02 décembre 2009
BERNE Suzanne / Un crime dans le quartier.

Un crime dans le quartier.
Suzanne BERNE.
Note : 4,5 / 5.
Pas de quartier!
Ce roman était bien en vue sur un présentoir de la médiathèque, je ne connais ni l'histoire ni l'auteur, alors pourquoi pas? Romancière américaine, elle a obtenu en 1999, en Angleterre « L'Orange Prize » (qui n'est forcement sponsorisé par une boisson qu'il faut secouer), qui récompense un livre écrit en anglais par une femme, de n'importe quelle nationalité.
Vingts ans plus tard, Marsha se remémore certains évènements tragiques qui se sont passés à Spring Hill, banlieue tranquille de Washington. Le 20 juillet 1972, le corps d'Arthur Boyd Ellison est découvert, l'enfant de 12 ans a été tué et violé! A cette époque, son père avait quitté la maison. Marsha au cours d'un repas avait entendu cette phrase qu'elle ne comprenait pas : « Je sais que tu sais que je sais » elle découvre alors que son père a une liaison. Ses tantes viennent s'installer chez eux pour lui remonter le moral. Marsha qui a dix ans est du genre fouineuse et suit cela d'un œil observateur ; percer le mystère des adultes, quelle distraction! Car elle s'ennuie cette petite, ses frère et sœur, jumeaux de 14 ans, ne jouent guère avec elle. Elle connaissait vaguement le garçon tué, mais sans plus. Un nouveau voisin s'installe dans le quartier, Mr Green, un célibataire qui semble sans histoires, mais pour Marsha, voilà un excellent motif d'ouvrir un cahier qu'elle appellera « Preuves ». Sa mère qui flirte avec Mr Green, les habitants qui organisent des rondes la nuit, tout cela trouble Marsha. Un portrait robot est dressé, qui ressemble vaguement à Mr Green, l'antipathie de Marsha se transforme en haine....Mais la vie continue, l'enquête piétine, le quartier change, des familles s'en vont, l'Amérique a d'autres chats à fouetter.... Nixon, ce clown triste qui vient d'être réélu, est l'objet de suspicion, la situation au Vietnam n'est pas aussi glorieuse que prévue.
Marsha, « La Martienne » comme la surnomme avec affection sa mère, mais comme tout surnom, il y a une part de vérité derrière cela. Enfant solitaire, déstabilisée par le départ de son père, elle s'invente un monde où Monsieur Green est le monstre. Vingt ans après, elle raconte cela, mais d'une manière détachée, sans regret! Elle devient amie avec Luana, sa voisine, mais cela va la pousser plus loin dans les mensonges. Et la jalousie aidant....
Lois, la mère, a une attitude ambiguë aussi bien vis à vis de son voisin que de sa fille. Larry, le père a quitté la maison ; il est parti avec sa maitresse, est-ce lui le vrai responsable de l'état de sa fille?
Ses tantes, du côté maternel, les sœurs Mayhew, quatre comme les mousquetaires, unies comme les doigts de la main, pas sûr!
Le voisin, Mr Green, celui qui est là, mais sans que personne ne s'en aperçoive. On oublie de le prévenir quand l'enfant disparaît et il n'est pas convié dans les rondes de nuits organisées après le drame. Sa situation de célibataire l'exclut d'office de cette rue dite « familiale ». Timide et réservé venant de la campagne, il est pour Marsha le bouc émissaire idéal!
L' Amérique des classes moyennes, vivant dans des banlieues où tout semble tranquille. Mais le « Watergate » va briser le rêve américain, le pays perd de sa superbe et se rend compte que son président, celui qu'elle a élu, n'est pas infaillible, qu'il a triché et menti.
J'ai pensé à John Cheever en lisant ce roman et aussi à « Ice Strom » Rick Moody, la vie des banlieues américaines, pas celles des déshérités, celles des gens qui n'ont plus ni illusions, ni rêves! Mais pas de problème d'alcool, juste une enfant un peu perturbée par des évènements qui la dépassent et qui veut se prouver qu'elle est là!
Un très bon roman que je n'avais pas commencé avec beaucoup d'enthousiasme, et au final une réelle surprise. Tout y est, une intrigue de bonne qualité, une écriture qui décrit très bien l'époque et le malaise qui gagne l'Amérique. Un mélange de roman policier, de chronique d'un quartier, et de malaise d'une enfant mal dans sa peau, comme les USA, un pays qui s'interroge, sommes-nous vraiment ce que nous croyons être? La fin d'une certaine candeur pour eux.
Une découverte, mais pas spécialement une lecture facile.
Extraits :
- Bien sûr, l'enfance de ceux qui ont grandi dans les années 70 s'est souvent déroulée entre leurs parents plutôt qu'avec eux.
- C'est donc ça que mon père voyait quand il la regardait la nuit dans leur chambre ?
- C'était un vrai jouisseur, à sa façon modeste, avec le génie du jouisseur d'adoucir le monde autour de lui.
- Pourtant notre quartier n'avait absolument rien d'anarchique. Vous soignez, corps noyés taillés, tondeuse à gazon crachotante, Spring Hill paraissait toujours un endroit merveilleusement inoffensif chaque fois que je le traverse en voiture.
- Au bout d'un certain temps, il me sembla que je ne pouvais rien regarder sans trouver quelque chose qui n'allait pas.
- Un enfant porté disparu. La construction grammaticale de cette déclaration me déroutait. Qui portait l'enfant? Comment avait-il pu disparaître s'il était porté par quelqu'un ?
- L'homme du croquis avait l'air trop ordinaire.
Je trouvais que c'était Mr Green tout craché.
- Ce n'était qu'une stupide gamine de huit ans, quasiment sans intérêt, une vulgaire mouche. Un bon coup de tapette, voilà tout ce qu'elle méritait.
- C'était un voisin parfait.
Éditions : Éditions du Fallois (2007).
Titre original : A crime in the Neighborhood (1997)
25 novembre 2009
CRUMLEY James / Le bandit mexicain et le cochon.

Le bandit mexicain et le cochon.
James CRUMLEY.
Note : 3 / 5.
Ben mon cochon!
Recueil de neuf nouvelles qui est ma première lecture de cet auteur pourtant très renommé, mais hélas décédé dernièrement. J'aime bien découvrir un écrivain par des nouvelles, cela me permet de sélectionner ce qui me plait, tout en me laissant la liberté de passer sur des textes que j'estime moins bons.
Dans la première nouvelle qui donne son titre à l'ouvrage, vous mettez ensemble : un détective privé en vacances dans une petite ville mexicaine près de la mer et une jeune fille bien de sa personne, mais un peu allumée. Vous ajoutez une bande communiste révolutionnaire braquant des cars, une truie avec un bandana rouge (pour ne pas qu'elle puisse se prendre pour autrui), un bébé kidnappé, un policier mexicain alcoolique et un avocat marron. Pour les ingrédients en plus de la tequila et de la bière, quelques cigarettes qui donnent de l'euphorie. Et tout cela vous donne un détective privé un peu berné. Un peu est un doux euphémisme.
