Littérature d'Irlande,de Bretagne et aussi d'ailleurs

« On ne naît pas Breton, on le devient, à l’écoute du vent, du chant des branches, du chant des hommes et de la mer ». Xavier Grall.

11 juillet 2009

POULIQUEN Louis / Les marées d'équinoxe

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Les marées d'équinoxe.
Louis POULIQUEN.
Note : 5 / 5.
Voyage ultime, le trépas!
J'ai fait la connaissance de cet auteur au salon des écrivains bretons de Carhaix. J'avais beaucoup apprécié sa gentillesse, avant de découvrir ses qualités d'écrivain en lisant        « Mon vieux grenier en Bretagne ». Je poursuis ma découverte avec cet ouvrage « Les marées d'équinoxe ». C'est un livre bouleversant qui raconte le combat perdu d'avance d'une femme et de son entourage contre le cancer.
Jacques, le narrateur de cette histoire, nous parle avec pudeur et retenue de sa vie, en particulier d'un été dans leur maison de campagne près de Roscoff, sur la pointe de Sparfel. Son épouse, Line est persuadée du décès de leur fils Nicolas, qui ne donne plus de nouvelles depuis très longtemps. La dernière carte postale reçue de Bombay était très énigmatique : « Enfin l'Inde!!! »
Alors, Line lit et relit tout ce qui touche à ce vaste pays, entre en contact avec le consulat de France, décide de partir chercher son fils, mais hélas, le voyage est un fiasco, elle se rend compte de l'inutilité de son voyage et de ses recherches! La famille rentre en France et à bout de force, Line décide d'arrêter son traitement, malgré l'avis de Valmaure, son médecin et ami de longue date. De l'Inde, où ils ont gardé des contacts avec les autorités françaises, certaines nouvelles arrivent, la montre de Nicolas a été découverte au poignet d'un Néerlandais décédé, semble t-il, d'une overdose! Jacques y voit une raison d'espérer, Line, une raison supplémentaire de se persuader de la mort de son fils.
Commence alors le récit de la vie de tous les jours, rythmée par une multitude de petites choses, les visites des Valmaure, les lettres du consul de France, les promenades de plus en plus contraignantes. La santé de Line se détériore, mais le combat est pour elle fini depuis qu'elle s'est persuadée de la mort de Nicolas, perdu dans cet immense pays qu'est le sous-continent indien.
Les personnages sont des gens ordinaires, malgré des situations sociales élevées dans le monde de la médecine, ils n'oublient pas la modestie de leurs origines.
Line est en profonde osmose avec « Le vieux pays », elle le ressent intimement, ce que ne comprend pas toujours son mari. Elle se remémore son enfance bretonne, ses parents, sa mère très religieuse. On sent en elle certaines contradictions, elle ne prie plus, mais assiste avec foi aux pardons, même quand sa santé décline. Un très beau personnage.
Le narrateur travaille dans une clinique, il n'est pas dupe des efforts de son épouse pour garder un reste de vie en elle, ainsi qu'une certaine coquetterie. Il respectera la décision de son épouse de ne plus se soigner, et tentera de soulager ses souffrances. Il lui fera, à sa demande, la promesse de ne pas se remarier.
Nicolas fut, dès sa jeunesse, un être aux multiples facettes, parfois brillant, souvent irritant, malgré un certain confort matériel, il abandonne une vie classique pour des années d'aventure, sorte de voyageur des temps modernes.
Les Valmaure, lui médecin, est l'ami, le confident. Mais malgré tous ses suppliques, même aidé en cela par son épouse, Line ne veut plus lutter. Il sait très bien que malgré tous leurs efforts, thérapie ou pas, l'issue est fatale, mais par devoir il tentera jusqu'au bout de faire fléchir Line.
Berthe, qui aide le couple, est une vieille fille des environs. Jacques, Line et Nicolas représentent la famille qu'elle n'a pas eue. Avec Line, elle partage l'amour de la terre natale et de ses secrets. Pour elle, les marées d'équinoxe sont des moments de peur et de maléfices. Elle représente un certain bon sens paysan et une religiosité mêlée de croyances anciennes.
Un très beau livre, Louis Pouliquen sait très bien de quoi il parle. Il fut de très nombreuses années chef de clinique à la faculté de Médecine de Paris. Mais avec tact, il évite le piège du mélodrame pour donner beaucoup de vérité à son texte.
L'auteur n'oublie pas la Bretagne, celle des terres, des Monts d'Arrée, des pèlerinages et des enclos paroissiaux. Deux chapitres d'ailleurs ont pour noms « Cantiques en Terre Sainte » et « Cantiques à Sainte Barbe ». L'auteur a un très beau nom, qu'il emploie souvent pour ce lieu : « Le vieux pays »
Ce roman est très différent de « Mon Vieux grenier en Bretagne », ici le propos est plus grave, la mort est le personnage central de ce récit. Un très grand livre qui m'incite à continuer la découverte de cet auteur.
Extraits :
- C'est la fin, toute proche. Nous marchons vers elle.
- C'est une fuite de Line vers notre maison de Bretagne qu'on appelle le Presbytère, vers sa maison, pour y trouver refuge, s'y cacher et mourir.
- Ces noms qu'aujourd'hui nous taisons. Bornes noires sur la route de notre défaite.
- Pour Nicolas, nous sommes de la race de ceux qui, toujours, restent à quai.
- «Tu ne peux pas comprendre ! » disait Line, avec ses inflexions d'accent breton qu'elle retrouvait dès qu'elle mettait le pied sur ces terres. « Tu ne peux pas comprendre. Tu n'as pas de racines. »
- Le temps était doux, humide, gris, breton, entre deux tempêtes.
- Mer en majesté ! Divine nature !
L'abbaye, les Monts, les enclos... il existait entre Line et ce coin de terre une symbiose extraordinaire. Des liens qui dépassaient la raison, une sorte de cordon ombilical par lequel la vie, depuis que Line était venue au monde, n'avait cessé de couler en elle. Là où, disait-elle, palpitait le pouls du vieux pays, là aussi était son coeur.
- Line me découvrait la Bretagne intérieure, grise, secret, désertique, profonde, mortuaire. Je le répète c'était en novembre sous un ciel bas.
- « Ma mère... mon père.. »Et la silhouette des parents se profilait dans l'ombre de la chambre.
-« Ils m'aimaient... ils étaient simples. Ils étaient pauvres... Mais près d'eux, j'ai été si heureuse!»
- C'était la fin. « Elle a tout moissonné », aurait dit Corentin Malgorn qui parlait de la vie en termes de récolte.
Éditions : Coop Breizh 1997/ Coop Breizh (Poche) 2007.
Autre chronique de cet auteur :
Mon vieux grenier en Bretagne.

