13 novembre 2009
JUHEL Fabienne / A l'angle du renard

A l'angle du renard.
Fabienne JUHEL.
Note : 4 / 5.
Le Rigoleur et le Renard
Lecture non sponsorisée.
La petite note en avant propos est juste pour signaler que je ne participe pas à une opération pseudo-culturelle sponsorisée par une chaîne de magasins dont la maison mère fut ou est encore en Bretagne. J'exprime ici un avis qui m'est personnel et qui donc n'engage que moi.
Les avis favorables sont nombreux, mais pas unanimes, et ayant fait la connaissance de l'auteur à Carhaix, je vais tenter l'aventure. Elle sera également présente à Riantec ce dimanche. A noter sur l'une des premières pages, quelques lignes de la chanson de Jacques Brel « Ces gens là », une de mes chansons préférées. Contrairement à ce que laisse entendre le titre de cette chronique, ce livre n'est pas une fable, loin de là.
Arsène Le Rigoleur habite seul dans la demeure familiale, son père est mort, sa mère en maison de retraite. Son seul réel ami est Yvan. Copains d'enfance, ils ont fait ensemble les quatre cents coups. Arsène vit au rythme des saisons et des travaux des champs, un couple d'habitants de la ville, les Maffart s'installent dans la maison voisine avec leurs enfants. Juliette, la fille, rend souvent visite à son voisin, qu'elle appelle « Tonton », le garçon Louis est plus réservé et plus dissipé, il embête la basse cour et chaparde des pommes. Arsène et Juliette de concert lui donnent une leçon, ce qui vaudra à Arsène une visite du père furieux. Arsène, avec l'accord de la mère, va faire les courses avec Juliette. Surprise, à leur retour les gendarmes les attendent, prévenus par la famille de la disparition de la fillette. Cette visite de la maréchaussée n'est pas la première pour Arsène! Puis Louis, jouant à l'espion, se met à suivre Arsène, commence alors entre eux une sorte de jeu du chat et de la souris. Arsène s'en amuse les premiers temps, mais le jeu devient lassant, l'enfant approchant d'un peu trop près certains secrets de la famille Le Rigoleur.......
Arsène Le Rigoleur nous dévoile petit à petit sa vie et celle des habitants de la campagne environnante, enfance dure, éducation stricte, les coups pleuvent plus facilement que les compliments. Il nous raconte son histoire avec détachement et un certain cynisme, comme si tout allait de soi. Son père est fasciné par les renards au point d'essayer d'en apprivoiser un. Décédé, il hante encore les murs de la ferme familiale, la mémoire d'Arsène mais il n'est pas le seul.La mère qui buvait est maintenant en maison de retraite. La boisson pourquoi? Yvan, le quasi-frère, marié, mais pas heureux, annonce un jour qu'il va vendre sa ferme ; coup de massue pour Arsène, pour qui une partie de son existence, de ses repères l'abandonne. Pour François, personnage invisible, mais omniprésent, nous ne saurons que plus tard qui il est. Les Maffart, Monsieur, Madame prénommée Marie, et les enfants Louis et Juliette font donc irruption dans la vie du bourg et dans celle d'Arsène. Si celui-ci s'entend bien avec Juliette, il n'en est pas de même avec Louis. Quant à Marie, le moins que l'on puisse dire est que son attitude est très ambiguë. Marion, jeune fille fréquentant les bals de la région, Marraine Ernestine qui l'a affublé de ce prénom qu'il déteste, Monsieur Lépervier, le droguiste chez qui son père l'envoie le 24 décembre acheter un martinet neuf (vous parlez d'un cadeau!), le ferrailleur, Louise, accoucheuse et faiseuse de cancan et d'anges aussi quand cela est nécessaire sont des personnages furtifs de cette histoire.Ce roman est étrange, oppressant, plein de silence, de non-dits et de secrets de famille. La vie dans les campagnes bretonnes, à l'époque où les transports étaient inexistants, les mariages avaient lieu dans un rayon de 25 kilomètres, ce qui donnait un monde en vase clos. Le renard est un symbole de ce genre de vie, car c'était un animal très présent dans les forêts.
Un extrait qui explique la présence du renard dans ce roman et qui me plait particulièrement :
-Et j'aurais préféré qu'on me laisse le choix. Arsène Le Luern par exemple. Le nom de jeune fille de la mère. Le Luern cela veut dire renard en breton. Le renard, ça c'est un nom. Un nom très convenable même.
Il me semble que le mot « Louarn » soit plus usité en Bretagne pour désigner un renard. Le nom de jeune fille de ma mère est Le Louarn. C'est un clin d'œil personnel.
Extraits :
- Car elle a fait aussi l'homme, son ennemi naturel. Ennemi juré. Ennemi mortel.
- Comme ça, tu vois, ils cassent les gènes de leur souche paysanne.
- La haine d'un môme, c'est quelque chose de terrible. Y'a pas pire. Je sais de quoi je parle.
- Tu me chatouilles, non mais tu es vraiment un rigolo toi !
- Il grommelle dans sa barbe, peut-être un juron en breton. Çà lui remonte parfois de son enfance. Le père d'Yvan était breton, un des terres.
- Yvan s'arrime à son silence.
- C'était sa stratégie de survie à la môme. Le silence, le jardin et ses dessins.
- Elle s'est tournée vers nous, les gens de la terre. J'ai opiné.
- Je lui apporte des nouvelles, celles dont on ne parle pas dans les journaux. Les humeurs des bêtes, l'air des jardins, le silence des pierres.
- De toute façon, c'était plus des cours, mais des mouroirs pour chars à bancs, semoirs et crémaillères.