« L'Ouest, le grand » est un texte beaucoup plus sérieux, un court essai sur l'histoire de l'Ouest américain. L'auteur nous parle de quelques livres traitant du sujet et cite Henry David Thoreau : « Vers l'Est, j'y vais seulement contraint et forcé, mais vers l'Ouest, j'y vais de mon plein gré ».
Sonny Sughrue, le détective privé de la première nouvelle est le narrateur de « The Muddy Fork », histoire d'une dynastie du sud Texas. Sombre histoire voisinage et d'adultère. Une note du malgré tout, une manière originale qu'emploie une femme mariée pour savoir si son mari ne revient pas de quelques aventures extra-conjugales!
Ce livre se termine par « Blanche neige la Rieuse et Wanda la Marâtre », version revisitée du célèbre conte, avec sexe et cocaïne. Des nains évidemment, mais j'ai à cette occasion découvert une nouvelle profession, chasseur de nains! Pas de problème, tout cela se termine très bien, enfin pour certains.
Dans « Un fils rêvé pour les Jenkins », l'auteur nous parle d'une famille où tout ne va pas pour le mieux. Une nouvelle très triste, un des plus beaux textes du recueil.
Un homme et une femme, couple fugitif, sont rattrapés par le mari de la dame. Alors Benbow, l'homme nous raconte sa vie, ou plutôt sa déchéance. Brillant joueur de football, une blessure l'a fait sombrer dans l'anonymat. Entraîneur, la chute fut encore plus rapide. L'histoire, « Hot Springs » est très sombre, certainement la meilleure du recueil.
Une garde-chasse dans le parc naturel de Yellowstone, que fait-elle quand il ne se passe rien? Et comme c'est souvent le cas.......
Une lecture qui ne m'a pas réellement convaincu. Certains textes ressemblent plus à des chroniques journalistiques qu'à des nouvelles, par exemple « L'Ouest, le grand» ou « Tout le monde peut écrire une chanson triste » où l'auteur évoque la musique « Country » à travers le personnage de Clint Black. Idem pour « L'esprit de la route » qui fait un inventaire des bars du « Cercle intérieur » circuit des bars au nord de Missoula, Montana. Mais le temps passe, les auto-stoppeuses hippies ont vieilli et certains patrons de bistrots sont morts.
Malgré ces quelques réserves, j'essayerai de lire un roman bientôt.
J'ai pour ce livre la même impression que pour « La fille de la tempête* » de James Cain, celle de ne pas avoir choisi le bon livre pour la découverte de ces deux auteurs.
Extraits :
- Percuter un cochon avec n'importe quel véhicule, c'était comme percuter un rocher de la même taille.
- Il la trouvait très mignonne dans sa chemise. Encore quelques verres et il savait qu'il la trouverait jolie.
- L'idée du cow-boy plutôt que le cow-boy lui-même. Apparemment les cow-boys possèdent leur propre marque de gènes.
- La réalité, comme souvent, est d'une effroyable banalité.
- Un des deux camps avait pas besoin de son aide, et l'autre ne lui avait pas réclamé.
- Ou mieux, commencé par la fin le 4 juillet 197....
- Une femme édentée, à présent, taillée comme une boulette de pommes de terre, nappée de cheveux gras et assaisonnée de grains de beauté.
- Malgré tout, sachez que la plupart de vos affaires sont plus en sécurité à Yellowstone que dans votre maison.- C'est une illusion, accord ; mais c'est votre film.
- Et fade aussi la nuit que passa le chasseur écervelé avec Wanda : car femme narcissique n'est jamais une affaire au lit.
Éditions : Série Noire / Gallimard. (1999)
Titre original : The Mexican Bandit. (1999)
*La fille de la tempête, ici.
16 novembre 2009
HASKELL John / American Purgatorio.

American Purgatorio.
John HASKELL.
Note : 4 / 5 .
Sur la route*
Seconde lecture dans le cadre des « Belles étrangères », Forrest Grander et John Haskell seront mardi et mercredi à Lorient. C'est ma première lecture de cet auteur, après une tentative infructueuse avec son recueil de nouvelles « Je ne suis pas Sydney Pollock ».
Ce roman est présenté en 7 chapitres principaux, comme les péchés capitaux dont il porte le nom, « Superbia », « Ira », « Indivisia », « Luxuria », « Gula » » »Acedia » et « Avaritia ».
En voyage, Anne et Jack s'arrêtent dans une station-service, celui-ci va chercher de quoi se restaurer. Mais à son retour son épouse et leur voiture ont disparu. Après un long moment d'attente, Jack regagne son domicile. Celui-ci est vide, Anne ne répond pas sur son téléphone portable. Il alerte la police, qui ne prend pas l'affaire au sérieux, puis il se pose la question : pourquoi avoir pensé en premier lieu à un enlèvement? Et si c'était une disparition volontaire! Il découvre dans le bureau d'Anne une carte des États-Unis sur laquelle figure un itinéraire. Il se rachète une voiture et suit la route indiquée sur la carte. Alors commence une longue route, en direction de l'ouest, vers la Californie. Il s'ensuit des rencontres qui, petit à petit, l'amèneront vers des horizons nouveaux pour lui. Mais dans son esprit, obnubilé par Anne, tout semble inachevé et chaotique. Plus rien ne semble une certitude, la disparition d'Anne, mais dans quelles circonstances exactes?Un soir sur le parking d'un motel, il lui semble reconnaître sa voiture, il espionne le couple, mais surtout Linda la femme. Il lie connaissance, lui raconte son histoire, un certain sentiment semble naître entre eux, mais Anne est là dans un coin de la mémoire de Jack.
De Lexington à Boulder, la route est longue, et San Diego est encore plus loin et Anne.......
Anne, toujours absente, mais omniprésente, mais qu'est-elle réellement devenue, car au fil du temps la version des faits donnés par Jack varie. Où est réellement la vérité ?
Jack suit un chemin chaotique, en voiture et dans sa tête, est-il parfois amnésique ou tente-t-il de se cacher ce qu'il s'est passé! Puis une foule de personnages plus typés les uns que les autres, Alex, sorte de voyageur solitaire, auto-stoppeur, adepte du yoga, Laura compagne d'une nuit de questions plus que d'actes. Un vieil homme un peu ermite dans la campagne américaine qui a la photo pour passion lui est présenté par Linda. Fletcher et Feather, couple hippie toujours entre deux festivals de musique, prônant l'amour libre, très libre même que Jack expérimentera, cela évidement dans le chapitre « Luxuria ». Un chauffeur pour qui l'auto-stop n'est pas gratuit, Jumbo et Craig, voleurs à la petite semaine, éternels perdants du rêve américain, mais qui n'hésiteront pas à dépouiller Jack de ses derniers biens. Polino lui sera la dernière bouée avant le Pacifique, mais Jack lui fera perdre ses illusions.