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11 décembre 2007

LISPECTOR Clarice / Un souffle de vie.

Un souffle de vie.
Clarice LISPECTOR.
Note : 4 / 5.
"Écrite en agonie".
Comme le dit Olga Borelli, plus amie que secrétaire, cette oeuvre commencée en 1974 et terminée en 1977 peu avant sa mort, a été comme l'a dit Clarice, "écrite en agonie".
J'ai lu plusieurs oeuvres de Clarice Lispector avant de tenir ce blog, mais l'interrogation à chaque fois est la même, lisible ou illisible?
Un auteur s'invente un personnage "Angela Pralini" pour rompre sa solitude. Il tente de lui insuffler la vie en nous la présentant. Elle a trente-quatre ans et est née à Rio de Janeiro.  Commence alors une longue suite de dialogues entre "L'auteur" et Angela. On y parle de musique et de chiffons aussi parfois, comme pour l'achat d'une robe pour Angela qui nous présente son chien "Ulysse". Les narrateurs s'attardent également sur la liberté et la folie. Le rêve et la réalité, l'incompréhension vis à vis des techniques modernes, sont également des motifs de réflexions. Un des thèmes récurrent de l'ouvrage est la difficulté d'écrire! Chose qu'évoque souvent l'auteur avec quelques phrases comme celles-ci :
- Une chronique, ce n'est pas de la littérature, c'est de la paralittérature.
- J'ai tellement honte d'écrire. Heureusement que je ne publie pas.
- Le petit succès de mes livres m'a rendu difficile l'art d'écrire.
Clarice Lispector se dédouble dans cette suite de conversations à bâtons rompus sur tout et rien. Elle parle d'elle, dans le personnage d'Angela, en disant qu'elle écrit des chroniques hebdomadaires dans un quotidien. En effet Clarice Lispector a tenu chaque samedi, d'août 1967 à décembre 1973, une chronique dans le "Jornal do Brasil". Ses textes sont rassemblés dans "La découverte du monde" dans la même maison d'éditions que le présent ouvrage. Se dotant de deux vies, espérait-elle avoir le droit à deux morts?
L'amour et la haine qui font partie de la vie, ainsi que Dieu et la religion car la mort est là aussi même très proche pour l'auteur.
L'écriture de Clarice Lispector est belle mais pleine de mystère et cet ouvrage est relativement facile à lire, même si par moment on ne sait pas bien où l'auteur veut en venir. Une oeuvre à classer dans la partie lisible de sa bibliographie.
Une femme très attachant, morte la veille de ses cinquante-sept ans. Née en Ukraine, elle sera le symbole de la littérature féminine brésilienne. 
Merci au magazine "Les Inrockuptibles" d'avoir un jour mis une photo de cette dame que j'ai gardé précieusement et qui et c'est le plus important de m'avoir donné envie de découvrir son oeuvre.
Extraits:
- J'écris comme si cela devait permettre de sauver la vie de quelqu'un. Probablement ma propre vie.
- Écrire est une sorte de recherche de l'intime véracité de la vie.
- Est-ce à cause de ce rêve que j'ai inventé Angela. Pour être mon reflet?
- J'écris à minuit parce que je suis obscur. Angela écrit de jour parce qu'elle est presque toujours une joyeuse lumière.
- Je suis un écrivain empêtré et perdu. Écrire est difficile parce que cela frôle les limites de l'impossible.
- Pourquoi tuer ce qui vit? Je me sens assassine et coupable.
- Douleur? Joie? C'est simplement une question d'opinion.
- Pour écrire, j'ai besoin de ne pas perdre de vue ma faible capacité.
- Angela n'écrit pas elle gémit.
- A mon avis Dieu ne sait pas qu'il existe.
- Et la mort ne peut plus rien contre moi parce que JE N'AI PLUS PEUR.
Éditions : Des femmes.
Titre original: Um supro de vida. (1978)
Autre chronique de cet auteur :
Agua Viva.
Où étais tu pendant la nuit?

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07 octobre 2007

TRUDEL Sylvain / Du mercure sous la langue.

