ancien chauffeur routier recherche une dame en manteau blanc, est-ce elle cette tache claire au loin?
Des écritures différentes comme dans tout recueil de ce genre, mais j'aime bien. Des nouvelles noires, mais sans exagération, la violence et la mort sont plus suggérées que décrites.
Un bon moment de lecture, à signaler que pour chaque auteur, une fiche signalétique nous renseigne sur ses différentes publications.
Extraits :
- Elle sentait bon la causette et ne s'en privait jamais.
- Il vient de mettre le doigt dessus : elle le trouve gentil mais pas du tout à son goût.
- Si elle désirait tant la mort, c'est une vacherie de ne pas respecter sa volonté ! Laisse-la donc partir en paix. Elle ne souffrira plus et nous...
- La mort est un mot qui manque d'air...MO..T.
- Son rôle désormais à elle, était de suivre les instructions de sa propre créature. Un comble pour un auteur!
- Il avait débité le baratin sur sa marchandise sans cesser de reluquer le décolleté de la dame.
- La canicule aoûtienne corse lui tomba dessus comme le fisc sur le contribuable honnête. En traître.
- Le soleil s'était caché derrière la montagne. Ses derniers rayons enflammaient les vertigineuses parois de schistes qui resplendissaient dans leur robe orangée.
- J'étais en train de perdre la tête dans ce bistrot à l'ambiance étrange. Je me faisais des idées pour rien, voilà tout.
- C'est ainsi, comme l'écrivit un journaliste de l'époque, que je suis devenu « Le détective des âmes ».
- Je me demande si elle peut comprendre ça la Bonne Mère?
Éditions : Reflets Noirs
04 juillet 2008
COLLECTIF (sous la direction de Gérard Alle) / Grains.

Grains.
(Nouvelles noires de Bretagne)
Collectif (sous la direction de Gérard ALLE)
Note : 4,5 / 5.
Des nuages noirs se dirigent vers.......
On reprend les mêmes que pour « Crachins », mais pas tous . On garde le même chef d'orchestre, Gérard Allé, quelques recrues repartent pour une seconde partition, Nicolas de La Casinière, Marie Hélias, Michel Ligny et Michel Toutous. Quelques nouveaux solistes, Hervé Bellec, José-Louis Bocquet, Denis Flageul, Louarnig Gwaskell, Yves Leroy et Patrick Pommier viennent compléter la formation.
Au moins ici, on sait où les auteurs nous emmènent, vers des nouvelles de différentes nuances de noirs, voyons s'il n'y aurait pas un petit rayon de soleil par ci, par là.
Pas d'éclaircie dans « La Baleine triomphante », Jeff se promène au cap Frehel, sorte de pèlerinage en hommage à la chanteuse du même nom. Là il sauve une jeune fille du suicide et tabasse l'homme qui était avec elle. « Non Jeff t'es plus tout seul aurait pu chanter Brel, mais les chansons de Frehel étaient dites réalistes, et la réalité est souvent sordide.
« Fruits Rouges » est un conte moderne sur le différend qui oppose les agriculteurs « bio » et les éleveurs de porcs, partisans de méthodes intensives et leurs difficultés d'épandages. « Fruits rouges » comme son surnom l'indique fait pousser des fruits pour faire des confitures qu'elle vend dans les marchés avoisinants. Sa situation financière est précaire, alors « Le Seigneur de Goret-Land » lui fait une proposition. Mais pour la jeune femme, c'est vraiment donner de la confiture aux cochons!
« Maman » reviendra bientôt » est une nouvelle que j'ai trouvé un peu déroutante dans sa conception mais excellente au final. La double culture « Américano-Bretonne » est-elle possible chez les jeunes de la deuxième génération? Et autre question, le fait de tuer un jour est-il héréditaire? Parce que des membres de ta famille ont été des assassins, le deviendras-tu toi aussi? L'auteur essaye de faire le tour de la question, mais un événement indépendant de sa volonté mettra fin à l'histoire!