Ce roman semble osciller entre rêve et réalité, sorte de conte onirique ou de voyage initiatique. Jack cherche Anne, du moins, c'est ce qu'il nous dit, s'en persuade t-il? La quête, la route soit, mais pourquoi?Immanquablement j'ai pensé à Kerouac traversant les États-Unis, l'un et l'autre à la recherche de quoi : de leurs propres identités, d'une femme, du bonheur ou alors tout simplement l'envie de fuir? D'ailleurs les références littéraires qui sont données dans ce livre sont Jack Kerouac, Allen Ginsberg, Herman Melville et William Blake.
Un roman bien écrit qui se lit très bien, mais dont la chronique m'a semblé très difficile à faire, vu le nombres de rencontres qui forment un vaste puzzle.
Extraits :
- Ce n'est pas exact. Il se passait des choses, mais je ne voyais rien, c'est tout.
- Pas de problème, voulait dire, mais ce n'était pas le cas. La voiture n'était pas là et Anne non plus.
- Sauf qu'il fallait que je fasse quelque chose.
- Et je laisserai le monde me dire ce que je devais faire.
- Il existait un million de versions différentes de la vérité, et je voulais trouver ma version à moi.
- Et je me suis mis en colère. Et parce que j'étais en colère, j'ai fait plusieurs choses.
- Qu'est-ce que j'étais censé faire ?
- Je n'ai pas seulement le souvenir d'Anne, mais aussi, éventuellement, un avenir.
- Et parce que toute expérience humaine est extrêmement complexe il est possible de ressentir simultanément des pulsions conflictuelles.
- Il se brisait. Le rêve. Le rêve mourait. Et je le laissais mourir. Ce n'était pas si terrible. En fait, ça faisait du bien.
- S'il y avait le fait que j'aimais Anne. Ce qui était toujours le cas. Et elle m'aimait. Elle m'avait aimé et m'aimait.
Éditions : Joëlle Losfeld( 2007)
Titre original : American Purgatorio. (2005)
*Hommage personnel à Jack Kerouac, un des auteurs qui m'a donné le goût de la littérature.
Forrest GANDER En ami.
08 novembre 2009
GANDER Forrest / En ami .

En ami.
Forrest GANDER.
Note : 3,5 / 5.
Géométrie variable.
J'ai lu ce livre en prélude à la venue de cet auteur à Lorient dans le cadre d'un échange culturel « Les Belles Étrangères* ». L'année dernière, Colum McCann nous avait rendu visite**. Je ne connais pas du tout les deux auteurs invités cette année : Forrest Gander et John Haskell. Commençons par le premier nommé.
La morale de cette histoire pourrait-être « Préservez moi de mes amis, mes ennemis je m'en charge ».
La naissance de Lester, qui commence ce livre, ne fut pour personne un moment de joie, mais est un grand moment du livre. Une jeune fille, une enfant presque, une veuve future grand-mère, la sage-femme et deux assistantes.
Plus tard nous retrouvons cet enfant, qui fut très rapidement adopté à Eureka Spring (j'ai trouvé, c'est dans l'Arkansas!). Il est géomètre de profession, poète et artiste par goût et homme à femmes par besoin. Entre Cora, son épouse, Sarah, sa maitresse et les différentes passades, sa vie n'est pas simple. Mais il a élevé l'art du mensonge et de la persuasion au niveau d'une science exacte. Dans son travail, dans son ombre, dirais-je, se trouve Clay. Celui-ci, avec qui il fait équipe, cherche à pénétrer dans l'intimité de l'homme, puis du couple par l'intermédiaire de Sarah. Mais Lester possède un magnétisme qui attire hommes et femmes, Clay se sent délaissé, alors la jalousie se transforme en haine et une idée de vengeance le travaille. Alors, d'un coup de téléphone, il déclenche la fin du mythe de Lester.......
Lester est incontestablement le personnage central de cette histoire, et pourtant il n'a la parole qu'un court moment en fin de livre. Être un peu cynique, il a cette phrase :
-« D'accord, l'art ne sauvera personne comme peut le faire un sac de riz ».Il est en perpétuelle représentation théâtrale pour lui même et les autres. Admirateur de François Villon, il vit intensément comme s'il pressentait que sa vie serait courte. Mais pour lui, tel l'ange déchu, la chute sera brusque. D'ailleurs, le dernier chapitre où il est le narrateur se nomme « chutes de l'interview filmée ».
Clay est le faire valoir, l'amoureux de Lester et de Sarah sa maitresse. C'est lui le narrateur principal, le détonateur du drame. Au cours d'une promenade, la conversation porte sur François Villon, et il se sent exclu. Se voulant l'ami intime, le confident, il n'est qu'un membre de la cour de Lester.
-J'ai pensé alors: Il m'aime.
Sarah, la maitresse, parle d'elle de sa vie et de sa relation avec Lester. Ce passage est sans conteste le plus beau du livre, tout en sentiments et poésie. Amoureuse elle l'est, elle croit son amant quand il lui dit en parlant de son amour pour son épouse:
-Terminé. Il est mort au lit.
Mais hélas la réalité est tout autre, le rêve prend fin un soir....
Cora, l'épouse, n'est là qu'une soirée, celle où il ne fallait pas être!
Un livre étrange, très court et une histoire qui en soit n'a rien d'original, et pourtant!
Malgré des descriptions très fouillées, trop parfois, un final programmé, l'auteur nous force à continuer, l'écriture est belle, poétique et la construction de l'histoire originale. Ce livre m'a fait penser à un univers à la Kerouac, le séducteur, ses maitresses et l'ami amoureux des femmes de l'autre. Et la présence en sourdine, de la musique, du jazz en particulier donne un univers intimiste à l'ouvrage.
Un livre à découvrir mais qui ne plaira pas forcément à tout le monde.
Extraits :
- Avec l'éducation que je lui ai donné, la jeune fille aurait dû être plus avisée.
- Elle l'imagine. Son enfant perdu. Qu'a-t-il bien pu advenir de lui ?
- Ils savaient tous combien je l'aimais.
- Il pouvait mentir pour une histoire de beurre de cacahuètes dans la cuisine de l'agence.
- J'étais prêt à tout pour qu'il me remarque, pour qu'il me prenne en amitié. Mais je n'avais rien à offrir à un être comme lui. Mon adoration était sans valeur.
- Notre entrée ressemblait à une parodie des rois mages......
- Je sentis soudain que j'avais du pouvoir parce qu'il ne se méfiait pas de moi.