Du mercure sous la langue.
Sylvain TRUDEL.
Note : 4 / 5.
Dieu hait son âme*.
Premier livre de cet auteur québécois né en 1963 que je lis. Un livre fort, une grande leçon de courage et de vie.
Frédéric a dix sept ans, sa mort est programmée pour quand au juste, personne ne le sait, mais la fin est proche.Alors il se raconte, réfléchit à sa courte vie, pense à ses parents, se dit qu'il vaut mieux mourir jeune que de vivre comme son père.
Quelques rayons de soleil parfois illuminent ses journées d'hôpital la visite de sa psy, belle femme dont parfois il remonte le moral. Celles de son grand-père ou alors de son ami Louis qui guérit quittera l'hôpital. Mais surtout ce sont ses rencontres avec Marilou, comme lui écrivant des poèmes qui sont ses grands moments de bonheur. Mais celle-ci à son grand regret quittera l'hôpital :
-Elle est partie si vite que je n'ai pas eu le temps de lui faire un enfant.
Il se donne un nouveau nom, celui d'un obscure poète italien "Le Poète métastase" ce qui horrifie l'hôpital et ses parents.
Il se refuse à voir ses amis, pour ne pas montrer sa déchéance, il se querelle avec l"abbé de l'hôpital, car il refuse de se confesser, car dit-il "Je n'ai aucun pêché".
Maryse Bouthillier, la psychothérapeute, comme tout être humain a des périodes de doutes, surtout avec son métier, elle amène à Frederic une présence féminine autre que familiale, elle lui fait repenser à une maîtresse d'école dont il fut amoureux autrefois. Mais en la regardant, il se rend compte qu'il n'atteindra jamais l'âge adulte, ne se mariera pas et n'aura pas d'enfants.
Grand-père Baillargeaon et grand-mère Emilia donnent aussi, avec ses parents, de par leurs visites, de courts instants de bonheur.
Malgré la gravité du propos, Sylvain Trudel ne tombe pas dans le mélo facile, au contraire. Ce roman donne une leçon d'espoir en racontant cette histoire avec le ton juste, un sentiment de révolte, un enfant ne devrait pas mourir de maladie (ni de rien d'autres d'ailleurs) à cet âge. Il y a également un fatalisme enfoui dans cette écriture, mais presque caché. A noter la présence de poèmes disséminés par-ci, par-là.
Un très grand livre!
Quelques expressions populaires suivant le côté de l'atlantique que l'on se place se ressemblent fort tout en étant légèrement différentes :
L'auteur parle de lit rembourré de noyaux de prunes, j'ai toujours entendu noyaux de pêches! Avoir le moral dans les pieds revient pour moi à avoir le moral dans les chaussettes!
Extraits:
-Dans nos contrées civilisées, les gens préfèrent mourir du coeur: c'est plus noble que de mourir de la vessie, des intestins ou des testicules.
- Mon pauvre père, si gentil, si fatigué, si démuni. Il mériterait mieux que ça.
- Un poitrail de buffle rempli d'affection pour son petit-fils qui n'aura jamais le temps de le décevoir ou de le scandaliser.
- Mais elle m'a fait promettre de revenir la voir un autre tantôt.
- Les singes et nous, on est plutôt des cousins qui auraient eu le même grand-père.
- Maman, je te l'ai déjà dit cent fois, je ne veux plus être vu.
- Dans l'épreuve de beauté qui l'oppose au jour, Marilou perd du terrain.
- Si j'avais eu de la bonne moelle osseuse, j'aurais voulu me greffer à Marilou pour toujours.
- Ils sont arriérés les gens en bonne santé, il croit que le rire aide à guérir! On voit bien qu'ils n'ont jamais souffert.
Éditions : Les Allusifs.
*Une des dernières phrases du livre.

