22 juillet 2008
RANNOU Pascal / Sentinelles de la mémoire

Sentinelles de la mémoire.
Pascal RANNOU.
Note : 5 / 5
Mémoires cachées.
Premier roman de cet écrivain spécialiste de Tristan Corbière, de Guillevic et de Pierre-Jakez Hélias. Il est également poète et enseignant.
Un enfant cherche à connaître la vérité sur ses deux oncles François et Yves, morts au Vietnam à un an d'intervalle. Leurs noms figurent sur le monument aux morts du village, certains s'en plaignent. Comment peut-on mettre en parallèle les morts pour la liberté de la France et des hommes morts en refusant la liberté à un peuple colonisé ! Des années comprises entre 1938 et 1980 nous suivons la vie d'un petit village des Monts d'Arré. De la fin de la guerre dans le Finistère à la fin de l'enquête d'un homme sur certains membres de sa famille...En 1972, Geo, le neveu des morts, s'interroge toujours. Il a grandi, est devenu journaliste et le voilà de retour au pays. Sa grand-mère reçoit une lettre d'un homme qui cherche à retrouver Fanch avec qui il était au goulag 40 ans plus tôt! Une annonce dans un journal local lui donne l'occasion de retrouver un témoin de l'époque, qui lui remet des carnets écrits par Fanch pendant leur parcours entre Dunkerque et l'Allemagne. Puis, à la fin de la guerre, Fanch revient au village, la vie reprend ses droits, le pardon annuel est de nouveau organisé, la diseuse de bonne aventure jette un cri d'effroi en lui lisant les lignes de la main...
Le narrateur, le « passeur-narrateur » comme dit si bien la quatrième de couverture, Geo, le souffre douleurs de l'école, l'intellectuel, grandira et acquerra une conscience politique. Il comprendra que la France s'est servie des Bretons pour créer ou garder des colonies lointaines. Il cherchera pourquoi ses deux oncles, Fanch et Lili, ont choisi à un moment de leur vie le mauvais côté de la barrière. Pourquoi sont-t-ils morts en parias en défendant la France, alors que d'autres pour la même cause sont considérés comme des héros.Pourquoi ce silence dans la famille quand leur souvenir est évoqué ? Laors ,qui séjourna avec lui en Allemagne et en Indochine, racontera le voyage, les humiliations que ces soldats subirent en France, les dockers qui refusaient de charger les bateaux, les quolibets sur leur passage !
Fanch (François) était militaire quand la guerre éclata et fut fait prisonnier aux portes de Dunkerque. C'était un homme usé à son retour en Bretagne, il travaillera quelque temps à Paris. Puis il suivra les conseils de son jeune frère, s'engagera dans l'armée pour, pense-t-il, servir son pays !
Yves, dit Lili, lui, restera au pays pendant la guerre et s'occupera de son frère quand celui-ci rentrera d'Allemagne. Puis il le rejoindra au loin pour une guerre coloniale qui cachait son nom.
Une très belle écriture, poétique et lyrique, mais une chronologie pas du tout respectée qui oblige à une attention très soutenue. Un livre puzzle sautant d'une époque à une autre, la guerre, le retour de Fanch, et les questions de Geo. Des errements de certains Bretons pendant la guerre à la prise de conscience d'autres plus de quarante ans après, se demandant pourquoi le Vietnam et l'Algérie ? Etait-ce utile de périr si loin?
A signaler que souvent les dialogues pendant la période de la guerre sont en breton, mais avec entre parenthèses, la traduction. Un excellent livre dont l'auteur n'a pas facilité la lecture.
Extraits:
- A perte de vue, un sol mousseux et fuyant où s'ébroue parfois un tapis de myrtilles.
- Certains n'ont jamais vu la mer, bien qu'elle soit à deux pas. Ce sol leur est donné; si autre chose existe, ce ne peut être pour eux, car ils n'y sont pas nés.
-Faut réfléchir avant de faire n'importe quoi. Hier à Pleyben, on a cru liquider un collabo, alors qu'on a tué son frère qui avait seize ans....
-...il est né bien plus tard, et son rôle ici-bas vise à quêter sans fin ces bribes d'une mémoire qui ne fut jamais la sienne.
- Tu t'éloignes, mais sur le monument deux inscription te narguent :
« François Quenec'h 1915/1946, Yves Quenec'h 1920/1947 ».
- « Cercueils ramenés de nuit...guerre coloniale...faux héros...perdu leur temps...jeunesse gâchée »
- On n'aime pas les compliments démonstratifs.
- Du mythe à sa dénonciation, l'irréel seul domine, qu'il fabrique des héros ou en fasse des traîtres...
- Le vieil idiome agonise sous le coup des brimades qui mutilent les cerveaux.
- Ne jamais retourner sur les lieux de l'enfance, la déchirure ne guérit pas.
- Te voici débiteur d'un passé qui t'enrobe.
- Ils sont d'un pays où les morts sont traités avec égards.
- Laissez vos oncles en paix! Vous troublez leur repos.
- En breton mon ami, KGB signifie « Kollet gant ar bouesson »! Perdu par la boisson! Il est mort en 1956, le pauvre!
- On n'existait plus en somme.
- Pourquoi troubler ainsi l'agonie d'un sommeil éternel?
-« Laisse-nous à nos limbes, la vie seule vaut la peine qu'on en fasse un roman ».
Éditions : Coop-Breizh. 1999.
Ce livre est le troisième que je lise sur cette période troublée de l'histoire bretonne. Même si celui-ci déborde largement cette période.Je rappelle les autres pour mémoire :
Les derniers feux de la vallée de Glenmor.
Au dessous du calvaire d'Hervé Jaouen.
04 juillet 2008
COLLECTIF (sous la direction de Gérard Alle) / Grains.

Grains.
(Nouvelles noires de Bretagne)
Collectif (sous la direction de Gérard ALLE)
Note : 4,5 / 5.
Des nuages noirs se dirigent vers.......
On reprend les mêmes que pour « Crachins », mais pas tous . On garde le même chef d'orchestre, Gérard Allé, quelques recrues repartent pour une seconde partition, Nicolas de La Casinière, Marie Hélias, Michel Ligny et Michel Toutous. Quelques nouveaux solistes, Hervé Bellec, José-Louis Bocquet, Denis Flageul, Louarnig Gwaskell, Yves Leroy et Patrick Pommier viennent compléter la formation.
Au moins ici, on sait où les auteurs nous emmènent, vers des nouvelles de différentes nuances de noirs, voyons s'il n'y aurait pas un petit rayon de soleil par ci, par là.
Pas d'éclaircie dans « La Baleine triomphante », Jeff se promène au cap Frehel, sorte de pèlerinage en hommage à la chanteuse du même nom. Là il sauve une jeune fille du suicide et tabasse l'homme qui était avec elle. « Non Jeff t'es plus tout seul aurait pu chanter Brel, mais les chansons de Frehel étaient dites réalistes, et la réalité est souvent sordide.