- À mon sens il était clair que Lester ne pourrait pas tenir ses multiples vies en suspens plus d'un certain temps.
- Je n'avais aucun moyen de savoir ce qui allait se produire.
- Villon, ce superbe menteur.
- Moins de dix minutes qu'on se connaissait, et nous échangions des lettres d'amour du coin des yeux.
- Villon, qui a écrit sa propre épitaphe en forme de balade.
- C'est comme je disais. En poète. En ami.
Éditions : Sabine Wespieser (2009).
Titre original: As a Friend (2008).
*Les Belles Étrangères, ici.
**Retour sur la visite de Colum McCann, ici
01 octobre 2009
GUDMUNDSSON Eimar Már : Les anges de l'univers

Les Anges de l'univers.
Eimar Már GUDMUNDSSON.
Note : 4 / 5.
O.T.A.N. en emporte le vent!
Écrivain né à Reyjavik en 1954, il a publié des recueils de poésie, puis des romans.
« Les Anges de l'univers » a obtenu le Grand prix de la littérature nordique. C'est, avec pas mal de retard, ma dernière contribution à l'année de l'Islande de la médiathèque de Lorient.
Ce roman se compose de deux parties « Les anges de l'univers » et « Ombres errantes », titres très explicites pour décrire la lente déchéance du narrateur.
Páll ne peut oublier sa date de naissance, en effet, ce jour là l'Islande entre dans l'O.T.A.N, ce qui n'est pas du goût de tout le monde semble t-il ! A la suite d'un embouteillage, son père n'était pas présent! Il nous raconte sa vie du berceau à l'asile psychiatrique de Kleppur. Certains souvenirs sont plus marquants que d'autres, un beau et mystérieux voilier apparaît, avec pour des enfants son lot de questions! Une voisine un peu grassouillette qu'il persuade qu'il entend son cœur battre quand il pose son oreille sur son sexe nu! L'alcool et les quatre cents coups avec les copains, embauchés pour vendre des fouets factices, pas commerçants pour deux sous(?). Leur part est de deux couronnes par vente, ils les cèdent donc à deux couronnes! La voisine n'est pas des plus réjouies. Un séjour au bord de la mer, chez un vieil excentrique avec qui il fera le coup de feu contre un bateau islandais, qu'il avait pris pour navire de guerre russe. Après une altercation avec son père, il décide de partir en Amérique avec pour seul bagage un transistor.
La seconde partie est beaucoup plus sombre, car elle concerne principalement son internement. Páll déroule pour nous sa vie chaotique, nous sentons en lui un certain goût pour la peinture, comme le père d'un de ses amis. Mais hélas.....Son père a eu certains problèmes avec la famille de son épouse, on le voyait souvent au bal, contant fleurette de çi, de là, ne saluant personne. Une explication franche permis de se rendre compte de la méprise, ce n'était pas son père, mais son frère jumeau! Sa mère est un personnage plutôt discret, ses frères et sœurs sont souvent apeurés lors de ces séjours à la maison. Ses amis de jeunesse et les jeunes filles rencontrées, tout cela nous rappelle qu'il fut un garçon comme les autres, un grand chagrin d'amour et des problèmes de santé ont malheureusement fait qu'il est devenu un être quasiment obèse bourré de médicaments!
Ses voisins, comme Thór qui se fit sauter un oeil un jour de chasse, Eyvindur, chauffeur de car, tueur de chats ; voulant changer de vie, il achètera un chalutier, fera faillite et sombrera dans l'alcoolisme. On croise aussi Ragnar un de ses oncles, communiste, contestataire, grand parleur devant l'éternel. Mais il reconnaît qu'il ne ment jamais, mais enjolive toujours! Une galerie de personnages plus extravagants les uns que les autres, par exemple Pétur, qui rentre chez lui en plein milieu d'une promenade, car il a verrouillé sa porte, et les fantômes qui habitent chez lui ne pourront pas sortir! L'Empereur des aurores boréales, qui peint plus vite que son ombre, tout du sol au plafond. Il travaille à la confection d'une statue, la sienne Mais dit-il « Je me suis fait trop gros » . Il roule en carrosse noir tiré par trois chevaux! Le bachelier dément que la maladie emportera.
Que de destins tragiques dans ce livre et surtout dans cet hôpital!
Une écriture très poétique, un ton un peu doux-amer, la construction de ce livre fait plus penser à une suite de saynètes qu'à un véritable roman. A lire pour l'originalité du sujet, même si celui-ci est plutôt austère et amène le lecteur à des conclusions guères réjouissantes. Quelques lignes de poésie sont posées par-ci, par-là dans ce livre, mais la mort est très présente également, les suicides et les pêcheurs naufragés sont la plupart du temps les causes de ces décès.
Extraits :
- ... et quand je serai à mon tour tout maculé de peinture, les doigts verts et bleus, convaincus d'être la réincarnation de Vincent Van Gogh.
J'ai mal à l'oreille.
- Ragnar est communiste et ne s'en cache pas : « soit on est communiste, soit on est con. »
- C'était longtemps avant les jours de la graisse médicamenteuse, avant les jours du café à la louche et de la toux tabagique.
- Marilyn, grande infirmière de la solitude ; l'éternel féminin en communication téléphonique directe avec l'éternité.
- Je trouvais qu'il avait changé, mais ça ne veut rien dire parce que, moi, j'avais déjà basculé.
- Plus tard, quand je mourus, c'est lui qui officia à mon enterrement et pour autant que je sache, il s'en est bien tiré.
- Maintenant j'écris une histoire.
J'écris ma propre oeuvre.
- En fait, le temps est toujours compté, même s'il s'avère qu'il y en a toujours à revendre.
- L'aliéné dit qu'il est mort et enterré. Tous les dimanches, il va au cimetière mettre des fleurs sur sa propre tombe...
- Non, cette tombe n'est pas assez profonde pour contenir nos sentiments à tous.
- Quand les montagnes enlèvent leurs blouses blanches, c'est l'heure de la visite des oiseaux.
Éditions : Flammarion(1998)
Titre original : Englar Alheimsins (1993)
11 septembre 2009
HUNTER Evan / Graine de violence.

Graine de violence.
Evan HUNTER.
Note : 4/ 5.
L'école de la vie!
Evan Hunter était pour moi un inconnu avant que je ne découvre ce livre. Il est pourtant l'auteur de plusieurs romans, Salvatore Lombino était également quelqu'un dont j'ignorais l'existence. Par contre, vous et moi avons entendu parler d'Ed Mc Bain, en réalité sous ces trois noms, deux de plumes et un de baptême, se cache la même personne.