- La mère d'Yvan, elle, s'est pendue dans son grenier. Y avait encore des poutres à l'époque.
- C'était pas fondé, rien de vécu, juste la haine ancestrale du paysan contre la maréchaussée, la haine du chien contre l'uniforme. Pas plus rationnel que ça.
- Et puis l'hiver est arrivé, avec lui, les mois noirs*.
- C'est Dieu qui l'a voulu. Il a donné, il a repris, disait la Mère. Mais reprendre c'est voler moi je trouve.
Éditions : Au Rouergue/La Brune. (2009).
* Du (noir) novembre. Kerzu (très noir) décembre.
31 octobre 2009
KERGRIST Jean / NONO/ Les nouveaux conseils à gogo!

Les nouveaux conseils à gogo.
Jean KERGRIST.
Illustrations de NONO.
Note : 4 / 5.
Gogo, ton univers impitoya(aaaa)ble*
Les conseils à gogo, comme les testaments de la Bible sont deux : les anciens, qui, comme leur nom l'indique, précédaient les autres et les nouveaux appelés ainsi, car ils suivent les précédents!
Le temps, c'est de l'argent, et le tonton qui revient en a plein les poches, mais jamais assez (c'est le paradoxe des nantis!). Donc, son mot magique est Go, et pour aller plus vite Gogo. Résultat, le monde, comme François, le facteur dans « Jour de fête » de Jacques Tati, qui faisait sa tournée à « L'américaine » va de plus en plus vite ! Le mot « rentabilité » est devenu la norme, le fric son apôtre, et nous, pauvres gens du bétail! Prenons un pays que nous sommes beaucoup à aimer, La Bretagne, il y a trois fois plus de cochons (les animaux) que de population ! Cela me rappelle une chanson, un peu passée de mode, il me semble « Les pommes de terre pour les cochons, les épluchures pour les Bretons ».
Revenons à nos moutons (cochons, pardon) ce ne sont pas les seuls pollueurs du monde hélas! D'autres sur deux pattes s'en chargent. Le premier conseil, par exemple, est comment gagner une élection, si vous suivez les instructions de Jean, vous êtes élu haut la main!
-Un bon colleur d'affiche ne doit pas savoir lire. Ça tombe bien :un bon militant politique non plus.
Et une fois que vous êtes élu, vous pouvez passer à un autre chapitre, « Comment primatiser ta commune », une idée, un festival, pourquoi pas?
Quelques idées pour construire une niche, c'est gentil pour les animaux, ces gens-là! Pas du tout on parle de fiscalité et de la S.P.A. (Société protectrice des arrivistes).
Jean Kergrist passe en revue tous les profiteurs du système, experts pour trouver les failles de la loi. Un bref inventaire des conseils prodigués dans cet ouvrage. Pour la Bretagne, par exemple « Comment préparer l'avenir du cochon » superbement illustré par le dessin qui clôt cette chronique.
« Comment vendre tes choux-fleurs » où on découvre une nouvelle signification du sigle SNCF. On apprend également ce qu'est une ZES « Zone d'excédent structurelle », quelques conseils pour « Comment profiter de l'été » eh oui, il y a un été en Bretagne aussi, entre deux crachins.
Souvenirs également de la visite du pape à Saint Anne d'Auray, et la nouvelle bénédiction, « Laissez venir à moi, les petits picaillons ». On patauge quand même un peu dans le lisier, entre les cochons et les poulets. Les algues vertes en la baie d'Hillion, dans la Ilion antique le cheval était en bois, ici il est mort asphyxié! Le nucléaire est atomisé, depuis Plogoff le courant ne passe plus entre l'EDF et les Bretons, voir « Comment se débarrasser de ses déchets nucléaires ». « Comment gérer l'espace rural » c'est malheureusement trop tard, le mal est fait. « Comment se débarrasser d'un gêneur » quoi de plus énervant que d'entendre « Pour ceci taper 1, pour cela taper 2, pour la racine carrée taper 3,1416, etc... » Un peu de vie moderne « Comment stocker le Viagra » la petite pilule bleue qui fait voir la vie en XXXL ou « Comment réchauffer ton climat » et « Comment cuisiner la république » même si toutes les sauces électorales ne sentent pas toujours la rose (simple exemple). L'ouvrage se termine par « Fini de rigoler », tu rigoles là, Jean, ce n'est pas possible, souviens-toi du proverbe « Le rire est le propre de l'homme »!
Gogo et les gogos, histoires anciennes mais, hélas, de plus en plus cruelles.
Un mot sur les illustrations, C'est du Nono pur beurre (salé, bien sûr), nous nous croisons tous les ans à Carhaix et j'ai quelques albums de lui dans ma bibliothèque ; je ne suis pas doué pour parler de dessin (par contre lui est doué pour les faire), mais j'essaie de me soigner.
Extraits :
- Les poulaillers aussi ça fait très joli. Ah, l'éclat des taules le soir au fond des bois.
- Le héros se fait aussi rare que le talus.
- La technique qui crée les problèmes résout toujours les problèmes.
- C'est une loi découverte par Bill Clinton : quand la quéquette grimpe, la bourse descend, laissant la place au bouche à Bush.
- Changer l'eau en vin c'est la base même de l'économie. Ça s'appelle faire de la valeur ajoutée.
Illustrations :

Editions : La ligne pourpre (2009).
* chanson d'un feuilleton débile mais interminable.
23 octobre 2009
Carhaix / 2009.
Carhaix!
Un an déjà, et mon épouse et moi repartons pour ce « festival ».
http://festivaldulivre-carhaix.org/2009/00_accueil.html
Regardez la vidéo, elle donne une idée de l'ambiance qui règne à Carhaix pendant ce week-end. Entre autre vous découvrirez un personnage se cachant derrière une B.D des « Bidochons » !