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14 septembre 2007

BARFUSS Lukas / Les hommes morts

Les hommes morts.
Lukas BARFUSS.
Note : 3 / 5.
En eaux troubles.
L'auteur est né à Thoune près de Berne en Suisse allemande, le 31 décembre 1971. Surtout connu comme dramaturge, ce livre est son premier roman.
Le narrateur se promène dans la petite ville où il habite. Dans sa librairie ce soir, une ancienne chanteuse vient dédicacer ses mémoires et se couvrir de ridicule en interprétant d'une manière osée des chansons éculées. Il retrouve sa fille Sonia et son ex-épouse qu'il a abandonnée, Danielle. Les femmes veulent l'emmener en vacances dans la maison de campagne familiale.
Un lettre lui annonçant la mort d'un ami lointain, Paolo Vitteli, lui donne le prétexte pour ne pas partir avec elle pour l'instant. Il laisse son chien dans un chenil, va passer la journée avec sa mère dans la luxueuse maison de retraite de celle-ci, puis c'est le départ.
En arrivant dans la maison du mort, il fait la connaissance d'Emilia qui lui apprend que Paolo vivait seul et ne s'était jamais marié. Ce dernier était venu s'installer ici, quittant Rome par amitié ; mais un jour cet ami l'a déçu et il a dû ensuite lutter contre la maladie. Malgré l'accueil chaleureux de cette femme, il refuse son repas et retourne à l'hôtel. Puis il repart vers ses vacances et sa famille : sa fille Sonia et un ami de celle-ci, David, son ex-femme Danielle est là aussi.
Il tente de préserver sa solitude, ne se nourrit plus, pense s'installer dans le grenier, mais regagne la chambre nuptiale, cédant encore une fois à Danielle. Il est imperméable à tout, un spectacle qu'il n'aurait logiquement pas dû voir, et la faim qui le tenaille, la démence semble s'installer en lui. Et que faire de tout ce temps libre quand rien ne vous intéresse, une excursion près du lac? Pourquoi pas?
Le narrateur semble loin de la vie, genre ascète, il refuse tout contact, semble fuir sans fin. Mais quoi? Quelles étaient ses réelles relations avec son ami mort? Pourquoi ce refus de manger qui confine à la folie.
Danielle, sa femme, dont il est séparé, a toujours du pouvoir sur lui! Alors que lui ne l'aime visiblement plus. Par faiblesse, il l'accompagne à la ville voisine, ce qui n'arrangera pas les choses. Lui veut fuir, mais elle tente de le garder!C'est bien écrit mais au final mon impression est plutôt mitigée. Agréable lecture mais je ne suis pas sûr d'avoir bien compris les motifs de l'auteur et par conséquence ceux du narrateur.
Extraits:
- Elle était comme la plupart des choses dans la ville, irréprochable, sans défaut.
- J'avais reconnu Sonia comme un père forcément reconnaît sa fille.
Elle est encore fâchée, parce que j'ai abandonné Danielle.
- Amour ou liberté, je me suis décidé, à l'avenir je m'en sortirai sans l'amour.
- Tout se remet en place, à condition que je me prémunisse contre Danielle et ses plans.
- Les qualités qui vous feront aimer un être vous le feront détester.
- J'hésitai, car c'est un peu niais de sonner à la porte d'un mort. - Pourrait-on s'attendre à ce qu'il vienne vous ouvrir la porte.
- Cette fois-ci mon fantasme opéra, je m'évaporai.
- Le pire est le souvenir. Il empêche l'homme de vivre à son gré.
- Je n'aimais plus Danielle, mais cela ne m'aidait en rien. Que faire?
- Les faits de l'après-midi m'avaient à la fin délivrer du monde de Danielle, de l'amour.
- Personne ne pleurait, que le ciel.