Richard Dadier (Nick) effectue sa première rentrée scolaire comme professeur d 'anglais. Il a été nommé dans un lycée professionnel « École de Travaux Manuels Secteur Nord ». Après avoir fait la connaissance des autres professeurs, certains en particulier parmi les anciens, le mettent en garde, cette école est réputée difficile. Mais Nick, fort de son passé de vétéran de la guerre pense être armé moralement et physiquement pour cette tâche. Il va vite déchanter ! Le premier jour, il sauve une des professeurs, la ravissante Mlle Hammond, d'une tentative de viol. Cela lui confère pendant quelques jours, le statut d'un héros, mais cela se retournera vite contre lui. Le vendredi qui suit, s'étant attardé à boire quelques verres avec un de ses collègues, ils sont passés à tabac par plusieurs jeunes gens dans une rue sombre.
La classe 55-206, où sont groupés les élèves de dernière année va dès la première semaine entrer en rébellion ouverte avec lui. Entre Grégory Miller, jeune noir à l'intelligence supérieure au reste de la classe, et lui commence une bataille larvée dont Rick ne sait pas réellement comment réagir. Son collègue Josh, jette l'éponge, complètement désabusé. Un problème plus grave que les autres va le conduire chez le directeur. Accusé de racisme, il doit se justifier. L'incident étant clos, sa bonne foi prouvée, il reprend son poste.
La violence quitte l'école et change de forme, son épouse reçoit des lettres anonymes mettant en cause son comportement vis-à-vis de Lois Hammond.
Richard Dadier commence sa carrière dans un optimisme béat. Il aimerait enseigner dans des conditions, disons, acceptables. Sa chute morale sera à la hauteur de sa déception. Anna son épouse, enceinte, n'a pas besoin de tous ces problèmes, le doute s'insinue petit à petit en elle. Les autres professeurs, les anciens surtout, ont baissé les bras, le laxisme s'est installé depuis trop longtemps. Pour eux, comme dans une chanson de ma jeunesse, « L'heure de la sortie, c'est le meilleur moment de la journée ». Melle Hammond semble être aussi déplacée que possible dans cette école, jeune et jolie et débutante, elle attire le regard des élèves. Que cache cette femme, qui possède un air angélique sur un corps de vamp? Gregory Miller est le chef et la tête pensante de la classe, son air nonchalant cache son arrogance et un esprit manipulateur. Rick et lui se livrent à une sorte de lutte d'influence pour savoir de quel côté la classe va se ranger. Les autres élèves ressemblent à un troupeau de moutons, ils suivront le plus fort, mais qui est le plus fort?
Ce roman parle de la détresse d'un homme, plein de bonne volonté, voulant réellement enseigner, mais en face de lui se dresse un mur, une volonté de nuire, de le détruire moralement. Le désarroi de ces hommes et femmes est palpable et transparaît dans toutes leurs conversations. La phrase qui résume le mieux l'état des lieux est la suivante :
-On lui avait appris à traire des vaches et on voulait maintenant lui faire dresser des lions.
Le système scolaire américain est passé à la moulinette, ainsi que toute la société américaine d'ailleurs.Le constat d'échec est effroyable, la violence omniprésente. Et ce livre a plus de 50 ans!
Extraits :
- Celle-là, pensa Solly, elle n'a jamais seulement dû entendre prononcer les mots Ecole professionnelle.
- À présent, c'était lui qui était professeur ; les rôles étaient inversés, et ce renversement des rôles lui était rudement agréable.
- C'était généralement vrai.
Ce n'était malheureusement pas vrai, en l'occurrence.
- ...ils auraient bientôt un fusil en main- perspectives agréables pour la plupart d'entre eux- et, s'il éclatait quelque part dans le monde un nouveau conflit, il pourrait bien y laisser leur peau .
- Rick avait l'intention d'imposer sa loi et de se détendre ensuite sans jamais laisser les disciplines de devenir un problème.
- Encore un petit malin, pensa Rick, la classe est pleine de petits malins.
- Ces gosses étaient des êtres humains, et non des animaux que l'on enfermait pour ne plus s'en occuper.
- Il supposa que le niveau d'intelligence des élèves était plus haut qu'il ne l'était en réalité.
-...les abrutis peuvent vous créer des tas d'embêtements, mais ce sont les types intelligents qui les mènent.
- Elle inspira l'air profondément en rejetant les épaules en arrière sans paraître se douter de ce que faisaient ses seins chaque fois qu'elle exécutait cette simple manœuvre.
- Qui est-ce qui plaisante ? demanda Solly. Dadier est vraiment un brave.
Un missionnaire, dit Manners.
Editions : Les Belles Lettres.(2000)
Titre original : Blackboard Jungle (1954)
22 août 2009
KING John / Football Factory

Football Factory.
John KING.
Note : 4,5/ 5.
Au foot!
Le football, je suppose que tout le monde connaît. Un jour j'en ai trouvé une très belle définition : un jeu où vingt deux nouveaux riches jouent devant des milliards de nouveaux pauvres. Dans ce livre, écrit en 1996, nous découvrons la face sombre de ce sport, les supporters ultra-fanatiques, pour qui la foule sert de couverture pour un autre sport, la violence exacerbée. Il n'y a pas que le ballon qui ne tourne plus rond !
Tom Johnston est membre d'un clan de supporters. Ses préoccupations principales, surtout le week-end, pourraient s'intituler les quatre « B ». Ballon, baston, bière et baise, cet ordre n'étant pas forcément toujours respecté. Mais une fin de semaine réussie doit comporter ces quatre ingrédients.Tom et ses amis ne vivent que pour le match du samedi suivant, une semaine à Stamford Bridge, stade de Chelsea, et l'autre aux quatre coins de l'Angleterre. Ils ont tous des boulots plutôt minables, au mieux, donc peu de moyens, mais s'organisent pour suivre leur équipe favorite. Un sentiment prévaut chez chacun, la haine ! La haine de tout, des autres clubs, des juifs, des noirs, des Pakistanais et évidement des Français, le second sentiment majeur est un machisme élevé au rang de religion.La bière qui sert à la fois de boisson, d'anesthésiant, de repas, est consommé parfois avec modération, mais uniquement dans un but stratégique, par exemple pour ne pas trop se faire remarquer en se rendant au stade. Après le match, la consommation augmente fortement, les pubs qui sont pris d'assaut servent souvent de lieu de combat et peuvent être facilement dévastés, surtout après les matchs à l'extérieur.
Beaucoup de personnages dans ce livre, avec tous les tarés qui hantent ces pages. Désolé, mais je ne vois pas quel autre mot je pourrais employer ! Le pire est qu'il ne semble pas que l'auteur force le trait. J'ai assisté à quelques matchs pendant les trois ans que j'ai passés en Angleterre, et je ne pense pas que la situation se soit améliorée. C'est très impressionnant et peu rassurant de se trouver mêler à des centaines de supporters venant d'une autre ville que Londres. On apprend comment ces gens s'arrangent pour déjouer la surveillance policière. Par exemple, prendre un car de supporters à Londres, descendre de ce car dans une autre ville, et prendre le train par petits groupes pour la destination finale. On suit également le manège, le jeu du chat et de la souris entre groupes cherchant uniquement à en découdre. Le match, qui se déroule à Millwall, donne lieu à une bataille rangée qui laissera quelques traces dans les corps et dans les esprits de ceux qui y ont participé.