A lundi ou mardi ou encore après.....
Yvon
PS Cette année je serai très sérieux, je ne prendrai pas de livres avec moi, je pense que je trouverai ce qu'il faut sur place!!!!!!!.
20 octobre 2009
JAOUEN Hervé / Les Endetteurs.
Les endetteurs.
Hervé JAOUEN.
A bien taux, chers clients !
Note : 4 / 5 .
Écoutant les nouvelles, je me suis rappelé que j'avais ce livre depuis relativement longtemps. L'ayant payé comptant, je n'ai pas eu d'agio pour ce livre dormant. Je n'ai pas non plus payé de découvert, car je ne l'avais pas encore ouvert (le livre)! En suis-je content, c'est la question au taux d'intérêt variable. Une petite anecdote, pendant la lecture de ce livre, je suis passé à ma banque ;dans le fil de la conversation, la personne au guichet m'a dit « je loue votre humour »! Je me suis méfié, à quel pourcentage?
Prenons deux personnes ordinaires, un homme Paul G , une femme Éliane F.(et non pas Virginie). Lui a deux enfants, elle trois. Elle est infirmière dans un hôpital, lui est professeur de dessin. Ils se rencontrent, s'apprécient et, malgré leurs déboires précédents, décident de vivre ensemble. La cohabitation entre les différentes progénitures se passent bien, enfin un rayon de soleil pour tous. Signe de bonne fortune supplémentaire, Paul devient directeur d'une école en Bretagne, Éliane demande alors sa mutation, elle n'est pas la seule postulante à un retour en Bretagne. Plutôt que d'attendre indéfiniment, elle démissionne et s'installe comme infirmière libérale. La voie dorée s'ouvre devant eux. Ils achètent une maison, qui s'avère être une très mauvaise affaire, la facture de chauffage est astronomique, celle d'isolation également. Pour se simplifier la vie, ils se marient, mais gardent chacun leur compte dans deux banques différentes, plus le compte professionnel d'Éliane. Le premier été en Bretagne est paradisiaque, les visites, les dépenses somptueuses, les loisirs des enfants, bref le bonheur! Mais le bonheur ne dure que le temps d'un été, les nuages approchent avec l'automne, le travail d'Eliane ne démarre pas vraiment, les paiements des différentes caisses tardent, mais les charges sont elles à honorer. Les enfants veulent des animaux de compagnie, on achète un chien de race......Alors commence petit à petit la spirale infernale des cartes de crédits, des cachoteries entre mari et femme, chacun sa carte et pas un mot au conjoint, la voiture d'Éliane rend l'âme, il faut se résigner à ce gros achat. Alors intervient Mister Killer, vendeur aux dents longues et aux méthodes douteuses, mais qui possède la solution miracle, la LAO! Éliane conquise signe et accepte un petit arrangement sur les dates, entre gens bien, chère madame! Résultat, le délai de rétractation est dépassé!
La situation financière du couple se dégrade, mais ils semblent toujours aussi insouciants, la tempête approche à grand pas.....
Autant l'attitude de certains banquiers et surtout de certaines banques est scandaleux, autant Paul et Éliane ont un comportement qui prête à caution, et ils ont également leur part de responsabilité dans la situation inextricable qui est maintenant la leur. Le système bancaire avec la multiplication à l'infini des cartes de crédits, de facilités de paiements, de facturations différées ont créé un système où l'argent est devenu une chose irréelle, pratiquement impalpable. La publicité dont l'auteur ne parle pas, mais qui conditionne par exemple le comportement du couple vis à vis des enfants, pour qui rien n'est trop beau, le voisin de classe a le blouson vu à la TV, etc.....La civilisation des loisirs est aussi en cause, la situation financière est grave, mais Paul achète un bateau, le couple et les cinq enfants partent faire du ski......
Ce livre se divise non pas en chapitres, mais en années, An A +1 par exemple. Une chose dans ce livre m'a surpris, et pas forcement rajeuni, la monnaie est le franc. Normal, me direz-vous, ce livre date de 1994, et l'euro n'avait pas encore pignon sur rue.
Un bon roman qui m'a appris beaucoup de choses, dont la signification du fameux mot à la mode, le crédit « Revolving ». Je trouve qu'il y a un manque de poésie dans le nom des cartes de crédit citées dans ce livre, mais cela n'est visiblement pas le but : Gold Primus, Permaprêt, Crédit Confort, Customer, etc....
Extraits :
- Là, point de délinquance, point de drogue, point de racket à la sortie des écoles.
- Acheter : l'infinitif est impératif.
- On baptisa la propriété d'un nom breton Ker Eol, la maison du soleil.
- Monsieur joue au grand argentier. Il sonne l'employé du guichet et vouvoie ses troupes. Il fera carrière.
- On a claqué du fric. On a claqué le fric de la banque, l'argent des travaux. Pas en totalité. Une bonne partie.
- d) Éliane F. parle pas breton, et nombreux sont les gens âgés plus à l'aise dans leur langue maternelle qu'en français.
- Simple tolérance. Il s'agit pas d'une autorisation .
- Non, répond Bourbao, c'est une formule hypersimplifiée, le crédit TGV.
- « Un piège à cons, vous allez voir. On va régulariser des comptes débiteurs, y a pas de doute ».
- Ils se sentiront des ailes dépensières. Le pognon leur brûlera les doigts. Ils replongeront.
- Le délai de réflexion est écoulé, la double commission acquise.