-A la campagne la vie est morne, sans éclaircie, les gens là-bas n'ont d'autre échappatoire que le pentecôtisme et l'alcool.
Éditions :Mercure de France (2006)
Titre original: Die totem manner (2002)

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19 juin 2007

BELLEC Hervé / La nuit blanche

La nuit blanche.
Hervé BELLEC.
La Nécessité unique*
Note: 5 / 5.
Je pensais que, arrivé à soixante ans et ayant perdu quelques proches, j'étais vacciné pour réellement m'attendrir sur la mort d'un personnage de roman, eh bien non!
La mort de Gwen à trente huit ans est revécue avec rage et tendresse par ses proches. Le temps a passé,nous sommes en octobre.
Gwen est morte un jour exceptionnel de printemps, comme si même la météo voulait lui rendre hommage. En ce matin, le narrateur expliquait aux enfants les failles téluriques, les tremblements de terre, les dizaines de milliers de morts virtuels là- bas vers la Chine, ces morts dont on parle, comme cela, parce que c'est l'actualité. Mais la mort de Gwen n'est pas l'actualité, c'est la réalité, et là c'est différent. Gwen, belle femme de chair et de sang, la mère, l'épouse, l'amie, la confidente, la fille. Une personne ordinaire, mais pour son entourage quelqu'un de primordial. Beaucoup de personnages, familles, amis, tout l'entourage de Gwen la pleure et se rappelle d'elle. Son mari et ses enfants, ses parents, Léna et Clarisse, les copines, Aline l'épouse du narrateur, tous sont là pour un dernier hommage. Pierre, son mari, paradoxalement, tente de remonter le moral des autres, mais la douleur l'emporte. On en vient presque à envier Gwen d'être tant chérie. Le soir tombe, les parents partent, la nuit s'installe, les fidèles sont là, la veillée commence. Brigitte, une autre amie d'enfance, fatiguée par six heures de voiture arrive de Paris. La fête païenne peut commencer. Demain le dernier voyage ramènera Gwen dans son Argoat natal.
Une écriture toute en sensibilité entre souffrance et colère, l'injustice de certaines morts, le rejet de la religion, qui amène cette réflexion : "Dieu est sourdingue comme un pot". Une sobriété de style qui évite tout apitoiement et toute compassion.
Un ouvrage poignant d'une lucidité rare sur la mort d'un être humain en pleine jeunesse, avec la question rituelle pour ceux qui restent : pourquoi si jeune? Pourquoi elle?
Un livre dont on ne sort pas forcement indemne!
Une de mes plus belles lectures de l'année!
Extraits :
- On ne photographie pas les enterrements, pas chez nous en tout cas et Gwen n'était pas princesse. Elle était fille de gueux comme nous tous, rejetons de cul-terreux.
- On appelait le docteur et le docteur nous disait d'appeler le curé et c'était fini.
- L'enterrement se faisait en Bretagne. Il est chez nous hors de question de reposer en terre d'exil.
- Dans cette chambre d'hôpital, notre prière n'était que le contre-chant d'une ancienne colère.
- Le mieux, finalement était de se taire.
- Le temps ne guérit pas les blessures, ni les voyages ni les hommes, écrivait Jack Kerouac.
- Il était une fois, au milieu des bois une maison en sucre d'orge.
- Gwen valait bien un gueuleton.
- Gwen est née au printemps, morte au printemps, c'est dur de partir au printemps, chantait Brel.
- La mort finalement ne concernait que les vivants.
Éditions : Nil éditions/ Coop Breizh.
Autre chronique de cet auteur :
Un bon Dieu pour les ivrognes.
*Extraits du chant, "Les séries" tiré du Barzaz-Breiz :
Pas de série pour le nombre Un : La Nécessité unique,
Le Trépas, père de la Douleur; rien avant, rien de plus.