Et les filles, me direz-vous ? Elles sont toutes et tout le temps aux trois-quart ivres, partant dans des aventures insensées, se terminant dans des lits de passage qu'elles oublieront la bière évacuée.
Ce livre est conçu comme le calendrier de la première division du football anglais. Des matchs à domicile, puis des rencontres à l'extérieur, à Tottenham, à Liverpool, à Newcastle et à Millwall par exemple. Il va s'en dire que partout la haine est présente, surtout contre les Spurs, (Tottenham) et Millwall.
La photo sur la couverture montre un homme avec un tatouage sur la joue, « Chelsea F.C. No Surrender ». Cette devise est également celle des protestants de l'Ulster, ce qui démontre un côté très conservateur et raciste de cette bande de pseudo supporters. Bizarrement, les Irlandais sont relativement épargnés par les commentaires des supporters, ils ne les comprennent pas, mais en moyenne, ils sont les seuls à trouver grâce à leurs yeux. Chose très étrange également, ces même supporters qui s'entredéchirent, quand ils se retrouvent à l'étranger avec l'équipe nationale alors c'est la Sainte-Alliance! Mais après le retour au pays, la guerre reprend ses droits!
Souvent entre deux matchs de football, l'auteur nous fait connaître d'autres personnages londoniens bon teint, pas toujours très normaux ! Ce livre peut servir de guide touristique à quelques amateurs de stades de football à travers l'Angleterre. J'ai personnellement bien aimé les promenades dans un Londres loin des clichés touristiques, ayant fréquenté les stades londoniens, il y a bien longtemps.
Ce roman qui est par ailleurs bien écrit est vraiment une descente aux enfers. Ce phénomène de bandes servant de n'importe quel prétexte pour s'entre-tuer a pu paraître en régression, mais il est loin d'être définitivement éradiqué.
Extraits :
- On est entre nous, à la table, parce que depuis que les flics se sont mis à infiltrer, il y a intérêt à faire gaffe. Ce n'est plus comme avant.
- Clientèle assurée, donc ils nous font attendre.
- On s'arrêtera à Northampton, en rentrant. C'est un bon endroit pour se saouler la gueule, et on n'est qu'à une heure de Londres, par l'autoroute.
- Se déplacer à Old Strafford ou Anfield, c'est toujours un petit coup d'adrénaline en plus.
- Qu'est-ce qu'on a de mieux à faire ? On traîne au pub, histoire d'éponger la gueule de bois de la veille, puis à trois heures moins vingt on écluse les verres et on y va.
- Difficile d'imaginer qu'à une époque on pouvait se déchaîner dans le stade même et s'en tirer sans bavure, et ça toutes les semaines.
- Qu'est-ce que tu peux attendre de l'Europe, à part quelques canettes de pisse d'âne?
- Quand on est à Tottenham, c'est le pied. On a toujours haï les Spurs, c'est normal, c'est sain.
- Elles voient tout, les caméras vidéo. Il faut être vachement rapide pour arriver à ses fins, parce que le marché des voyeurs est en pleine expansion.
- Des fumiers, planqués sous leurs uniformes, qui lèchent le cul du Trésor public.
- Mais personne n'est venu nous aider, quand les gars de Norwich essayaient de nous apprendre de force des vertus paysannes.
- Je sais comment les médias déforment tout. J'étais déjà dans le coin quand les lois ont commencé à nous compliquer la vie.
- Les Irlandais ne sont pas comme ça, dit Sean.
Non, ils sont différents. C'est une race insulaire. Une autre tribu. Des gaéliques comme disait Vince.
- Des métèques avec des passeports anglais, voilà ce que c'était.
- On doit être comme les nègres, d'une certaine façon. Des nègres blancs. De pauvres blancs. De la merde blanche.
- La haine, la peur nous rendent différents.
Éditions : Éditions de l'Olivier. (2004)
Titre original : The Football Factory (1996).
30 juin 2009
DAGIER P. & QUÉMÉNER H. / Jack Kerouac, Breton d'Amérique.
Jack Kerouac, Breton d'Amérique.
DAGIER Patricia & QUÉMÉNER Hervé.
Note : 4 /5.
Les poissons de la mer parlent breton*
En retrouvant Jack Kerouac, j'éprouve souvent deux sentiments, la joie de le lire, et un petit brin de nostalgie. C'était il y a longtemps, mais j'ai gardé précieusement mon vieux volume de « Sur la route ». J'avais lu il y a quelques années « Jack Kerouac, au bout de la route ...la Bretagne » des deux mêmes auteurs. Ce livre n'est pas la réédition du précédent ouvrage, mais le résultat de dix années de recherches supplémentaires.
Prenons la route qui nous mènera des forêts du Huelgoat en 1720 jusqu'en 1969 en Floride où est décédé Jack Kerouac dont la quête de son ancêtre fut vaine .
Urbain-François Le Bihan, fils de François-Joachim de Kervoac, notaire et « principal bourgeois de la ville du Huelgoat » est dans une situation peu brillante. Il est accusé de vol, et ce n'est pas, semble t-il, la première fois! Après quelques péripéties judiciaires, il rejoint le lot des fils de familles mis à l'écart du scandale en Bretagne. Une pratique qui consiste pour les pères à envoyer par une lettre de cachet leurs fils dévoyés au loin le plus légalement du monde! Donc pour Urbain, à nous deux la « Nouvelle-France » Au début il sera chasseur, trafiquant avec les indiens des peaux contre de l'alcool, mais une de ses premières préoccupations est de se forger une nouvelle identité, et là, commence la valse des noms, prénoms, surnoms, et autre pseudo titre de noblesse! Chose rendue possible par des préposés aux archives à l'orthographe plutôt fantaisiste, bien aidée par Urbain lui même. Quelque exemples : Carouch, Caroak, Karoüak, Querouac, Kerouacq, Kyroique, Kerouac. Son acte de décès s'établit comme suit:
- « Le 5 mars (1736) , Alexandre Keloaque, breton de nation, âgé d'environ trente ans et faisant fonction de commerçant décède à Kamouraska après avoir reçu tous les sacrements ».
Cette écriture à deux mains, la généalogiste et le journaliste, est particulièrement intéressante, surtout pour le parallèle entre les vies de Jack et de son ancêtre. Même complexité des individus, Urbain étant nettement plus roublard que Jack et étant très souvent à l'extrême limite de la légalité. Autre point commun, ils mourront tous les deux très jeunes après des vies, si l'on peut dire, bien remplies. Ils seront également des aventuriers et voyageurs, chacun à leur époque.