« Fruits Rouges » est un conte moderne sur le différend qui oppose les agriculteurs « bio » et les éleveurs de porcs, partisans de méthodes intensives et leurs difficultés d'épandages. « Fruits rouges » comme son surnom l'indique fait pousser des fruits pour faire des confitures qu'elle vend dans les marchés avoisinants. Sa situation financière est précaire, alors « Le Seigneur de Goret-Land » lui fait une proposition. Mais pour la jeune femme, c'est vraiment donner de la confiture aux cochons!
« Maman » reviendra bientôt » est une nouvelle que j'ai trouvé un peu déroutante dans sa conception mais excellente au final. La double culture « Américano-Bretonne » est-elle possible chez les jeunes de la deuxième génération? Et autre question, le fait de tuer un jour est-il héréditaire? Parce que des membres de ta famille ont été des assassins, le deviendras-tu toi aussi? L'auteur essaye de faire le tour de la question, mais un événement indépendant de sa volonté mettra fin à l'histoire!
« Le sang des fées » c'est le récit de la vie de deux couples ordinaires qui deviennent voisins, ils sont en retraite, calmes et pondérés, mais un jour, l'un comme l'autre vont tomber sur un mur...de haine!
Pas d'éclaircie non plus dans « Squatt à mort » où des « Anges » purificateurs et exterminateurs nettoient la ville de Morlaix, un cauchemar éveillé! Que valent les vies de trois SDF? Du très noir!
« Un petit chapeau rond rouge » au pays des « Bonnets rouges » ne pouvait pas avoir l'air d'un conte, mais plutôt du règlement de comptes. Une superbe nouvelle, triste et dure. A lire.
« Ne touche pas à la Dame Blanche » conte moderne, Viviane/Morgane, dualité entre la mythologie et le monde moderne.
Un rayon de soleil, enfin, dans « Carpe Diem », un couple sans problème s'ennuie. Que faire? Ils ont tout fait, mais comment reprendre goût à la vie! Ils leur restent une solution.. la mort!
Des personnages hétéroclites peuplent ces récits,un homme qui croit enfin au bonheur, mais la vie est changeante. Une jeune femme et sa bonne fée « Petite voix » vont résister à l'argent et à ce qui semble inéluctable. Un homme qui avait promis à sa grand-mère qu'elle serait enterrée à Gourin, mais de New-York, vu la différence de prix des transports, il vaut mieux ne pas attendre qu'elle soit tout à fait morte, et puis mourir au pays, c'est mieux non? Un prof de dessin touche enfin au bonheur, la retraite. Alors il est temps d'aller habiter sa maison dans la campagne bretonne, de se promener dans cette forêt qu'il aime tant. Des marins naufragés sur le quai d'un port lui-même sinistré. Pour eux l'oubli arrive vite. Un homme qui se retrouve contraint de renier tous ses idéaux et à trahir tous ses amis. Le client d'une banque, écrivain se trouve à renégocier un emprunt avec l'épouse du directeur de sa banque. Mais il n'avait pas prévu la suite de l'échéance! Loic écrit une lettre à Elise, c'est beau. Mais en 2050, c'est dépassé, comme tout le reste d'ailleurs. Des écritures dispersées ce qui est normal dans ce genre de recueil. Ce n'est pas, encore une fois, la Bretagne des cartes postales qui est au rendez-vous, mais celle, où comme dit Jean Kergrist « Saint Lisier » ne chôme pas sur le calendrier. Ici comme ailleurs la société moderne avance, avec son lot de misère matérielle et humaine. Un excellent recueil qui n'aura malheureusement pas de suite.
Extraits:
- Surtout il avait l'impression qu'elle était jeune. Et lui...plus très.
- On voudrait pas tomber, mais on penche...on penche...
- L'enveloppe, mais pas ce qu'il y avait à l'intérieur. Le corps mais pas le coeur.
- On était en septembre, septembre gris des remembrances.
- Mon lit et moi on fait chambre à part souvent.
- Il n'a pas trouvé de fille. J'ai pas encore rencontré de garçon.
- Après l'abattage, la transformation n'est pas une mince affaire.
- Je crois que mon père passait beaucoup de temps à se défoncer avec ses copains.
- Lorsque j'ouvris la porte je tombais dans un regard, et ne pus quitter ces étranges yeux verts rieurs en amande.
- Quelque part en Centre-Bretagne...où la vie fout le camp, où quelques vieilles en sarrau ânonnent leurs chapelets...
- J'ai baisé la tête. Le mal était fait. Le vin était tiré.
- Quand elle se droguent, c'est au chouchenn dans des verres à bock?
- Malheureusement, le seul fait qu'ils soient les héros de cette histoire....
Éditions : Baleine.
17 juin 2008
KERGRIST Jean / Grand bal à Saint-Lubin.

Grand bal à Saint-Lubin.
Jean KERGRIST.
Note : 4,5 / 5.
Kreizh-Breizh*, contes et mécomptes!
Ne surtout pas oublier le sous-titre « Contes de Jean Kergrist ». Ces contes furent écrits en 1971 à Lyon pour la radio. Ils furent édités pour la première fois en 1972, puis ils devinrent spectacles avec évidement Jean Kergrist en vedette Armoricaine!.
« Job Penvern » a une obsession, ne pas être oublié, quand l'Ankou aura fait son oeuvre. Un jour de marché à Rostrenen , Milig le Scanv** lui donne un conseil avisé :
-« Si tu veux que l'on parle de toi après, qu'il avait dit, il faut que l'on parle de toi avant».
Sage parole mais comment la mettre en pratique! Parce que Job ne veut pas qu'une pierre tombale le rappelle au bon souvenir dans ce bas monde, non, il veut une place dans la mémoire de chacun. Enfin un jour la solution lui vient à l'esprit, en plus un jour de pèlerinage à Sainte Anne d'Auray! Une apparition!
« L'irrésistible ascension de Person*** ». Où on peut être Person et être plus qu'envahissant! Mais comme le dit l'auteur « A défaut d'écharpe, c'est une veste qu'il attrapa ».
Dans « Histoire d'eau » il n'est pas question de porno, mais d'eau! En période de pénurie tous les moyens sont bons pour gagner du liquide, et comme dans tout marché il y en a qui ont le bec dans l'eau!
Pour résumé l'histoire nommée « Le lit clos », je dirai que c'est un conte coloré où certaines personnes ne peuvent se voir en peinture.
« Les bourrasques de la Toussaint » c'est la fête des morts et en général il ne fait pas beau, et puis cette brave femme Conan est prise entre deux feux, elle ne peut pas être au four et au moulin le même jour, à la même heure, que faire? Sa décision est prise, « Cochon qui s'en dédit »!
La fête, aussi pour les mariages par exemple mais malgré que les « Bretons ont des chapeaux ronds » ils ont parfois la tête près du bonnet! L'arrachage des patates aussi est un jour de liesse pour Yann Poupinec, sauf que cette année sa femme s'est invitée chez les voisins et en plus précisément ce jour là! Et une bouteille de cidre à chaque extrémité du sillon, par grosses chaleurs, attention abus dangereux!