« Le sang des fées » c'est le récit de la vie de deux couples ordinaires qui deviennent voisins, ils sont en retraite, calmes et pondérés, mais un jour, l'un comme l'autre vont tomber sur un mur...de haine!
Pas d'éclaircie non plus dans « Squatt à mort » où des « Anges » purificateurs et exterminateurs nettoient la ville de Morlaix, un cauchemar éveillé! Que valent les vies de trois SDF? Du très noir!
« Un petit chapeau rond rouge » au pays des « Bonnets rouges » ne pouvait pas avoir l'air d'un conte, mais plutôt du règlement de comptes. Une superbe nouvelle, triste et dure. A lire.
« Ne touche pas à la Dame Blanche » conte moderne, Viviane/Morgane, dualité entre la mythologie et le monde moderne.
Un rayon de soleil, enfin, dans « Carpe Diem », un couple sans problème s'ennuie. Que faire? Ils ont tout fait, mais comment reprendre goût à la vie! Ils leur restent une solution.. la mort!
Des personnages hétéroclites peuplent ces récits,un homme qui croit enfin au bonheur, mais la vie est changeante. Une jeune femme et sa bonne fée « Petite voix » vont résister à l'argent et à ce qui semble inéluctable. Un homme qui avait promis à sa grand-mère qu'elle serait enterrée à Gourin, mais de New-York, vu la différence de prix des transports, il vaut mieux ne pas attendre qu'elle soit tout à fait morte, et puis mourir au pays, c'est mieux non? Un prof de dessin touche enfin au bonheur, la retraite. Alors il est temps d'aller habiter sa maison dans la campagne bretonne, de se promener dans cette forêt qu'il aime tant. Des marins naufragés sur le quai d'un port lui-même sinistré. Pour eux l'oubli arrive vite. Un homme qui se retrouve contraint de renier tous ses idéaux et à trahir tous ses amis. Le client d'une banque, écrivain se trouve à renégocier un emprunt avec l'épouse du directeur de sa banque. Mais il n'avait pas prévu la suite de l'échéance! Loic écrit une lettre à Elise, c'est beau. Mais en 2050, c'est dépassé, comme tout le reste d'ailleurs. Des écritures dispersées ce qui est normal dans ce genre de recueil. Ce n'est pas, encore une fois, la Bretagne des cartes postales qui est au rendez-vous, mais celle, où comme dit Jean Kergrist « Saint Lisier » ne chôme pas sur le calendrier. Ici comme ailleurs la société moderne avance, avec son lot de misère matérielle et humaine. Un excellent recueil qui n'aura malheureusement pas de suite.
Extraits:
- Surtout il avait l'impression qu'elle était jeune. Et lui...plus très.
- On voudrait pas tomber, mais on penche...on penche...
- L'enveloppe, mais pas ce qu'il y avait à l'intérieur. Le corps mais pas le coeur.
- On était en septembre, septembre gris des remembrances.
- Mon lit et moi on fait chambre à part souvent.
- Il n'a pas trouvé de fille. J'ai pas encore rencontré de garçon.
- Après l'abattage, la transformation n'est pas une mince affaire.
- Je crois que mon père passait beaucoup de temps à se défoncer avec ses copains.
- Lorsque j'ouvris la porte je tombais dans un regard, et ne pus quitter ces étranges yeux verts rieurs en amande.
- Quelque part en Centre-Bretagne...où la vie fout le camp, où quelques vieilles en sarrau ânonnent leurs chapelets...
- J'ai baisé la tête. Le mal était fait. Le vin était tiré.
- Quand elle se droguent, c'est au chouchenn dans des verres à bock?
- Malheureusement, le seul fait qu'ils soient les héros de cette histoire....
Éditions : Baleine.
19 juin 2008
COOK Kenneth / A coups redoublés

A coups redoublés.