Deux personnages avec leur soif de vivre, même si celle-ci a tué Jack avant l'heure, deux destins semblables comme si, ironie de l'histoire, le premier traçait la route au second!
Urbain et Jack à des époques différentes auront eu leur « Conquête de l'Ouest ».
Un bon livre pour un néophyte qui voudrait connaître l'essentiel de l'oeuvre et du personnage de Kerouac, en particulier sur ses relations avec sa mère Gabrielle (dit Mémère!). Hervé Quéméner s'attache en particulier, ce que l'on ne trouve pas dans les autres ouvrages consacrés à Kerouac, à son attachement (parfois excessif ) à la Bretagne. Quelques très belles lignes sont consacrées aux rencontres et à l'amitié qui liait Kerouac et Youenn Gwernig.
Par contre, il est absolument nécessaire de s'accrocher pour suivre Urbain-François Le Bihan de Kervoac dans ses nombreuses péripéties! Et tout cela sous des noms d'emprunts qui ont dû rendre le travail de Patricia Dagier pour le moins ardu, mais passionnant.
Les auteurs signalent quelques livres de Kerouac au sujet de la Bretagne, « Big Sur » pour le poème en fin d'ouvrage, et « Satori à Paris ». Dommage que cette édition ne reprenne pas les photos et la généalogie figurant dans « Jack Kerouac. Au bout de la route....le Bretagne ».
On peut retrouver des témoignages de gens ayant côtoyé Kerouac dans l'excellent ouvrage (mais est-il toujours disponible, car il date de 1978?) « Les vies parallèles de Jack Kerouac » de Barry Gifford et Lawrence Lee aux éditions Henry Veyrier.
Extraits :
- En effet, deux personnages cohabitent dans la douleur chez Jack Kerouac.
- Il reste toute sa vie un petit garçon de Lowell, Massachusetts, fils de Canadiens français, catholiques et conservateurs.
- « Ti-Jean, n'oublie jamais que tu es breton », lui répétait son père.
- Il s'agissait en effet d'un conflit de classes sociales. Et le notaire du Huelgoat, du fait de sa condition, s'imaginait jusqu'alors intouchable.
- Tout se passe comme s'il avait des rapports incestueux avec sa mère. Ce qui n'a jamais été avéré.
- Ils ne sont pas les seuls à converger vers l'océan. L'appel du large et le plus fort et il n'est pas nécessaire d'être issu d'une famille de marins pour y succomber.
- Une garantie pour les pères, qui se débarrassent ainsi de leurs progénitures, sûrs de ne pas les voir rentrer au bercail de sitôt.
- ... »On the Road en anglais (il, Jack ») n'aurait pas traduit le titre par « Sur la route », mais par « Sur le chemin ». Cette précision n'est pas dénuée de sens. Elle ajoute l'intention de donner au livre une dimension de quête physique.
- Il affirme même que la seule conséquence de ce défi aura été de réveiller ses instincts de marins bretons !
- Mais ces moments sont de plus en plus rares. Jack se complaît dans une spirale suicidaire et se consume à l'eau de feu.
- Et cette paternité, la postérité la lui a imposé.
Éditions : Le Télégramme (2009)
*Phrase extraite de « La mer ». Bruits de l'océan Pacifique à « Big Sur », qui termine le roman du même nom.
Ouvrages de Jack Kerouac sur ce blog:
Maggie Cassidy.
Vraies blondes & autres.
Visions de Gerard.
Les souterrains.
Le site du livre, ici
25 juin 2009
STEVEN Kenneth / A l'ouest du monde.

A l'ouest du monde.
Kenneth STEVEN.Note : 4 /5.
Saint-Kilda priez pour eux.
Première oeuvre de cet auteur écossais né à Glasgow en 1968 que je lis. Ce court roman nous raconte l'histoire de Roddy Gillies habitant Hirta, la plus grande des îles de l'archipel de Hiort (gaélique écossais) ou Hébrides Extérieures. Elle fut évacuée en 1930 à la demande de ses habitants, une centaine environ.
Un enfant, jaloux de son petit frère, tente de le jeter du haut d'une falaise de l'île d'Hirta, l'intervention du père évite le drame. De nombreuses années plus tard, à New-York, un homme se meure dans un hôpital. Un raccourci saisissant de la vie d'un homme, son corps est usé, mais sa mémoire intacte. Il pense qu'il est le dernier survivant des habitants d'Hirta. Alors il écrit ses mémoires. La vie n'est pas simple dans ces îles inhospitalières sans cesse battues par des vents violents. Si vivre est dur, la mort par contre est familière, Roddy assiste un jour, complètement tétanisé et incapable d'agir, à la mort d'un agneau qui vient de naître, puis une vieille femme du village, et Ewen, un jeune garçon qui, lui, tombe de la falaise ! Les premiers touristes visitent les îles, Roddy sent leur mépris pour ces enfants en haillons. Le prêtre semble accomplir une mission, éduquer des sauvages, faute de l'Inde ou de lointaines colonies, il lui faudra vaincre les croyances anciennes. Mais le temps fait son oeuvre, le père décline, son orgueil lui joue des mauvais tours, la mort est là. Mais une autre mort plus insidieuse approche, l'exil volontaire demandé par les habitants!
Roddy vit avec Ian et Morag, la mère meurt comme beaucoup des ces gens déracinés. Morag se marie, Roddy fuit le mariage et part pour Glasgow. Là-bas la vie est terrible, la solitude malgré quelques foyers de « gaélisants ». La minuscule chambre, le travail harassant, les humiliations quotidiennes. Il retourne voir sa famille, sa soeur a un enfant, Colum, et est très heureuse. Mais son frère Ian l'accueille très mal! Alors l'unique solution, l'exil lointain et définitif.
Les Gillies sont une famille très austère marquée par un protestantisme rigoureux! Travailleur et dur au mal, le père ne supportera pas la déchéance physique due à l'âge. La mère, personnage discret, élèvera ses enfants malgré la précarité des habitants de l'île.
Roddy semble avoir été un être solitaire toute sa vie. Un jeune garçon, Kevin, vient le voir à l'hôpital, seule visite qu'il semble avoir.
Sa soeur Morag a réussi sa vie, elle s'est mariée à un homme simple et honnête. Quand Roddy part en Amérique, elle a un enfant. Mais elle a de gros problèmes avec son frère Ian. Celui-ci, victime d'un accident du travail qui l'a laissé diminué, laisse apparaître la violence de sa vraie nature!