Des personnages du cru, avec un mélange de naïveté et de rouerie, le bon sens de gens de la terre, les grandes paroles et les sermons les impressionnent, mais sans plus.Un recteur, (non pas dans l'île de Sein, ce n'est pas le lieu), mais aux prises avec des vaches possédées par le démon. Dans nos campagne, braves gens, cela va de mal en pis! Avant les vaches regardaient passer les trains, mais faute de trains, elles ruminent dans leurs têtes! Et ce n'est pas bon!Un pique-assiette s'invite au village, et bientôt c'est lui qui invite le village à voter pour lui! On croise un fabricant de lit clos, qui , conscience professionnelle oblige, les essaie les uns après les autres!Anastasia est surnommée d'une manière peu charitable « Nasta Krampouezh**** ». Alors le jour de la fête à Saint Lubin, elle décide d'être la Reine de la journée. Ce sera un pardon du feu de Dieu! En Bretagne, et ailleurs aussi tout finit par une chanson, comme dans la dernière nouvelle du recueil « Le cochon à deux pattes ». Mais tradition oblige ce sera un « Kan ha Diskhan ».Tous ces gens dansent une joyeuse gavotte (sauf bien sûr le cochon), passant d'un conte à l'autre, étant parfois les moqueurs, parfois les victimes des moqueries.Toujours cet humour corrosif et jubilatoire. Les petits travers d'une époque où un brin d'humanité avait encore cours, mais cela n'empêchait pas la vengeance, la mesquinerie, un peu de jalousie aussi et des rancoeurs qui remontent... d'ailleurs plus personne ne se rappelle depuis quand, ni pour quels motifs. J'adore cette phrase : « Toujours qu'ils sont en train de mettre des fourches dans leurs roues de brouettes ».Les querelles de clochers avec les aspects dérisoires, mais si représentatifs d'une époque où le chef-lieu de canton semblait au bout du monde.Une bolée de cidre, quelques danses et on oublie tout cela! Rendez-vous au prochain bal, d'accord?
Un mot sur la très belle couverture : Job, peinture d'Hélène Le Briéro.
Extraits:
- Il ne connaissait pas bien la mer, mais sentait comme un aimant chaque fois qu'il voyait des marins.
- Tu dis des racontages, mam.
Des racontages, demande à Fanch si c'est des racontages.
- Le fils de Person était devenu quelqu'un.
- Avec ça sur la tête, on aurait dit un Parisien en vacances et ça impressionnait beaucoup les paysans.
- Le fils Mevel faillit mourir électrocuté en montant lire une affiche sur un pylône à haute tension.
- ...tout Rostrenen donnait dans le moderne. On causait même français. Cela faisait plus chic.
- Job Loédec avait pris femme du côte de Callac et à Saint Lubin, la coiffe à cornes, cela faisait étranger.
- Ils avaient cassé leurs sabots et ils fallait bien arranger cela devant le recteur avant que cela se remarque de trop.
- Entre Yann Poupinec et sa femme, il y avait comme tout un tas de ronces qui avait poussé depuis un paquet d'années.
- Parce que tu veux aussi m'ôter le lard de la bouche.
- Loïc était natif de la montagne et tout ce qui ressemblait à l'eau lui faisait froid dans le dos.
Éditions : Ton Doubl.
Éditions : Keltia Graphic : En coffret 3 titres : La gavotte du cochon; Grand bal à Saint-Lubin et Flora .
* Centre-Bretagne.
** Il est plus connu sous le nom de Glenmor.
***Recteur en Breton.
**** Crêpe en Breton
11 juin 2008
COLLECTIF / Nouvelles de Bretagne 2008
Danevelloù Breizh (2008).
Nouvelles de Bretagne
Collectif
Note : 4 / 5 .
Le Danevelloù Breizh nouveau est arrivé!
Livre publié pour la Quinzaine des éditeurs de Bretagne, il est distribué gratuitement dans les librairies de Bretagne. Espérons qu'il rencontrera le même succès que l'édition de l'année dernière. Cette année, le thème choisi est « Le livre Brisé ».
Huit auteurs ont été sélectionnés : Michèle Astrud, Daniel Cario, Pierre Cottin, Philippe Dazy, Pierre Kerhervé, Sylvie le Bras, Charles Madézo, et Marc Nagels.Sylvie Le Braz, était déjà là l'année dernière avec sa nouvelle « Le stagiaire ».
« Livres par moitiés » dont le sous titre pourrait être, c'est la faute à Voltaire. Un homme plaqué par sa femme et sa maîtresse décide d'écrire un livre en deux parties. Il demande à ses fils de s'occuper de l'édition de cet ouvrage. Mais sa mort viendra tout compliquer.
Au 29ème siècle une nouvelle profession est née (désolé) « Loueur d'enfants ». Julia a du mal à s'endormir, le psychodoc examine son cas, alors c'est grave docteur :
-Tout cela est clair, vous souffrez d'une crise aiguë d'instinct maternel.
Mais dans une société aseptisée, chaque problème a une solution! Mais si celle-ci se révélait pire que la maladie?
Réussir le crime parfait, tout le monde en rêve, parfois, c'est fait pour un écrivain, mais à quel prix. C'est l'intrigue de « Un funeste manuscrit » un texte très intéressant.
« Mots de guerre », le titre pourrait être aussi « Maux de guerre » pour cet homme détruit par la guerre d'Algérie.Que fait-il la nuit quand les lumières brillent dans sa ferme et dans sa solitude?
« Le balcon spectral » ou « La femme lisant » est mon coup de coeur de ce livre. Un texte très poétique avec une écriture recherchée. Un joyau littéraire, et une surprise de taille! Un homme , dans un donjon, parle d'une femme et d'une bibliothèque, mais qui est cette femme? Un récit plein de mystère!
Le narrateur de « Jakez Le Glas » doit faire un texte pour les éditions « Top Braise », un portrait ou une nouvelle.Pourquoi pas le portrait Jakez le Glas, ce vieux marin qu'il rencontre au bistrot, il rédige dans sa tête pendant que l'autre raconte ses souvenirs. La pipe s'éteint, les bières sont finies, le rêve est-il lui aussi passé?Des hommes et des femmes et des livres, des personnages contrastés animent ce recueil de nouvelles.Un homme seul écrit pour le plaisir mais avec méthode, un couple dont la femme aimerait connaître les joies de la maternité dans un monde déshumanisé. Un ermite dans un village breton qui est-il vraiment? Robic est « Pilhaouer* », il trouve un manuscrit, que faire avec quand on ne sait pas lire? Le mettre au feu ou l'oublier dans une armoire? Un vieil homme doit pour vivre vendre petit à petit le contenu de sa bibliothèque, mais hélas certaines personnes ont des contraintes commerciales, donc le prix au kilo baisse.Une petite fille, nommée Aline, ne savait pas qu'il y avait eu dans le temps « Une époque muette » sans radios, ni télévisions et ni ordinateurs, mais avec des livres, des héros aussi, des vrais méconnus et d'autres de pacotilles.Chaque écrivain apporte son style et son écriture personnelle, c'est ce qui fait l'intérêt de mon point de vue de ce genre d'ouvrage que j'affectionne particulièrement.