Kenneth COOK
Note : 5 / 5
Une soirée calme à l'hôtel Calpe.
Troisième roman de cet auteur australien que je lis. Encore un livre décoiffant montrant une Australie loin des clichés habituels.
Ce roman commence dans un tribunal, trois voix interviendront tout au cours de l'histoire, le procureur, l'avocat de la défense et le juge. La question est quelqu'un est mort, cela est acquis, mais volontairement ou pas? Accident et malchance? Témoignages plus qu'alcoolisés brouillant les pistes! Le tribunal vous rappelle les faits pour un jugement en votre âme et conscience!
Le décor du drame est un hôtel australien, qui sert de lieu de détente ou plutôt de défoulement à une jeunesse qui vient pour boire et se trouver un ou une partenaire pour une soirée. John Verdon est chargé d'estourbir les boeufs à l'abattoir , et il a travaillé ce samedi matin. Et pas trop bien, il a eu des problèmes avec deux des animaux, ce qui ne l'a pas mis dans de bonnes dispositions, et son temps de boisson en est donc réduit d'autant. Il est accompagné de son ami Bob Harris, l'égorgeur de service aux abattoirs, il rencontre d'autre bouchers, la bière coule!!!!!Peter Watts est seul, il est toujours seul, ne s'intégrant dans aucune bande, perpétuellement rejeté malgré toutes ses tentatives. Il cherche une fille pour la soirée, une jeune brune à l'opulente poitrine l'inspire, il s'en approche doucement, ce qui entraîne des remarques désagréables de la part de John. Car en plus de sa consommation d'alcool, John a son quota de sexe à remplir(?) deux le samedi, un le dimanche. Et ce samedi à sa question rituelle « Tu veux baiser », la fille répond « 5 dollars ». La moitié de sa récolte est faite mais il est un peu vexé! Car ses statistiques le prouvent, à force de demander en nombre suffisant, il y a toujours une réponse positive ou même plusieurs! Surtout que le jeune « Pédé » fait du charme à la brunette qui a refusé ses avances! Buvons un coup, cela fera passer la pilule! Surtout que les problèmes arrivent à grand pas, après le sexe, la bagarre!
John Verdon a vingt ans, être frustre, il aime son métier, tuer un animal l'enchante, l'amenant presque à la jouissance. Sa vie est bien réglée, boulot, goulot et dodo. Le week-end, s'il trouve quelques filles saoules et consentantes, c'est bien mieux. Mais attention, faut pas le chercher l'abatteur, surtout quant il n'a plus toutes ses facultés, enfin s'il n'en a jamais eues d'ailleurs.
Peter Watts, lui, a dix-sept ans, ses longs cheveux blonds et la chemise qu'il porte ce soir là le font cataloguer de « pédé » aux yeux des nombreux hommes de l'assistance . Et puis n'a-t'on pas idée d'être bien habillé, mais pieds nus sur une piste de danse, et en plus faire du gringue à une fille qui est convoitée par un autre, ce n'est pas forcément une très bonne idée! Même si la fille semble consentante ou même dans un état second!.
Mick Buchanan, le gérant de l'hôtel, connaît toutes les ficelles du métier, même celles qui frisent l'illégalité . Mais comme tout bon citoyen, il participe aux bonnes oeuvres de la police, enfin aux bonnes oeuvres du représentant de l'ordre des environs. Il se débarrasse du personnel à sa guise, donc la loi du silence règne en cas de coup dur. L'auteur le dépeint comme un être hideux. Son seul point faible, son chat Mol, qui lui aussi est un monstre.
Bob Harris, lui c'est le bon copain, tour à tour tentant de raisonner John, et peu après lui obéissant servilement.