Un monde et une partie de la civilisation gaélique a disparue avec l'évacuation de ces îles. Ces hommes et femmes, subissant une sorte d'exils multiples ; îliens, ils doivent devenir terriens, écossais, ils le sont mais ne parlent pas la langue de leur pays. Ils seront dispersés, comme s'il fallait qu'ils disparaissent. Beaucoup mourront très rapidement, d'autres commenceront à boire, certains continueront leur route, l'Amérique dans le cas de Roddy . Des allers et retours incessants entre l'enfance, la jeunesse et la vieillesse d'un homme. Un livre qui, bien qu'il soit un roman, est dans la lignée des écrits de Peig Sayers et de Tomás O'Criomhthain, écrivains des îles irlandaises des Blaskets qui furent elles aussi évacuées par les autorités. Un bon roman très agréable à lire, pas très long. Ces hommes et ces femmes ont perdu leurs âmes et leurs racines en perdant leur île. Il est bien que des témoignages et des romans leur rendent l'hommage qu'ils méritent.
Extraits :
- Les femmes péroraient et jacassaient, on aurait dit une troupe de poules bien en chair.....
- Notre île était en train de mourir, et nous, ses enfants, pleurions sa mort.
- Nous avons dû ressembler, ce jour-là, à des gens qui surgissent du milieu du siècle passé.
- Mais maintenant, nous étions éparpillés ; le petit rameau de survivants avait été dispersé aux quatre coins du pays. Rien ne nous réunirait plus, pas même la toute puissance de la mort.
- ... avions-nous pris la bonne décision en choisissant de quitter notre île?
- Un mal qui ronge l'âme.
- Son gaélique était étrange, je devais me concentrer pour capter les mots.
- « C'est trop tard Roddy. Elle est partie maintenant. Partie ! »
- J'avais l'impression que plus personne ne se souciait vraiment de moi ; en quelque sorte j'avais tout perdu. Jamais je ne m'étais senti aussi seul.
- Ce jour même, au coin d'une rue, je tombais sur deux vieilles femmes qui bavardaient en gaélique. Je fus si surpris que je m'arrêtais net, perplexe et heureux.....
- Quelques milles marins nous avaient séparé ; en termes d'identité : un gouffre immense.
Éditions : Autrement Littérature.
Titre original : West of the World. A Highland Trilogy 3
SAYERS Peig. Peig
O'CRIOMHTHAIN Tomás. L'homme des îles.
21 mai 2009
LOWRY Lois / Le passeur
Le passeur.
Lois LOWRY.
Note : 3,5 / 5.
Un jour prochain....peut-être!
Ce trimestre, avec le Lycée Colbert, le thème est la science-fiction. Ce livre fait partie des trois titres choisis. J'ai personnellement beaucoup lu de livres d'anticipation ou de science-fiction, il y a très longtemps. A la suite je pense d'une overdose, j'ai complètement abandonné le genre.
Le futur est un sujet qui revient souvent, ici le monde est harmonieux, sans haine, ni tension, la vie de famille est la même pour tous : deux enfants par couple, un garçon et un fille, des femmes sont désignées comme mères porteuses et sont les seules à pouvoir procréer ; après trois enfants, elles deviennent ouvrières. Les enfants, à leur naissance, sont confiés à des crèches où ils sont surveillés par des « Nourriciers », ensuite seulement ils sont confiés à des familles. La vie est ponctuée de cérémonies, la remise des enfants, de l'attribution du nom, puis celles qui marquent les âges avec pour chaque année un changement dans la tenue vestimentaire, un vélo pour les 9 ans par exemple. Pour les 12 ans, c'est la dernière cérémonie, l'enfant devient adulte et se voit attribuer un métier ou une fonction. Il n'y a plus de livres, plus de passé, plus d'animaux, plus de couleurs. Les rêves sont étudiés tous les matins en famille, et dès qu'apparaissent les « Stimulations », des pilules journalières sont prescrites. Les malades et les vieillards, ainsi que quelques rares inadaptés sont « élargis », terme que tout le monde connaît sans en savoir réellement la signification. Jonas est désigné comme futur « Dépositaire de la mémoire », poste suprême de la communauté. La dernière personne désignée a échoué, et même son prénom est proscrit! Il commence son apprentissage avec « Le Passeur » et découvre le monde d'avant. D'avant que « L'identique » soit élevé en dogme. La beauté de la neige, la chaleur, les couleurs, le monde animal. Il apprend la notion de famille, de grands-parents, des fêtes comme Noël ou Pâques. Il fait aussi connaissance de la douleur, des blessures morales et physiques, de la mort avec la chasse et de la guerre. Mais toutes ces connaissances font naître des questions dans sa conscience, et certaines découvertes heurtent sa sensibilité!
Jonas semble être un garçon comme les autres, il a ses amis, sa famille, sa vie est bien réglée, il obéit aux lois qui régissent la communauté sans état d'âme particulier. Pour ses douze ans, il va faire connaissance avec son avenir, comme les autres enfants nés la même année que lui, mais son nom tarde à être appelé.
Sa « famille », son père, nourricier, et sa mère qui travaille au centre de justice sont des gens normaux, obéissant aux lois, bref rien ne les distingue des autres membres de la communauté. Sa soeur Lily est aussi une enfant parfaitement adaptée, comme leurs connaissances ou amis. La notion d'identique est une règle absolue!
Gabriel est un nouveau-né à problèmes, la communauté se donne un an supplémentaire avant de prendre une décision à son sujet. Il séjourne chez Jonas qui se prend d'amitié pour lui, et semble calmer ses nuits. Mais celles-ci redeviennent agitées loin de celui-ci.
Un livre bien écrit, une lecture agréable, mais loin des chefs d'oeuvre du genre, « Le meilleurs des mondes » d'Aldous Huxley, « Les jeux de l'esprit » » de Pierre Boulle ou « L'ère des gladiateurs » de Pohl & Kornuth.
A lire, mais sans plus.
Extraits :
- Les onze-ans étaient excités à la perspective de cet événement qui arrivait à grands pas.
- Le règlement veut que l'on soit élargi à la troisième transgression.
- Après 12 ans, l'âge ne compte plus.
- La veste boutonnée par devant a été le premier signe d'indépendance, le premier symbole bien visible du fait de devenir un grand.
- Il serait un adulte, comme ses parents, quoiqu'un nouvel adulte non formé.
- Jonas a été sélectionné pour devenir notre prochain dépositaire de la Mémoire.
- Mais nous ne devons plus jamais prononcer son nom, ni le donner à un nouveau-né.
- Avoir le pouvoir de fermer le haut-parleur ! C'était une chose ahurissante.
- Ce n'était pas pratique et est tombé en désuétude quand nous sommes venus à l'Identique.
- Appelle-moi le Passeur, dit-il à Jonas.
- Nous avons abandonné la couleur quand nous avons abandonné le soleil et supprimé les différences.
- Jonas, toi et moi, sommes les seuls à avoir des sentiments. On les partage depuis maintenant près d'un an.
Éditions : Médium(1994)
Titre original : The Givers. (1993)
Voir la chronique de Joëlle, ici.