Extraits :
- Cette pulsion salace entraîne son exclusion immédiate du château où il vivait innocent et heureux.
- ...il fit méthodiquement la liste des tentations qui, depuis Saint Antoine entraînent les humains vers une perte certaine.
- On sait que la chose peut exister en l'absence du mot.
- Oh! Docteur... Qu'allez vous imaginer! Jamais! Dans ce domaine, mon mari et moi-même suivons scrupuleusement les conseils de la Directive universelle de la copulation.
- Un bébé, c'est un bébé. Simplement je voudrais qu'il ressemble aussi peu que possible à ma femme ainsi qu'à moi même. Je ne voudrais pas que l'on puisse supposer que...enfin...vous me comprenez...
- Je rencontrais Anna Roumi, jeune et belle puisque j'en tombais amoureux.
- La guerre est la même, que tu sois biffin, tirailleur, chasseur ou para:
« Tu fermes ta gueule...tu marches, tu rampes, tu tires sur tout ce qui bouge »
- Elle retire ses souliers et écoute le baiser de ses pieds nus sur la pierre molle.
- Le livre est chemin d'errance, le livre est forêt. La bibliothèque véhicule des siècles de pensées élaborées.
- J'ai tant vécu qu'il ne me reste plus de vie.
- Depuis elle, pas une seule fois la réalité n'est venue hanter ma conscience.
- ...il salue chaque passant qu'il rencontre dans la rue Webcam.
- Il y a dans la bière des langueurs, des temps morts, des silences.
- Glas, en breton réunit les trois couleurs. Il n'y a pas de mots pour distinguer le vert du bleu dans cette langue maritime.
Éditions : Livre et lecture en Bretagne 2008.
Supplément à la revue « Pages de Bretagne »
* Chiffonnier en breton.
Chronique de l'année précédente ici.
24 mai 2008
Le DRIAN Marie / Hôtel maternel.
Hôtel maternel.
Marie Le DRIAN
Note : 4,5 / 5.
Femme sans prénom.
Un jour Marie Le Drian m'a dit que ce livre était celui qu'elle préférait de tous ceux qu'elle a écrit.Datant de 1996, il est malheureusement relativement difficile à trouver.
Ce livre se divise en trois parties, « L'incident de roulotte », « Le portail » et « La maison ».
« Ils se tiennent l'après-midi au delà du grillage » voilà la première phrase de ce livre! Et ils n'ont pas le droit de s'approcher ni surtout de toucher à ce grillage! Qui sont-ils?
Une femme nous fait vivre son quotidien dans cet hôtel maternel où elle séjourne depuis quatre ans avec ses deux enfants. Malgré qu'elle soit une femme au rabais, au cours de ses promenades, un homme a remarqué qu'elle et ses enfants semblent soudés par amour filial, pense-t'il! En réalité c'est un ingénieux système d'élastique qui empêche les enfants de s'éloigner! Donc elle doit quitter à regret sa vie bien ordonnée pour une maison au bord de la mer et au nord, elle déteste le nord et la mer! En plus elle doit faire une semaine de stage « d'adaptation » à la vie réelle! La direction lui fait clairement comprendre que c'est cela ou la rue!Après le stage, c'est le départ vers la mer, la plage, les dunes et la maison. Vers l'homme également!
La narratrice nous explique petit à petit ces conditions de vie proche du monde carcéral. Un travail de finisseuse à la teinturerie, poste à responsabilité dont l'hôtel maternel perçoit le salaire. Il y a des assemblées générales où personne ne prend la parole, la manucure et le coiffeur obligatoire une fois la semaine et la promenade du dimanche après-midi, exhibées comme des bêtes dans un zoo.Les hommes et leurs remarques: « Ils achètent, vendent, inventent et revendent des remarques ». Elle se rappelle cet incident de roulotte, sur un chantier avec un homme qui l'a quitté tout de suite après. En plus il s'avère que c'était un double incident, un garçon et une fille!Et voilà qu'un homme l'a remarqué et va lui faire quitter ses habitudes, son travail et sa compagne de chambrée depuis trois ans dont elle ne connaît pas le prénom!
La narratrice, femme simple, même pas très futée, « limitée» disait Marie Le Drian dans « La cabane d'Hipollyte » Mais par une sorte d'intuition elle devine et analyse les défauts du système. De l'argent gaspillé par exemple et elle tente parfois une vaine révolte. Un personnage aussi énervant que touchant!
J'ai l'habitude, avec Marie Le Drian, à un certain humour grinçant et aux situations insolites, là je suis gâté! Un long monologue qui déroute au début car le monde ainsi laisse perplexe. Qui est réellement derrière le grillage et qui est devant? Un univers très étrange genre maison des Magdelenes Sisters, avec la violence physique en moins, un monde très cloisonné où les mères et leurs « enfants de l'amour » vivent. Comme pour expier un péché qui n'est pas mortel! Une fois encore les personnages de Marie Le Drian vivent dans un monde clos moralement et physiquement. Entre le brouillard encore lui et un voyage en car au bout de l'absurde, la fin reste très mystérieuse.
Extraits:
- Eux-sont au-delà et nous regardent durant la promenade. Alors, il nous désignent. Ils sont en droit de le faire.
- On a beau dire que l'on marche dans l'herbe, une coiffure convenable et de vieilles savates ne vont pas ensemble.
- Au rabais, ça va, j'ai compris. N'empêche qu'ils nous reluquent.....
- Évidement un homme, j'ai cru voir qu'il n'y avait que des hommes au-delà du grillage.
- Il faut que je comprenne. La direction me demande fermement de dire oui.
- C'est un poste très délicat. On n'imagine pas à quel point ce poste peut être délicat.
- Je ne pouvais pas savoir moi, que la jupe devait finir son parcours plissée.
- « C'est le mot exact, tu es mise en demeure ».
- Nous mangeons ensemble notre tartine à odeur de vapeur dans les vestiaires de la teinturerie.
- Je n'ai eu aucune visite d'ange ou d'archange. Il y a eu un homme.
- Il aurait dû me dire qu'il venait acheter une chemise pour son pot de départ.
- J'obéis. J'éteins. Je suis fatiguée d'avoir pensé.
- En tout cas nous avons pour vous un programme sans homme.
- Aptes à l'ancrage. Aptes à la vie réelle.
- « Allez en route, plus que deux carrefours....On sera rendu avant le brouillard »
- « Parfois ils mettent du temps, mais la famille, ça finit toujours par arriver! »
- Au terminus. C'est là.
Mais y a rien.
Dans les terminus, il y a pas grand chose! Je vous ai jamais dit qu'il y aurait quelque chose. D'ailleurs vous ne me l'avez pas demandé. C'est là, c'est tout vous êtes arrivés....