A la lecture de ce livre, on se demande si les week-ends de notre douce France ne sont pas des kermesses paroissiales! C'est alcool et sexe à volonté, et violence avec ce côté affaire entendue, c'est comme cela, pourquoi changer les mauvaises habitudes! Il y a dans cette oeuvre un côté glauque et désespéré et également désespérant! Inéluctablement on sent la catastrophe venir. Une chute finale en forme de feu d'artifice, pour clore ce roman inclassable avec encore une fois des personnages plus pitoyables les uns que les autres!
Extraits :
- J'irais plus loin : ils vous ont donné un aperçu de l'enfer, un enfer qui s'est tissé dans la fibre même de la vie civilisée, de notre quotidien.
- D'ailleurs, vu de dos quand ils trottinaient dans l'hôtel, côte à côte, ils ressemblaient à un éléphant et son éléphanteau.
- « Tu refuseras de servir un homme seulement s'il menace de tout casser ».
- Le juge :
J'attire votre attention sur une question légale : personne ne peut être reconnu coupable de meurtre si la malchance est seule responsable.
- Il aurait été aussi contraire à son code d'étique d'escroquer son propriétaire que de ne pas escroquer sa clientèle.
- Mais cela ne le dérangeait pas, la bagarre faisait partie des activités du week-end, au même titre que la fornication.
- Le juge:
Je vous prie de garder à l'esprit que vous êtes ici pour juger les faits, et non la morale.
- Il buvait de la bière depuis midi, sans interruption, et le peu de cervelle qui lui restait flottait dans l'alcool.
- Son corps se soumit alors à l'instinct du vingtième siècle qui offre à un homme incapable de tenir debout la faculté de conduire une voiture.
- Une matière violacée que l'étiquette garantissait sans viande de kangourou.
Éditions : Autrement.
Titre original:
Bloodhouse (1974)
La chronique de Cathe : et celle de Michel.
Mes chroniques pour « 5 matins de trop » et « Par dessus bord »
08 juin 2008
BRUEN Ken / Hackman Blues

Hackman Blues.
BRUEN Ken.
Note : 4/5.
Avec « En attendant Baudelaire », ce roman n'appartient à aucune des séries, « Jack Taylor » ou « R&B » qui ont fait connaître Ken Bruen.
Brady cherche du travail, enfin de quoi remettre ses finances à flot. Car à son âge, pour avoir du bon temps avec des jeunes gens, il lui faut payer, et ce n'est pas derrière les barreaux que la fortune vient! Quand Jack Dunphy, après une de ses nombreuse sorties de prison, lui offre pas mal d'argent pour retrouver sa fille Rosaleen, il accepte. Mais celle-ci est aux mains d'un caïd noir du quartier jamaïquain de Brixton, Léon. Et ce Léon là, malgré son air insignifiant, ce n'est pas un enfant de choeur!Avec l'aide d'un troisième larron Dany, ils enlèvent en force et sans trop de problème la jeune femme. Détails pour effectuer ce coup de force, loin d'une vulgaire cagoule, les visages étaient dissimulés par des masques, et pas n'importe lesquels! Margaret Thatcher et John Major et toutes ressemblances avec des personnages existants n'est pas fortuite.Le plus dur est fait, pense-t'il, et une idée qui devrait assurer leurs vieux jours prend forme dans leurs pensées non désintéressées. Mais Roz n'a pas spécialement bon caractère (et c'est un euphémisme!). L'idée de retrouver son père, ne la met pas spécialement d'humeur badine. Et en supplément à ce programme déjà copieux, Brady est victime d'un chantage de la part de deux policiers qui ne paraissent pas satisfaits de leur solde!Alors pour nos trois « Pieds Nickelés » à la sauce britannique, le cauchemar commence....Car entre une jeune fille pas farouche et décidée, deux truands aux bras longs et un possible paquet de livres sterling, il faut la jouer tout en intelligence et finesse. La bande des trois ont-ils ces qualités? Et en plus l'amour s'en mêle! En tout cas pas mal de gens y perdront quelque chose, certains de l'argent, d'autres des illusions mais certains la vie!