- Paul G. ne doute plus d'être indésirable. La B3C ne lui fera pas de quartier.
- Mon euphorie se dégonflait à mesure que mon livret de Caisse d'Épargne diminuait.
- « C'est le bonheur d'être à crédit ».
- Paul a presque le rang de notable.
Éditions : Stock (1994).
PS. Hervé JAOUEN sera avec de nombreux autres auteurs à Carhaix, ce week-end.
16 octobre 2009
POULIQUEN Louis/ Comme des larmes de sang.
Comme des larmes de sang.
Louis POULIQUEN.
Note : 4 /5.
Pâques sanglantes!
Troisième ouvrage de Louis Pouliquen à figurer sur ce blog. J'ai cherché ce livre pendant quelques temps, mais la patience est, parait-il, récompensée! Beaucoup d'écrivains bretons ont écrit sur l'Algérie, je pense en particulier à Xavier Grall et à Pascal Rannou dans son roman « Sentinelles de la mémoire »* .
Un homme décide de partir quelques jours en Algérie, là où vingt ans plus tôt, il avait participé, comme médecin appelé sous les drapeaux, à ce que l'on nomme, par un doux euphémisme « Les évènements d'Algérie ». Il emmène avec lui, Thomas, son fils, qui connaîtra enfin, la vie de son père, médecin appelé dans le sud algérien . Tout commence un dimanche de Pâques, un vieil homme arrive pendant les cérémonies militaires, il veut du secours pour les enfants du village qui ont de fortes fièvres. Le convoi part très rapidement ; un jeune appelé, près de son retour en France, incite pour en être, le narrateur lui cède sa place . Il ne sait pas encore qu'il vient de sauver sa peau. En effet, les quatre hommes du convoi sont retrouvés morts dans le village désert, détail sordide : leurs yeux ont été arrachés de leurs orbites. Bulow, le commandant du régiment de légionnaires reconnaît la signature de Ben Larbi, un rebelle que l'on pensait mort! La chasse à l'homme peut commencer, elle sera implacable et tous les coups seront permis, même les plus ignobles, et dans chaque camp. Ben Larbi sera capturé, et le narrateur chargé de le remettre en état pour le livrer aux tortionnaires de service. Le jeune médecin et Ben Larbi apprécieront la compagnie l'un de l'autre, mais hélas, où sont l'humanitaire et la compassion dans ces jours troublés...?
Le narrateur, comme beaucoup de jeunes hommes, se trouve mêlé à des évènements qui ne le concernent pas, beaucoup d'appelés du contingent étaient hostiles à cette guerre, ainsi que la majeure partie de la population française.
Son fils, Thomas, avec l'insouciance de sa jeunesse, pense que son père a eu de la chance de vivre de tels moments. Mais comme beaucoup d'hommes qui ont participé à ce conflit, son père n'en parlait pas.
Glénan, le médecin chef, est un homme bon, mais il a aussi quelques fantômes à l'esprit : sa fille qu'il n'a pas revu depuis des années, et surtout, il repense à ce soldat vietnamien qu'il a soigné pour le livrer à ses bourreaux! Et cet homme lui a craché au visage, chose qu'il ne peut effacer de sa mémoire.
L'aumônier, natif d'une île finistèrienne, est un personnage entier, mais lui aussi s'interroge sur le bien fondé de la politique française et la pérennité de sa foi! Lui, comme tous les autres, pense que le désert rend fou!Bulow, légionnaire, rescapé de tout, de la Russie où il servait dans l'armée allemande, de l'Indochine où on le croyait mort. Soldat implacable, il est un grand connaisseur de poésie, mais parfois certaines nuits, ses fantômes le rattrapent, alors la Suze est le seul remède. Il a juré d'avoir la peau de Ben Larbi, car tuer un homme est une chose que tout soldat accepte, mutiler les cadavres est contraire à son éthique militaire.
De Montorgueuil, le bien nommé, commandant de la base, sorte de patriarche, aimant le faste, les défilés, et la rigueur. L'archétype du militaire à l'ancienne, n'ayant que mépris pour les appelés, qui pourtant meurt aussi au combat. Un personnage comme on en rencontrait souvent dans l'armée, aristocratie désargentée, les filles étaient religieuses, les garçons militaires!
Ben Larbi, le rebelle, homme intelligent, et travailleur, fut élevé par un riche colon, propriétaire terrien qui pensait lui confier la gestion de ses biens, mais son entourage s'y opposant, Ben Larbi fut remercié du jour au lendemain. Beaucoup pensent que sa haine est née ce jour précis!
Peu de femmes, Agnès, fille de Glénan, que le narrateur a croisé pendant ses études, et Isabelle de Vieilleville, fille du propriétaire terrien qui a permis à Ben Larbi de poursuivre des études.
C'est très bien écrit et plein d'humanité, Louis Pouliquen aborde le problème du personnel médical en temps de guerre, soigner un homme pour le torturer et le tuer! Quel est l'intérêt humain de ce genre de pratiques, à quoi cela sert-il de sauver un homme de la mort pour l'envoyer vers une fin inéluctable et souvent très douloureuse!
Extraits :
- De la poitrine ou peut-être du flanc coulait une tache brune qui se répandait sur le sable. Dans l'air chaud, flottait une odeur fade.
- Les vents de l'horreur s'étaient levés et le souffle de sauvagerie passait sur Tarouat.
- Il détestait l'agitation et les discours qui s'en suivaient et qui trop souvent, révélaient la médiocrité des hommes.
- Ce pays m'avait envouté. J' avais, en arrivant ici voilà plus d'un an, bu le philtre de la passion.
- « Ici tout se dilue. C'est le pays de la démesure ».