Éditions : Julliard.
Voir le blog de Marie.
Autres chroniques :
Attention éclaircie.
Ça ne peut plus durer.
La cabane d'Hippolyte.
Les femmes de là-bas.
Marie poupée.
On a marché sur la tête.
Poche avant droite.
17 mai 2008
COLLECTIF (sous la direction de Gérard ALLE) / Crachins

Crachins (Nouvelles fraîches de Bretagne)
Collectif (sous la direction de Gérard ALLE)
Note : 4 / 5.
Une dépression venue de...........
Une douzaine de nouvelles (comme les huîtres), treize auteurs (eh oui, pour écrire une nouvelle, il se sont mis à deux!). Quelques écrivains connus, d'autres moins, mais ne comptez pas sur moi pour cafter, les connus et les autres. Enfilons nos imperméables, mettons nos masques de plongée, nos bottes en caoutchouc et trouvons un coin à l'abri de cette catastrophe naturelle qu'est le temps en Bretagne! J'allais oublier, découvrons ces nouvelles avec hélas plusieurs années de retard, ce recueil date de 2001.
En regardant de plus près (oui, il m'arrive d'étudier un livre avant de le lire et avant d'en parler!), je me rends compte que de tous les auteurs répertoriés, je n'ai lu que Jean Kergrist.
Commençons par, il le dit lui-même le sergent recruteur, Gérard Allé et les recrues Nicolas de la Casinière, Léna Diraison, Pierre Fénard, Soaz Flaouch, Ronan Gorgiard, Thierry Guidet, Marie Hélias, Jean Kergrist, Dominique Lebsohn, Jean Marc Ligny et Michel Toutous. En avant marche.............
Dans « Le dernier Tango à Pont-Gwin », une fille est effarée par la conduite de sa mère, veuve, mais femme encore jeune et belle. Depuis que la mode est au bal rétro, celle-ci sort beaucoup et fait des efforts de toilettes, même des boucles d'oreilles! Méfiance donc, mais rien ne se passe comme prévu!
« Une bergère et trois commis », ne vous mettez pas dans cet état, il est effectivement question de faire la bombe, mais la bergère n'est pas forcément une bombe sexuelle!
L'argent n'a pas d'odeur, le mazout si, « Mazout-Frites » va apprendre à ses dépends que l'on peut trafiquer sur tout! Il a eu le nez creux pour le découvrir, mais il aura la langue trop bien pendue pour en profiter.
Désamour à Keramour dans « Postcocos contre néoruraux » la nouvelle qui laisse sans voix !
Un jour et sa nuit peuvent prendre plusieurs options, cela peut être «Un jour de foutre» film classé X sur une chaîne cryptée. Cela peut être un jour de gloire et une nuit d'ivresse alcoolisée pour le Bagad Kemper après un nouveau sacre à Lorient. Mais pour d'autres les sans grades et les sans grâces, ce sera une nuit qui aurait pu être de rêve et qui se terminera en cauchemar. La vie est dure.
« Les illuminés de l'abbaye de Bot-Gwenn », récit qui mêle congrégation religieuse, collaborateurs pendant la guerre et les rapports étroits entre les uns et les autres. Une femme y perdra la vie. Je vais vous dévoiler la fin :
- Faites confiance à la Providence.
Une statue féminine, un petit village, un peu de magouille et de marketing, et la vache à lait se transforme en pompe à fric.
Des Bretons, mais pas forcément typiques, la description des danseurs dans « Le dernier tango à Port-Gwin » est désopilante mais criante de vérité.Mona, militante bretonne, est aux prises avec la police, c'est le jeu du chat et de la souris. Personne n'en sortira indemne.
« Fanch & François », deux identités pour un même homme, Fanch, c'est à Douarnenez chez lui où il passe ses vacances. François, c'est sur le passeport pour aller travailler sur les plates formes pétrolières en Afrique. Une très belle histoire pendant un rassemblement de vieux gréements. L'amour veut mettre les voiles, les autorités veulent qu'il n'y ait pas de vagues. Mais même quand la ville fait la fête, la terre tourne et pas trop rond hélas!
Un curé homosexuel, une femme sexuellement normale fumant de l'herbe et une bonne copine, le tout dans un monde futuriste où les voitures obéissent à des ordinateurs. Le coup de la panne d'essence pourrait faire rire mais pas sur un bord d'autoroute où quelques bandits de grand chemin rôdent!
Un dénommé Ank lui par contre se meurt d'amour, il en oublie même son travail. La mort dans l'âme, son employeur doit intervenir!Une préface qui pour une fois est intelligente et lisible sans dévoiler ce qui mérite d'être voilé!
Une Bretagne des bistrots, mais pas de cartes postales, le festival et la musique, la campagne et ses magouilles électorales. Une Bretagne des grands voiliers et des grands profits, des kermesses paroissiales et des reines de beauté .
Rendez-vous bientôt pour le chant du cygne, ce qui pour une baleine est un monde!
« Grains » bientôt dans tout les bons bulletins météo! Enfin quand je l'aurai lu.
Extraits:
- Leurs rapports ont toujours été un peu comme ça aux deux frangines: néolibéralisme contre conservatisme familial.
- Elle a aussi au moins changé de gaine, pour porter ses seins en triomphe comme ça!
- Car l'énarchie avait ses ennemis.
- L'opération avait fait deux morts selon Bougrain-Dubourg, un et demi selon la police : un vigile et son clebs qui effectuaient leur ronde au mauvais moment.
- Ça y est. Je vais encore avoir le droit au couplet sur la collaboration pendant la dernière guerre. Mais j'ai vingt cinq ans nom de Dieu!
- D'accord, la morte c'est pas une vraie, mais quand même!
- Passager épisodique d'une réalité qui n'était plus la sienne.
- La vie réduite à une animation. Sur le port, les vieux faisaient partie du décor.
- Ce soir la musique bretonne mange dans un verre.
- Alors, c'était sans doute ce pays, ce pays lourd, patient......
- Alors cette fois ils font venir Mate ma tante...
- Je voudrais bien être pour la Bretagne, comme Laetitia Casta l'est pour la Corse, un portemanteau de la beauté bretonne.
Éditions : La Baleine. (L'animal est en voie de disparition, la maison d'édition a hélas disparu!)
10 mai 2008
GLENMOR : Les derniers feux de la vallée.
Les derniers feux de la vallée.
GLENMOR.
Note : 5 /5
Tout avait changé*
Roman datant de 1995, mais c'est pour moi une première lecture, j'écoutais Glenmor, mais je ne le lisais pas !Je ne suis rattrapé depuis heureusement .
Et aussi, lire ce livre plus de dix ans après sa parution, pour rendre hommage à Glenmor et à ceux qui ont redonné à la culture et à la langue bretonne ses lettres non pas de noblesse, mais ses racines paysannes.