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16 décembre 2006

JAOUEN Hervé / Merci de fermer la porte.

Merci de fermer la porte.
Hervé JAOUEN.
Note : 5 / 5.
L’éternité devant soi !
Je ne connaissais Hervé Jaouen que pour ses romans policiers et ses chroniques irlandaises. Ce recueil de nouvelles est une magnifique découverte, nous sommes à l’opposé de «Pleure pas sur ton biniou». Ici le propos est plus grave et même tragique.
La solitude de cet employé de banque que personne ne connaît et dont la passion est soigneusement tenue secrète.
Maryse, brisée par la vie, le chômage, un avortement, les coups du sort et de poings, chassée par ses parents, il lui reste la bouteille et la déchéance.
Gweltaz reçoit comme cadeau de son grand-père, «Pépé-train», une magnifique montre en argent, elle ne lui portera pas chance hélas !
«La prairie» clôt ce recueil, c’est un chef d’œuvre de la nouvelle qui figurera désormais dans mes préférées.Pas de fracas, d’héroïsme, rien que la vie d’un homme et d’une femme, Youenn et Maï-yann, ils naissent au bord de l’Odet avant la Grande Guerre, avec eux, nous verrons les changements de la Bretagne, du monde agricole à la situation actuelle. La mutation des mœurs, l’abandon de la langue, du costume, des valeurs traditionnelles, ce couple les vivra de l’intérieur. D’une enfance pauvre, puis l’école et le certificat d’études, les querelles école laïque ou privée, puis le placement comme ouvriers agricoles dans les fermes alentour. Mais la guerre sonne le glas de ce monde, et au début des années cinquante, la vie moderne s’installe, puis la vieillesse et petit à petit, Youenn renonce, il ne s’occupe plus de sa maison, ses enfants et petits enfants lui semblent étrangers, son époque est révolue.Maï-yann restera seule, ses yeux faiblissent, mais ses souvenirs et son imaginaire lui procurent encore des moments de bonheur intense :
- Tous les personnages du tableau parlaient breton et elle conversait avec eux sans la moindre hésitation.
Des gens ordinaires, chanceux ou pas, du doux et souriant employé de banque, à la femme alcoolique collectionnant les échecs sentimentaux et dont la beauté se flétrie et qui a la malchance de tomber sur le mauvais numéro au mauvais moment. Cet homme riche, jovial ou mesquin, capable d’offrir une bouteille de vin hors de prix pour une naissance, mais quittant sa banque pour des peccadilles. Quel est le secret de ces deux jeunes filles qui semblent boire le verre du condamné au bar du Viaduc ?
Un regard un peu à la McGahern, des gens ordinaires, mais qui au tréfonds d’eux-mêmes, cachent une faille ou un secret ou qui sont pris par des événements qu’ils ne contrôlent pas. Une très belle écriture sans fioritures qui alourdiraient le texte.
Un pur moment de bonheur, mais un bonheur âpre et amer, qui me renvoie à mon enfance, aux odeurs de lait dans les fermes, au temps où personne ne fermait sa porte.
J’ai laissé la porte ouverte, j’ai fermé ce livre, j’avais les yeux un peu humides.
Extraits :
- La plupart de ses collègues ne le voyaient pas arriver, la plupart ne le voyaient pas partir. Il n’existait que le service personnel.
- Il inspirait le respect qu’on accorde aux hommes sérieux.
- Vous trouvez ça normal qu’ils me foutent dehors ? Et que mon père me dise va te faire ramoner le cul ailleurs.
- Vous n’êtes plus que tata Maryse, la tata un peu tarte qui n’arrive pas à retenir un gars par le paletot.
- «Ah ca donne du travail, mais on a sa récompense de la terre quand on se courbe dessus».
- «Qu’est-ce que tu crois ? Mon premier vélo, c’est six mois de travail qu’il m’a coûté !».
- Ses cheveux ont leur teinte naturelle, ce châtain foncé des filles du pays, des Bretonnes aux yeux gris-bleu.
- En ce temps-là, le breton était la langue maternelle, qu’ils de savaient ni lire ni écrire.
- Elle n’avait jamais dit «Je t’aime» à son mari, à quoi bon, face à l’évidence qu’ils étaient déjà faits l’un pour l’autre.
- Après le repas de midi, elle allumait la radio- réglée sur une station qui diffusait toute la journée de la musique bretonne et irlandaise.
Editions : Denoel et Folio.
"La Prairie" a été traduit en allemand, sous le titre de "Die Prärie" par Belinda ALBRECHT et publié dans un recueil collectif : Keltische Sprachinseln, Anthologie Keltischer Autoren ; sous la direction de Sabine HEINZ (Editeur :Frieling & Partner, Berlin - 2001).
Autre chronique de cet auteur :
Pleure pas sur ton biniou.