- Il devait tenir de ses ancêtres ce goût immodéré du faste. De Montgorgueil était à son affaire.
- Les autres- simples appelés du contingent- jouaient les parents pauvres comme ces pièces rapportées lors d'un mariage et que l'on accueille du bout des lèvres dans les familles.
- Un silence de mort régnait. Ici, toute vie avait depuis bien des années disparu.
- « Martyre ? Maudite ? Ne sait pas! Mieux vaut oublier tout ça, n'est-ce pas ? »
- « Oui, mon vieux, nous les préparons pour la mort ».
- « Si la chance nous aide,il guérira avec un peu de séquelles .»
- « Des séquelles ? Mon vieux, il n'en aura jamais. »
Éditions : Éditions du Liogan (1995)
*Chronique ici.
Autres chroniques de l'auteur:
Mon vieux grenier en Bretagne, ici.
Les marées d'équinoxe, ici
20 septembre 2009
COUILLOUD Nathalie / Promenades littéraires en Finistère
Promenades littéraires en Finistère.
Nathalie COUILLOUD.
Note : 5 / 5.
Au vieux pays!
Un très beau livre, c'est joli, mais si en plus il est complet et très bien documenté, alors, c'est parfait.
Certains (et certaines) ici me connaissent assez bien pour savoir que je vais chercher le moindre petit détail qui me ferait dresser la barbe de colère. Et bien je n'ai rien trouvé, allez pour le principe, mais je suis sur que ce sont des problèmes de dates, l'absence de Marie Le Gall et de son très éprouvant roman « La peine du Menuisier ».
Que l'on écrive beaucoup en Bretagne, je m'en doutait, mais que le Finistère soit aussi bien représenté me laisse sans voix (enfin d'une manière provisoire). Entre les anciens, les visiteurs et les modernes, la palette est large, donc je vais me contenter de parler de ceux que j'ai lus, de ceux que je connais et de ceux que je pense lire, et la tâche est lourde! Pour ceux que par mégarde j'aurais oublié mon adresse est sur le blog et je serai au salon du livre de Carhaix!
Ce livre est présenté géographiquement, c'est original mais pas désagréable, cela permet peut être au plus érudit de distinguer les différents « pays » de Bretagne.
Puisque la coutume veut que l'on commence par les dames, tout ours mal dépoli que je sois, je m'y prête bien volontiers, mais je reconnais d'un seul coup de grosses lacunes! Elles sont en effet peu présentes dans mes lectures, mais cherchons, en tête de liste une naturalisée Marie Le Drian, dont je parle souvent (et qui me parle souvent!) puis Angèle Jacq que je vois parfois à Guidel par exemple et dont la lecture a le don de m'émouvoir. J'allais oublier Anne Guillou et ses recueils de nouvelles, pour les auteurs de romans policiers je croise souvent Françoise Le Mer, mais je la rencontre plus souvent, que je lis ses romans.
Passons sur les « Grands Anciens », mais ne méconnaissons pas leurs oeuvres, ils furent à des degrés divers des défricheurs qu'il ne faut surtout ne pas oublier, Glenmor (et oui il a aussi écrit et fort bien ma foi) Grall, Gwernig ou Hélias, pour ceux dont je connais un peu l'oeuvre, non sans avoir également une pensée pour tous ceux que je n'ai pas encore lus comme Jakez Riou ou Fanch Abgrall (je me soigne, j'ai acheté un de leurs livres).
Parmi les contemporains, celui dont j'ai le plus parlé est sans conteste Hervé Jaouen, ses romans politico-policiers furent à mon goût une découverte il y a quelques années. Ses deux recueils de nouvelles sont très réussis. Et puis il ne faut pas oublier « La mariée rouge », « Au dessous du calvaire », mais j'aime beaucoup « L'adieu aux iles ».
Dans les plus classiques dirons nous, j'ai beaucoup d'estime pour Louis Pouliquen, qui dans un langage très simple fait passer un message très profond, la Bretagne c'est un vieux grenier, mais dans tout vieux grenier des merveille trainent! Charles Mazedo que je croise souvent à la médiathèque de Lorient, le poète Charles Le Gouic, dont je connais mal l'oeuvre, Jakez Kerrien pour son livre « La roche percée ». Parlons aussi des copains de salons, Christian Blanchard, Yvon Coquil, Laurent Ségalen, croisés un peu partout en Bretagne, et qui prouvent que Brest est une pépinière d'auteurs de romans policiers. Parmi ceux-ci figure également Gérard Chevalier, qui a fait une entrée remarquée dans le monde de la littérature avec son premier roman "Ici finit la terre". Ne pas oublier Jean-François Coatmeur, dont le premier livre lu est « Les sirènes de minuit », il y a quelques temps! Sans oublier le sympathique Jean Failler dont j'aime beaucoup les recueils de nouvelles. Un auteur que je viens de découvrir, Pierre Le Coz, est lui aussi cité dans ce bottin des auteurs finistériens. Parmi mes prochaines découvertes figurent également Jean-Pierre Abraham, Jean-Pierre Boulic, Annaig Le Gars et beaucoup d'autres.
J'aime bien lire les ouvrages d'Hervé Bellec, avec une prédilection pour ce grand livre qu'est « La nuit blanche », juste récompense il sera cette année président du Salon des écrivains breton de Carhaix. Coup de chapeau aussi à ce département qui organise deux grands salons littéraires, car en plus de Carhaix, il ne faut pas oublier le salon du roman policier de Penmarc'h avec son célèbre prix du « Goéland Masqué » et dont l'ambiance est très chaleureuse.