La première page donne le ton du livre. Jud est parti sept ans en Indochine, il revient dans un pays qui n'est plus le sien. Les talus ont été supprimés, ce n'est que la partie la plus visible du changement qui s'est produit en Bretagne pendant ce court laps de temps!Il se souvient de l'année 1943, la mort de son frère tué par les Allemands, son envie de rentrer dans la résistance, mais ses parents l'obligent à finir sa scolarité au collègue à Saint Brieuc. Il revit sa dernière journée d'école suite à l'annonce du débarquement. Enfin admis dans la résistance, il en découvre la face cachée, les rapines et les violences, les dénonciations arbitraires, la bêtise d'hommes alcoolisés, souvent auto proclamés chefs de quelques énergumènes pour qui la participation à la résistance date du moment où ils ne craignaient plus rien!Sa naïveté et son jeune âge ne pourront pas éviter l'exécution sous ses yeux du « Petit homme », instituteur il fut jeter à la vindicte populaire, sa femme fut rasée. Son crime : avoir donné depuis des années des cours de breton à ses élèves ! Que sont devenus ces assassins qui bien sûr disparurent dans la nature?
Jud restera dans l'armée, il partira au Vietnam pour découvrir le sang, les massacres. L'évidence se fit jour pour lui, pour les Vietnamiens, nous étions des « Boches » et cette armée n'était plus la sienne. Le retour en Bretagne et à la vie civile était une des solutions qui lui restaient, et peut-être même la seule!
Fin février mille neuf cent cinquante trois, démobilisé , il est dans la cour de la ferme familiale, une autre vie l'attend, mais peut-on vraiment oublier le passé avec le souvenir de cette exécution dont même plusieurs années après il se sent toujours responsable? Faut-il remuer le passé, retrouver les témoins, prendre contact avec Leda, la veuve? Pour beaucoup cet homme mérite une réhabilitation. La question est, quel est le prix à payer? Et qui va le payer?
Jud Nestour, est un de ces hommes que l'on rencontrait souvent, après la guerre l'armée où la marine était souvent la seule alternative. Confronté dans certains cas à l'horreur, ils ont souvent perdu leurs illusions, mais pour certains d'entre eux une conscience politique et syndicale s'est développée. Son frère aîné étant mort, c'est à lui selon la tradition de « reprendre la charrue ».Iwan, son copain d'enfance, ils ont été maquisards à des degrés différents, lui n'a jamais quitté la ferme familiale, il est né et il mourra là, rivé à la terre qui l'a vue naître.Denise, la petite fille dont il fut le confident durant plusieurs années, elle a 19 ans maintenant, elle lui avoue l'avoir toujours aimé, même dans sa plus tendre enfance.
Une écriture à mi-chemin entre poésie et militantisme pour réveiller les consciences. On retrouve dans ce roman une des constance de la littérature bretonne de l'époque, pourquoi se battre au Vietnam ou en Algérie contre des causes qui tôt ou tard seront perdues! La vie simple d'un monde paysan qui se meurt avec l'enquête d'un homme qui veut comprendre pourquoi un homme admiré fut exécuté , il cherche également une explication à la lâcheté des témoins. Mais cela est-il nécessaire?Des dialogues d'une pudeur extrême, très proches du langage parlé que j'ai envie de lire à haute voix, fait de phrases très courtes. Une certaine réserve qui font que les retrouvailles paraissent toujours très froides, ne pas voir un ami depuis plusieurs années , et l'accueillir comme si on s'était quitté la veille, aller boire un coup en oubliant que le temps a passé. Ne rien dévoiler et ne rien demander.
Immanquablement, en lisant ce roman, il est normal de le mettre en parallèle avec l'excellent livre d'Hervé Jaouen « Au dessous du calvaire » au moins pour la partie concernant la fin de l'occupation allemande en Centre-Bretagne.Glenmor est très dur avec les faux résistants qui se sont mis à fleurir, quand tout danger était passé! Il rappelle les vols, exactions en tout genre et même les exécutions sommaires.
Un hommage à un monde paysan dont il faisait partie, mais sans en oublier les fautes dans une période très troublée, où régnait la loi du plus fort et du plus malin . Le meilleur livre de Glenmor que j'ai lu à ce jour. Il est vrai que je suis loin d'avoir épuisé sa bibliographie. Et un des plus forts de cette année! Éternelle question, faut-il être Breton pour lire ce livre?
Extraits:
- Il quittait naguère un pays de talus, de clos, de lourdes branches et retrouvait une terre déshabillée, grelottant aux froids de mars.
- Le pauvre ne choisit jamais ses dieux.
- Le cafard? Tu traînes tes sabots comme la charité traîne la misère.
- Quand ce n'est pas les Allemands, c'est les maquisards. Ils volent même l'argent.
- Sa mère avait perdu ses habitudes de monologuer. Quand au père, son caractère taiseux s'était encore renforcé.
- ... toute une voyoucratie, sous couleurs de patriotisme, s'adonnait au vandalisme, à une soi-disant épuration.
- « Chacun porte le nom que lui donne sa naissance. Pourquoi renierait-il l'habit de son clan? »
- ...les bretons gardent mémoire de leurs anciens évêchés, qui eux tenaient compte des diversités culturelles et géographiques de la presqu'île.
- Toute chose ici avait sa place. Lui, seul, avait déserté la sienne. Lui, seul s'était éparpillé hors-limite.
- Coupables et victimes. Dans les temps troublés les lois perdent leur absolu.
- « Pensez donc Mademoiselle Menant, me dit une parente d'élève, ils parlent breton même à leur chien »
- L'homme était fait pour naître et mourir et les bêtes pour être soignées. Ce qui expliquait que si le vétérinaire s'enrichissait, le médecin, lui, ne faisait pas fortune en campagne.
Éditions : Coop Breizh 1995
* Première phrase du roman.
Autres chroniques :
La férule
La septième mort
Le sang nomade
Sur Glenmor :
KERDRAON Mickaela : Kan Ha Diskan. Correspondance Grall-Glenmor.
29 avril 2008
GUENANE / Pax.

Pax .
GUENANE
Note : 4,5
Un ange passe!
Je sais cela ne se fait pas mais je vais recopier une partie de la quatrième de couverture.
Bretonne et cosmopolite, Guénane a longtemps vécu en Amérique du Sud. Son roman s'inspire d'un authentique vol de nuit entre la France et l'Argentine.
Un avion d'après l'auteur se compose de « pax* », beaucoup, et de quelques « hamsters** » en nettement moins grand nombre heureusement. Il peut également arriver qu'un « pax » soit pacsé avec un hamster, ce n'est pas interdit par la loi, ni par la SPA. Ces précisions, pour éclairer votre lanterne, bien nécessaires pour affronter un vol de nuit entre Paris et Buenos Aires.
« Accrochez-vos ceintures, le décollage est imminent » alors partons, à nous le ciel, les étoiles, les sacs à vomi, les passagers désagréables et tout ce qui se passe la nuit dans un avion, lieu clos mais aérien (les deux à la fois de préférence) .