Tony Brady, comme souvent les personnages de Bruen, est un cas, étant, dans l'ordre et j'en oublie: agressif, alcoolique, asocial, drogué et homosexuel. Pour ne rien omettre filou et retord.Reed, codétenu de Brady : sa couleur de peau l'aidera à pénétrer dans certains bars ou boîtes de nuit de Brixton, l'un des quartiers noirs les plus durs de Londres. Tabassé par des skineheads en prison, Brady l'avait vengé, scellant là une amitié solide. Jack Dunphy est un truand, un irlandais de la troisième génération, devenu plus anglais que les anglais. Sa fortune lui permet d'acheter beaucoup de choses et pas mal de gens également. Détail qui le rend relativement ridicule, il pense ressembler à Gene Hackman qu'il cite sans arrêt!
Des chapitres courts, qui font progresser l'intrigue, car intrigue il y a, une histoire qui se tient et qui ne sert pas uniquement de second plan.Langue moitié jeune et moitié rasta qu'emploie Reed n'étant pas dans mes habitudes littéraires, j'ai été un peu dérouté. Mais l'humour féroce et très noir est toujours présent et j'avoue que j'aime beaucoup, ma phrase favorite :
-Les frères Gallagher* sont sur scène, à fond la caisse, et finalement vous remerciez le ciel de ne plus être jeune...et de devoir faire semblant d'aimer ces cons...Je persiste et signe, mais Ken Bruen n'a pas ce lyrisme et cette implication personnelle qu'il a dans la série des Jack Taylor. Londres n'est pas partie prenante dans ce livre, comme peut l'être Galway, ce sont des murs et des gens qui servent de décor. L'auteur parle plus de musique que de littérature, mais il cite Joyce et Daniel Woodrell et Armistead Maupin.
J'aime bien, mais je suis en manque de quelque chose, un bon livre presque «classique»pour les lecteurs que le style Jack Taylor déroute un peu.
Extraits:
- Un boulot tout simple. Retrouver une fille blanche à Brixton.
- La clientèle était plutôt noire et je paraissais...plutôt blanc.
- On te le présente comme ça et tu t'attends à voir l'homme de pointe de la Grande Faucheuse.
- Elle était la proverbiale C.I.A. (Catholique, Irlandaise, Alcoolique) et fière de l'être.
- « Chroniques de San Francisco » était mon lithium littéraire.
- J'ai dû lui donner encore quelques claques mais à part ça, ce n'étais pas pire que n'importe quel premier rendez-vous.
- Un peu de « Uisce bheata? » (whiskey).
Seigneur, t'es un miracle sur pattes et en plus tu connais le gaélique.
- Aucun homme ne peut être considéré comme un raté s'il a un seul ami.
- Me suis allongé sur la plage, ai écouté Lorena McKennit sur mon baladeur.
Éditions : Fayard Noir.
Titre original : The Hackman Blues.
*Leaders du groupe Oasis, qui ont sévi pendant la première partie d'un concert de Neil Young à Bercy le 24/06/2001.
L'avis de Cathulu, ici
05 juin 2008
COOK Kenneth / Par-dessus bord

Par-dessus bord.
Kenneth COOK .
Note : 4 / 5.
Santa Maria, priez pour lui.
Roman écrit en 1967, il a mis quarante ans à être traduit! C'est loin l'Australie, surtout en bateau de pêche!Ce livre est basé sur des faits réels. Ma seconde expérience avec cet auteur après l'excellent « 5 matins de trop ».