Pour la littérature en breton et la BD, je laisse la parole à de meilleurs spécialistes que moi, car pour cette dernière à part « Bran Ruz » qui est superbe, ma bibliothèque est à marée-basse, très basse!
Les personnages sont ici les auteurs ayant des liens avec le Finistère, bien évidemment! Les visiteurs occasionnels (et ils furent nombreux) ainsi que les anciens, les modernes et dans tous les genres.
Voilà, provisoirement je referme cet ouvrage, il ne fait pas parti des livres que l'on lit, mais de ceux que l'on parcoure, un peu tous les jours. Les côtes du Finistère sont belles et un peu sauvages, ses romans aussi souvent, rien n'est lisse ici ! En disant cela je pense qu'il y a de belles écritures dans le Finistère, comme dans toute la Bretagne d'ailleurs, alors un petit retour au « Pays » s'impose parfois. Le cadeau idéal et une découverte pour les non-bretons, et pour moi une source de renseignements d'une grande richesse. J'ai encore de belles lectures en perspective mais je me pose une question: reste-il des auteurs bretons hors du Finistère? Surtout que certains sont bien vite « naturalisés »! Et je ne parle pas ici uniquement de Jack Kerouac que la plume de Patricia Dagier et Hervé Quéméner nous fait revivre!
Quelques morceaux choisis pour terminer.
Gérard Alle : à propos du Kouing-amann.
« Qui ne connaît cette spécialité douarneniste ne connait rien de la gourmandise. Aucun gâteau au monde ne concentre autant de beurre. Un défi à tous ceux qui veulent absolument nous faire maigrir. Une drogue dure en vente libre »
Georges Perros :
« la mer ne rend pas intelligent
Mais elle empêche la bêtise. »
Xavier Grall.
« Un balcon sur la mer. Avec devant soi tout l'espace de la baie de Concarneau, l'arc des grèves, les lochs, les petites maisons blanches et les hameaux repliés sous les pins maritimes comme des bêtes frileuses ».
Paol Keineg :
….bonjour à toi
mon peuple et mon pays
légataire de notre éternité....
Éditions : Coop-Breizh (2009)
14 septembre 2009
MORGAN Cédric / Le Bleu de la mer.

Le Bleu de la mer.
Cédric MORGAN.
Note : 4 / 5.
Comme la vie était jolie
En ma Bretagne bleue.*
Ce roman, le second que je lis de cet auteur après « Oublier l'orage », a obtenu le Grand prix de la ville de Carhaix en 2004.
Quétier, peintre de renom, revient en Bretagne après quarante ans d'exil volontaire du moins pendant quelques années. La soixantaine passée, il aspire à une certaine tranquillité, essayant de vivre un peu en marge du monde, surtout l'été.
Retour sur sa vie, l'enfance pas très heureuse, la mort du père marin pêcheur, une scolarité où il était le souffre douleurs de l'école. Le manque de tendresse de sa mère, ses seuls bons souvenirs sont le cerf-volant que lui a confectionné Briag, le cordonnier, et surtout sa cousine Pantou, la fille de l'oncle Enéour qui lui a appris certaines choses de la vie. Mais tout cela aura une fin! Le départ pour l'Algérie, la découverte des méthodes des soldats français, les viols, les vols, hommes et chiens tués au nom de la colonisation! Il désertera par la Tunisie et la Sicile où il restera plus de vingt ans. Suivront de longues années d'exil en Sicile.
En cet été de forte chaleur, il fait la connaissance d'une jeune femme en vacances avec sa petite fille. Ils commencent par se saluer sur la plage, puis se parlent. Elle semble s'intéresser à lui, le peintre ou l'homme? Elle a cherché dans l'annuaire son adresse, petit à petit, ils se rencontrent plus souvent, elle non plus n'a pas réellement connu son père, soi-disant mort pendant une guerre quelconque. A cause de la présence de cette femme, il change sa manière de vivre, elle vient à l'atelier, parle de leur vie et des secrets de famille, qui, semble-t-il, les rapprochent! Certaines zones d'ombres masquent une partie de leur enfance. Mais les vacances se terminent, Raphaëlla partira demain.......
Quétier oscille, cet été là, entre nostalgie et ferveur de l'adolescence. La nostalgie d'un mode de vie plus simple, plus proche de la nature. Ferveur pour Raphaëlla qui le replonge dans certains sentiments oubliés, le trouble, l'émoi, l'angoisse, l'anxiété et l'attente de leur prochaine rencontre du lendemain. Il redevient un collégien au temps de ses premiers rendez-vous avec une fille! Il peint, en pensant à Raphaëlla un « Nu de dos » qui, pense t-il fera le bonheur du propriétaire de la galerie qui vend ses tableaux.
Raphaëlla, comme son nom ne l'indique pas, est islandaise, mais née à Florence. Mariée à un allemand, elle est seule toute la semaine avec sa fille. Elle peint également. Elle parle de son enfance en Islande, de sa mère et des contradictions de celle-ci concernant son père, le biologique!
Pitra, la Sicilienne, qui l’a recueilli et aimé,Pourtant un jour il l'abandonnera, une amnistie générale étant votée en France pour tout ce qui concerne les événements de la guerre d'Algérie. Alors il peut rentrer en France.
Hosin, le patron du café-restaurant est un ancien camarade d'école, il tente gentiment de le questionner sur sa vie pendant tout le temps qu'il a passé loin de leur village natal.
Un livre baignant dans la couleur, la luminosité et la poésie. Une histoire mêlant passé et temps présent, remontant de l'enfance à cet été, soulevant au passage quelques mystères qui auraient sûrement gagné à rester dans le passé. Une oeuvre un peu intimiste, où les choses comme les relations entre Quétier et Raphaëlla évoluent lentement sous une forte chaleur.