Nous allons donc voyager en compagnie entre autre du narrateur, Monsieur P.10, cet homme est un peu triste, il a appris ce matin au téléphone la fin de son idylle avec Cécile. Comble de malchance, il ne connaît personne de l'équipage , même pas un « cousin » breton (les traditions se perdent). Une nouvelle hôtesse l'accompagne, Cecília avec un accent sur le i. Celle-ci, Portugaise, a droit à un accueil particulièrement poilant (sauf pour elle) :
« Portugaise et vous n'avez pas les jambes velues! ».
Mais cette jeune femme a de la répartie et, ce qui ne gâche rien, est charmante donc le voyage s'annonce sans nuage en attendant les meilleurs auspices et sûrement plus si affinités.
L'étourdi en retard, les râleurs de tout poil (même d'ailleurs les imberbes) enfin rien de bien nouveau sous le ciel (surtout de nuit), la routine, les exercices de sécurité. Une chatte de race a des pudeurs, un cheval de grand-prix et de grande valeur est surveillé, un enfant joue avec son petit singe etc..... Quelques dépressions atmosphériques et aussi quelques dépressions nerveuses pimentent le vol.
Un « Stew » qui n'est pas forcement irish, et que notre hôtesse, qui n'a pas ses yeux dans sa poche, ne trouve pas ragoûtant du stew (tout, désolé le vertige de l'altitude) sont nos pilotes. Mais une dame fait un malaise.....
Dans sa dédicace, Guénane m'a écrit ceci: « A lire avec l'humour qui convient ». C'est fait « Gente Dame de Lettres ». Mais après un moment celui-ci n'a plus court, hélas!
Certaines descriptions sont pour le moins imagées :
- Elles ont les mêmes yeux, grands, francs, et dont la couleur rappelle la peau des maquereaux quand ils sortent de l'eau.
Soient elles sont d'une grande poésie et mais toujours très imagées :
- Les yeux couleur amer absolu, 99% de cacao minimum.
- ...signe que nous devons avoir quelques atomes qui se caressent déjà.
Ce voyage est une allégorie sur la vie qui file tel un avion, quelle est la direction exacte de toutes existences, cela mystère?Comme dit le vieux chirurgien dans le livre « C'est la vie, la véritable énigme ».
Extraits :
-...il risque de voir tripler sa poche à air gastrique, son gros intestin, de devenir un aérostat dans un aéronef.
- Le pilote est aussi aveugle que le passager ; il sait mais ne voit pas toujours où il va.
- Pour l'instant nous ne sommes qu'un équipage renfrogné.
- Tout le monde sait que les hôtesses de la T.A.P*** sont angoras.
- Dans un super marché, vous reconnaîtrez facilement une hôtesse de l'air : elle cherche d'instinct la pédale de frein du caddie.
- Reposez en paix, pax!
- Et elle, hein, son grain de beauté sur la cuisse, c'est une tumeur au cerveau!
- Théâtre de la vie aérienne, le rideau s'ouvre sur la même scène.
Éditions : Amers :
http://www.presences.online.fr/sitemorel/photolivre/editionamers.pdf
Autre chronique de cet auteur :
L'Ange Gardien.
*Passagers
**Au nombres de trois, Le pilote, le co-pilote et sa doublure.
***Transportes Aéros do Portugal, appelés aussi « Transport Air Poil », avec l'humour qui convient. (Note de l'auteur)
14 avril 2008
KERGRIST Jean / La cordillère des jambes
La Cordillère des jambes
Jean KERGRIST
Note : 4,5
Fantasia en Bretagne Intérieure.
Premier roman que je lis de ce touche-à-tout de génie (rougis pas Jean). Comme rien n'est simple, c'est le premier que je lise, mais c'est le dernier édité. Le mythe de Marion du Faouët, revu, corrigé, transposé, démystifié, dépoussiéré, réactualisé, kergristé en un mot comme en cent.
L'action commence dans le bar d'un petit village de la Bretagne Intérieure. Valérie, la serveuse, qui je vous l'accorde, est accorte et canon (de blanc ou de rouge, chacun ses goûts). Donc Valérie qui ferait damner un saint, alors qu'elle en a deux, et même un pas encore Saint comme le Père Maunoir qui sévit dans la région à une époque lointaine. Mais ne nous perdons pas dans le décolleté de la demoiselle qui sert à boire à un dénommé André Le Gall. Celui-ci qui est dans le civil employé du CIA de Plounévezel, est là incognito pour un mystérieux rendez-vous.
Le temps passe, il est le seul client et craint pour sa vertu, quand le téléphone sonne, c'est pour lui. A l'autre bout du fil (et du canal de Suez), c'est l'homme qu'il attendait, l'émir de Langoélan, pseudonyme du Cheik Al Fayed Kamal Koutchma, souverain de l'île de Béni Tanb. Laquelle île est comme personne ne l'ignore un point stratégique sur la route du pétrole! Et cet homme puissant, pour donner du sang neuf aux habitants de son île, cherche une mère porteuse bretonne pour lui donner un fils.
Commence alors la quête , non pas du saint Grall, mais de la divine matrice pour que le prince du pétrole puisse y procréer. Et cette quête ne sera pas sans aventures ni rencontres étonnantes, un rave party dans la campagne, un commerçant ambulant et bossu, un moine tibétain, j'en passe et des meilleurs. Le banc et l'arrière banc des barbouzes de tous poils, des autonomistes bretons, une promenade en brancard , un enterrement et une Mercedes qui explose, un périple plein de péripéties!
André Le Gall, lui le discret aime le vin, beaucoup le vin. Il caresse un rêve (pas que cela d'ailleurs), de faire le tour de tous les vignobles de France, et de Navarre aussi, s'il y en a! Délégué par le patron du CIA auprès de l'Emir celui ci lui promet un flot de liquide qui lui permettra de mettre le tonneau en perce dans toutes les caves de l'Hexagone.L'Emir (nommons le ainsi pour simplifier) lui rêve d'une femme, il est prêt à tout mais dans la discrétion (pour cela rien n'est moins sûr). Et mirage, non pas une oasis, mais une photo dans un bistrot, non pas une femme mais « LA FEMME ». François, paysan du coin qui porte toute la misère bretonne sur ses épaules, les crédits, ses sept enfants, une épouse qui ressemble à un adjudant chef! Alors, il rêve ( à un moment il "ravera" même) du Mexique, de sa voisine Céleste (un don du ciel), de quitter cette terre humide, bref de changer de vie!Ramadou Blaye est l'auteur de la photo, dont le modèle fait perdre la tête à l'Emir. L'exposition se nomme «Paris la garce» mais la photo a été prise à Locronan. Et Manon le modèle est bretonne. Ramadou lui rêvait d'indépendance artistique, il l'aura du moins financièrement.