Nous sommes à Bernardine, petit port de pêche de Nouvelle-Galles du Sud. La population est divisée en trois catégories, les blancs, les aborigènes et les métèques. Ces derniers sont des pêcheurs italiens qui ne sont guère appréciés par les deux autres couches de la population. Alors, lorsque l'un d'eux se noie, malgré l'aide de Jack et que ses frères décident de vendre le bateau, les clients ne se bousculent pas.Seul Jack semble intéressé, mais il lui faut réunir l'argent. Et là ce n'est pas de tout repos et on ne peut plus risquer. Il mise tout sur ce bateau, le Santa Maria, l'achète sans être sûr de son crédit, son épouse lui crie casse-coup, mais Jack s'entête. Hélas ce navire n'est pas en très bon état, l'administration lui refuse l'autorisation de pêcher. Jack prend la mer malgré tout avec Bill avec qui il travaille depuis longtemps et deux marins qu'il a sauvé de la noyade. La pêche commence bien mais le banc disparaît, le montant de la vente ne suffit pas.... Le thon se fait attendre, l'eau est trop froide, elle n'atteint pas les 16 degrés nécessaires pour ce poisson . Le temps passe, la prise de quelques espèces de moindre qualité ne couvre même pas les frais, alors quant à finir de verser l'argent promis....Au bout du rouleau Jack tentera le tout pour le tout......
Jack Foster vivote, il supporte mal, comme tous les autres hommes du village que les pêcheurs italiens gagnent mieux leur vie que lui, alors quand il rachète un de leurs bateaux, il pense qu'enfin la vie va lui sourire. Il est courageux, aussi bien à terre quand il prend la défense d'un pêcheur italien, qu'en mer en participant à un sauvetage ou en essayant de sauver un enfant malade. Mais l'obsession qu'il porte à l'achat de ce bateau ne le laissera pas intact. Un homme pris dans un engrenage qu'il ne maîtrise plus. C'est une version moderne de « La bourse ou la vie ».Son épouse et son copain Bill ne lui sont plus d'aucun secours, il refuse tous les conseils, allant même dans une dernière tentative avant le naufrage, à entrer dans l'illégalité.
Si « Cinq matins de trop » avait la couleur du bush australien, ce roman a la couleur de l'océan. Mais une mer qui virerait au rouge, couleur du thon, couleur du sang de ce poisson, couleur du sang des hommes également.
Mais bizarrement ce livre me semble plus « apaisé », la sauvagerie gratuite est quasiment absente à part une bagarre dans un pub, l'alcool n'est pas consommée en grande quantité. La pêche au thon n'est pas comparable au massacre des kangourous. Mis à part leur mépris des « métèques », ce sont des gens bien avec les qualités et les défauts des marins, mais d'une grande ignorance culturelle. Je n'ai pas ressenti ce choc que m'avait procuré « Cinq matins de trop », mais c'est un bon livre, pas un chef d'oeuvre.
Extraits:
- Mais où ces salopards trouvaient-ils tant de fric?
- La plupart était d'anciens pêcheurs et les nouvelles de la mer ne manquaient jamais de les fasciner.
- Il savait que les métèques venaient du nord de la Méditerranée. Au sud les habitants s'appelaient des « bougnouls ».
- On ne change jamais le nom d'un bateau, cela porte malheur.
- Bon Jack, tu as ton bateau, je te souhaite une bonne saison.
- ...on buvait toujours de la bière quand on sortait à Bernadine, même en hiver quand elle était si froide qu'elle faisait mal à la gorge.
- Il voulait ce bateau avec une passion qui s'apparentait à un désir charnel.
- Entre eux, les pêcheurs de Nouvelle-Galles du Sud était d'une honnêteté irréprochable, mais, à leurs yeux, les Japonais étaient encore plus éloignés de la race humaine que les Italiens.
- Foster comprit ce qu'il voulait dire...C'était une allusion gênée au fait qu'il leur avait sauvé la vie.
- Ah, il n'a pas de bol, ce pauvre bougre! observa Yates.
Et oui, renvoya Denton. Enfin, ainsi va la vie.
Éditions : Autrement Roman.
Titre original : Tuna (Australie) 1967
La chronique de Cathe .