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16 juin 2006

GRALL Xavier / Solo & autres poèmes

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Solo et autres poèmes.
Xavier GRALL.
Note : 4
Ex-Voto.
Recueil de poésie datant de 1981, illustré par un de ses amis Marcel Gonzalez, peintre de Pont-Aven.
"Solo" est le poème le plus long, environ cinquante pages.
Grall se présente à Dieu :
"Seigneur me voici c’est moi
je viens de petite Bretagne"
Il y parle de sa santé déjà déficiente :
-"Seigneur mettez vos doigts
Dans mes poumons pourris"
Il y invoque ses démons, l’alcool et la fête :
-"Les bars roulaient comme des rivières
j’ai prié comme jamais dans les ivresses"
Il énumère les poètes, ses frères de miséricorde, François Villon et Rimbaud, Verlaine, Georges Perros et Guillaume de Machaud.
La musique n’est pas oubliée, la classique avec Benjamin Britten et Beethoven, et la bretonne avec son frère de rébellion, Glenmor ou Dan ar Braz, qui lui consacrera un disque. La fin du poème :
"Mais Seigneur Dieu
Comme la vie était jolie
En ma Bretagne Bleue"
Dans "Ex-Voto"Il salue la mémoire de Max Jacob son voisin quimpérois et de Georges Perros:
-
"A Georges Perros cancérisé
A Max Jacob l’étouffé de Drancy
Donnez au paradis les jolies roses"
Plusieurs autres poèmes complètent ce recueil où Grall semble attendre la mort en renouant avec Dieu.
Une phrase qui m’émeut toujours autant dans "La mort si lente à venir":
-Et c’est seulement au chevet des mères mourantes
Que les fils des hommes accèdent à la connaissance !
Car il faut les ténèbres à l’illumination du cierge.
Editions Calligrammes.

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