Quelles petites choses me parlent dans ce livre, j'adore la peinture et je me reconnais tout à fait dans l'expression : « Je suis un vieil ours sans manières auquel on a appris la moralité ». J'apprécie également les quelques lignes consacrées à Briag le cordonnier, ayant moi même passé quarante ans à travailler dans la chaussure! Quant à Silvana Mangano, cela me rappelle un passage de « Journal intime » de Nanni Moretti, scène d'anthologie!
Extraits :
- Les fleurs ne demandent qu'un peu de pluie.
Et moi, avec mon arrosoir, je suis le ciel, le nuage qui les désaltère.
- Je me persuade quelque chose en moi l'intéresse. Quelle folie!
- Le mot aventure est exagéré, celui d'aubaine convient mieux.
- Un pêcheur n'est jamais à l'avant du bateau, c'est bon pour les touristes; il ne guette pas l'horizon, c'est bon pour les plaisanciers.
- Je suis un enfant qui très tôt apprivoise de l'oiseau blanc du silence.
- Un spécimen hors du temps qui pose ses draps sur le pré pour les blanchir au soleil ?
- Je conclus qu'il est grand temps que l'été se termine, car je deviens vraiment stupide.
- Souvent je vais le voir travailler : à l'observer, je comprends que tailler le cuir, planter des clous à quatre faces dans un talon, procure de la joie.
- ....je me souviens de ma mère les soirs de tempête qui sortait devant la porte jeter du gros sel dans le vent. Pour calmer l'océan.
- Je fais très tôt une différence entre le bonheur et la réalité de l'existence.
- Dans le petit jardin une femme en noir, tablier relevé, une bêche en main. Un côté Silvana Mangano.
- Je suis un vieil ours sans manières auquel on a appris la moralité.
- J'ai la chance unique de pouvoir me tenir loin du souci le plus laid de l'esprit humain : la rentabilité.
- Chaque matin je reprends le voyage comme, après le naufrage, le marin survivant.
Éditions : Phébus (2003)
*Xavier Grall. Solo 4. Extrait de Solo et autres poèmes, éditions Calligrammes (1981)
09 septembre 2009
OZOUF Mona / Composition française.

Retour sur une enfance bretonne.
Mona OZOUF.
Note : 5 / 5.
Passé décomposé.
Beaucoup de mes amies du club de lecture de la médiathèque de Lorient m'avaient recommandé ce livre, le problème était qu'il est très demandé, alors j'ai attendu mon tour!
Ce livre qui n'est pas un roman peut être décomposé lui aussi en deux parties, l'enfance proprement dite, puis une réflexion sur les relations très ambiguës entre la France et les « pays » qui la compose. Géographiquement cette enfance ne se situe pas très loin de mon lieu de naissance, la mère de Mona Ozouf étant institutrice à Plouha, mais à cette époque les distances paraissaient plus longues!
Ce livre est différent des autres ouvrages sur le même sujet dont j'ai parlé ici-même, dans le sens où ce n'est pas un legs, comme dans « Mon Vieux grenier en Bretagne* », ni un roman comme dans « Ma Langue au chat** » ou « La peine du Menuisier***». Ici l'auteur nous parle de sa famille et de son enfance, mais ce père qu'elle a peu connu. Il est décédé quand sa fille avait quatre ans. Il a été un militant de la cause bretonne toute sa courte vie. Donc sa langue maternelle est le breton. L'approche des relations entre la langue bretonne et l'éducation scolaire est plus rigoureuse, plus scientifique tout en restant une affaire de cœur.
Grande spécialiste de la Révolution Française, Mona Ozouf nous parle des aspects négatifs de celle-ci sur les « Provinces » qui formaient la France, et la grande doctrine « La France, une et indivisible ».
Je partage tout à fait le point de vue de l'auteur pour la langue bretonne : la pilule a du mal à passer, pourquoi cette éradication forcenée ? Et ce mépris superbement affiché, c'était la langue des paysans et des pêcheurs, et alors! Elle donne l'exemple à une époque où les enfants dans les campagnes commençaient l'école à six ans, la seule langue qu'ils connaissaient était le breton, donc les bases étaient là. L'apprentissage du français n'était pas une difficulté en soi. Mais à la maison, le breton revenait naturellement. Les deux langues avaient leur utilité et étaient parlées chacune dans leurs territoires. Maintenant, le problème est à l'inverse, les enfants apprennent le breton à l'école, mais ce sont les parents qui ne le parlent plus!
Dans une vie, on rencontre beaucoup de personnages, et en général on commence par ses parents deux êtres diamétralement opposés. Le père Yann Sohier, fils de gendarme, militant breton, né comme il dit lui-même du mauvais côté de la Bretagne, qui dut apprendre le breton, qu'il écrivait et lisait, mais ne parlait pas bien. Et dans les années 1925/1935, le militantisme breton n'était pas monnaie courante, pour ne pas dire incongru! La mère Anna Le Den, bretonnante de naissance, institutrice à une époque où l'enseignement devait éradiquer le breton chez les enfants! Parlant breton avec sa mère qui comme souvent à l'époque était veuve et vivait avec eux, mais parlant français avec sa fille. Personnage omniprésent de toute enfance bretonne, la grand-mère qui s'occupait dans le cas présent de la maison et de l'éducation de sa petite fille. Une vie un peu austère entre femmes, dans un bourg breton, l'évasion toute trouvée, ce sont les livres, ceux en breton du père et les autres..... J'aime beaucoup la manière dont l'auteur rappelle le comportement des intellectuels de l'époque, tous n'étaient pas des saints, les courants d'idées changeaient rapidement, mais il est étrange que seuls certains représentants des mouvements bretons soient montrés du doigt? Elle remarque au passage qu'il est facile de juger plus de cinquante ans après quand l'histoire est écrite.