Un roman qui commence comme une farce qui tourne au réquisitoire. Le début amuse, les démêlés de nos héros se suivent et ne se ressemblent pas. Mais la plume de Kergrist se fait plus incisive, il constate et dénonce ce monde agricole victime de la mondialisation, mais il dénonce que certains ont fait fortune, laissant les moins chanceux aux bords des chemins creux, ces chemins rasés pour la productivité. Il constate que les élus sont ou désarmés ou dépassés ou aveugles en vue des prochaines élections. Au passage il égratigne la religion, toutes les religions, « Opium du peuple » parait-il!l Hélas ici les rêves, comme partout, ont une fin.
Extraits:
- La serveuse éclata d'un gloussement de pintade. Arrivée de la commande sur la gare de triage de son petit cervelet.
- Valérie....comme d'Estaing?
Connais pas c't' énergumène!
- L'épectase assurée!Le syndrome cardinal Danielou en plein milieu des ajoncs de Kerguzul.
- Ils n'ont pas encore réceptionné la commande de neurones permettant de regarder plus loin.
- Même un peu pété on reste agent CIA, crénom !
- J'étais au bar à vin comme convenu, mais un peu en dessous de la ligne de flottaison.
- De quoi faire frémir toutes les mann-gozh de Guémené à Pouldreuzic. (Hauts lieux de la tradition culinaire bretonne, note personnelle).
- Ces barbelés sont la signature des barbares. D'ignares. De brutes épaisses. De talibans bretons. De connards de première.
- Une nana vachement belle. Bien équipée du bustier.
- Les généreuses de poitrine le sont aussi dans la vie.
- Ils sont plus vulgaires que leurs cochons.
- Les enfants deviennent tous aussi cons que leurs pères.
- Les poulets sont dix fois plus dopés que nous. Ils crèvent aux moindres bruits.
- La flotte c'est notre trésor. Comme qui dirait le sperme de la terre. Sans elle, tout devient stérile.
- En Bretagne Intérieure, on est des Occidentaux à mentalité orientale.
Éditions Coop Breizh.
Couverture : Détail de « La Dame en rouge » de J.R. Ghéroldi.
02 avril 2008
GUILLOU Anne/ La lanterne bleue
La lanterne bleue.
Anne GUILLOU
Note : 4,5
Bleu espoir ou bleu nuit?
Second recueil de nouvelles de cette auteur que je lis, et je ne m'en lasse pas.
Huit récits pour le meilleur et pour le pire, mais pour la littérature, c'est le meilleur!
"La lanterne bleue" n'est pas, comme on pourrait le supposer, une maison de tolérance, mais un bar ordinaire. Pourtant un homme va y perdre son goût pour la vie, enfin la vie qu'il mène ou plutôt qu'il menait. Une très belle histoire d'amour à la fin tragique. Le tout dans un Paris subi, puis accepté par une majorité des bretons exilés.
Les gros lots* sont souvent à l'honneur chez les écrivains bretons, ici l'auteur nous donne sa version dans "Le loto, c'est facile, c'est pas cher, et..." Mais celui-là sera un vrai gros lot.
Il ne faut pas avoir un coeur de pierre dans la vie. Pour vous en convaincre, lisez "Géo-morphologie d'un sentiment". "Les talus ont disparu", le nom poétique de cette opération est "le remembrement" je pense que "démembrement" aurait été plus adapté pour les campagnes bretonnes.Une femme se réveille en plein cauchemar la nuit de Noël, son mari un peu abruti de bonne chair et d'alcool dort à ses côtés. Elle revoit sa vie, le rêve d'aller vivre en ville, mais elle se marie avec un habitant du bourg. La promiscuité et les problèmes avec sa belle-famille, le beau-père qui veut tout régenter, la belle-mère qui n'accepte pas qu'on lui vole son fils. Les années de galère, le travail pour payer les dettes, les enfants, deux, et les problèmes avec Didier l'aîné. Son adolescence difficile, son agressivité et l'alcool en guise de rébellion. Mais pour ce fils, il y a la rencontre avec Françoise, est-ce enfin le bonheur?
"Le baiser du camionneur" a-t-il changé la vie de deux jeunes filles, celle qui l'a reçu et celle qui est passée à côté? Des dizaines d'années plus tard, une des deux jeunes filles se la pose encore.
Les monts d'Arrée servent de décor à la nouvelle "Tendresse de pierres", Angeline suit l'Ankou et les enterrements, les distractions sont rares et la parenté si étendue, et pour une vieille femme, c'est une façon comme une autre d'attendre sa propre mort. "Une femme infidèle" clôt ce recueil, mais je ne vous parlerai pas de lit-clos, ni de secrets d'alcôve !
Des personnages attachants, entiers ou meurtris (souvent), dépassés ou passifs, des gens ordinaires avec qui on passe quelques minutes sans leur être d'aucun secours.Un jeune prêtre qui retrouve une amie d'enfance ; un homme, une femme, un loto dans un petit village, et une belle histoire d'amour, c'est simple mais cela se gagne. Une élève et son professeur, ce n'est pas le coup de foudre, mais le proverbe dit "Patience et longueur de temps font mieux que force ni que rage". En prime une comparaison entre les baisers et les roches, quelques lignes pleines de finesse et d'humour.
-Il y a le grès, baiser poli du couple fidèle et résigné. Le schiste, baiser prolétaire et rude des paysans ivres les soirs de pardon qui entreprennent leurs épouses étonnées.
Une famille de paysans en pleine période de changements de la société dans la Bretagne profonde, avec Jacqueline volontaire et têtue, travaillant à la ferme et que la vie n'épargne pas!
Une religieuse d'origine bretonne qui rêvait d'Afrique où elle est née et où elle a vécu, rencontre la misère, mais en centre Bretagne. Un personnage magnifique que cette "Soeur Morue".
De courts récits superbement écrits, de lectures faciles qui sont de grands moments d'émotion.
Extraits:
- Ils pleurent leurs enfances, leurs jeux naïfs, leur exil forcé puis consenti.
- Son coeur aussi commençait à prendre du ventre.
- Le coeur d'Edith se brouille de brume, de douceur et de nuit.
- Dans ce pays, les hommes n'aiment pas ces introspections.
- D'ailleurs Jacqueline a mesuré l'impuissance de l'église à aider quiconque dans sa lutte quotidienne.
- Leurs poitrines enflammées dévoraient le filet de vie qui leur restait. Elles s'en iraient toutes les deux emportées sur le même radeau de la misère et du dénuement.
- Un baiser de tendresse fougueuse, parfumé au pâté de campagne mêlé aux senteurs de vin et de café.
- On ne meurt pas à trente-huit ans. Si elle a rencontré la mort, c'est peut-être que quelqu'un a arrangé le rendez-vous!
- Moi je suis ingénieur, j'écris utile, je n'ai pas le temps pour les fioritures....D'ailleurs, c'est pas avec des poèmes que je ferais la digue du port.
Éditions :
Coop-Breizh.
Autre chronique de cet auteur :
Le désespoir tranquille des hommes.
*Le Gros lot dans le recueil du même nom de Jean Failler.
1,2,3 nous irons au bois de Nicolas Le Coq dans "Billets Brûlés".
Photo "Les monts d'Arrée" par Laounenaning.