La littérature est omniprésente dans ce livre, les auteurs bretons de Xavier Grall à Per-Jakez Hélias en passant par Morvan-Lebesque, Louis Guilloux et son épouse Renée, qui était le professeur de l'auteur à Saint-Brieuc. J'ai découvert des écrivains que je n'ai pas encore lus, en particulier Jakez Riou, je me suis rappelé les grands anciens Emile Masson, Ernest Renan et pourquoi ne pas relire certaines pages du « Barzaz-Breizh »! Et la mythique Irlande, qui est présente dans les cœurs, et dans les esprits, Le Sinn Féin et les Pâques irlandaises, le rêve est loin désormais. A noter que pour le roman de Liam O'Flaherty, l'auteur utilise la dénomination de « Le dénonciateur » qui était en usage pour les premières éditions, mais qui est plus connu maintenant sous le titre de « Le mouchard ».
Ce livre est pour les non-bretons, (et ils sont plus nombreux que les bretons) une excellente approche de ce curieux phénomène, se réclamer d'une identité bretonne, aujourd'hui! Et tout cela en toute liberté et en toute connaissance de cause.
Extraits :
- …. quelle honte, si le facteur venait à la surprendre « en cheveux » !
- Quant à ma grand-mère, elle trouvait tout naturel de revire avec sa fille l'existence qu'elle avait elle-même menée, où les hommes étaient loin, en mer ou dans la mort.
- Ce Glaoda respecté était un taiseux.
- Vie rude, avare en éclaircies, repliée sur un territoire exigu. Pour se marier et on allait au plus près, à la limite du degré de parenté prohibée.
- Ma grand-mère, son costume, sa coiffe, sa langue, ses savoirs multiples, tout en elle parlait donc de l'identité bretonne.
- On a compris que la bibliothèque paternelle était militante.
- La maison, avec Masson, croit à l'alliance indispensable du socialisme et de l'identité bretonne. Là est le cœur même du combat militant.
- Reste le souvenir d'une perplexité.
- Jamais un conte breton. Pas la moindre chanson bretonne. Et rien sur les métiers bretons : on fait silence ici sur les activités de nos parents.
- Les héros de la maison, Judicaël et Nominoë, n'ont droit à aucune évocation dans la classe.
- Un écheveau de perplexité que je ne suis pas toujours pas sûr de débrouiller aujourd'hui.
- Il ne s'agissait pas simplement d'un enseignement négatif : Guilloux était un indicateur de lecture.
- La foi de l'école semblait l'avoir emporté décisivement sur celle de la maison, l'idéologie française sur les attaches bretonnes.
- Ainsi se consomme en quelques années la défaite des particularités. Elles ont contre elles, pour commencer, d'être diverses, foisonnants irrégulières, variables.
Éditions : Gallimard (2009)
*Mon vieux grenier en Bretagne. Louis Pouliquen.
**Ma langue au chat. Angèle Jacq.
***La peine du Menuisier. Marie Le Gall.
31 août 2009
Le GALL Marie / La Peine du Menuisier

La Peine du Menuisier.
Marie Le GALL.
Note : 5 / 5.
Un silence de mort.
D'abord je tiens à remercier la charmante personne qui m'a offert ce livre. Je pense qu'elle se reconnaîtra. Ce premier roman très bien écrit de cette professeur de lettres, née à Brest, est à mon goût d'une lecture, je dirais, éprouvante. Cette chronique a été particulièrement difficile à faire, j'ai plusieurs fois envisagé de ne pas parler de cet ouvrage. Contrairement à mon habitude, elle fut faite sur plusieurs jours, ne sachant pas vraiment quoi dire! Chaque fois que je lis ce genre d'ouvrage, je me pose la question : est-ce que être imprégné de culture bretonne fausse mon jugement?
Marie-Yvonne Le Gall parle de sa vie, sorte de quête de sa famille et de son identité. Elle passe son enfance entre deux maisons, le « Penn-ti » des vacances et l'appartement brestois. Une enfance entre un père taiseux à l'extrême, une mère accaparée par Jeanne la grande sœur démente, et une grand-mère.
Les morts sont plus présents que certains vivants, les photos des défunts dans leurs cadres en bois sont des figures familiales : René-Paul, le frère mort, le grand père, Prosper. L'Ankou est un personnage familier dans la famille. Son enfance se passe, à pas lents, comme dans une procession avec les membres de sa famille, quelques amies, des voisins pas plus liants que la famille, bref une vie grise et monotone. Parfois au court de certaines discussions entre adultes, elle apprend certains événements que l'on semble taire volontairement. Existe-il autour d'elle des secrets qu'elle ne doit pas connaître? Y aurait-il aussi quelques cadavres dans les placards? Pourquoi son père est-il silencieux à ce point? Que veulent dire ces discussions en breton entre lui et ses frères? Sa mère sait, mais elle se tait! Ses oncles accepteront-ils de lui révéler la vérité? Le temps presse, l'Ankou et sa charrette sillonnent les chemins, les anciens meurent, bientôt plus personne ne saura!
Le Menuisier, que cache-t'il derrière son assourdissant silence? Quels secrets se cachent sous ce silence ? La mort le délivrera-t'elle enfin? Mais il sera silencieux jusqu'à la tombe.
La narratrice, Marie-Yvonne Le Gall, une vie dans un monde de silence, dire qu'elle fut la bienvenue dans la vie du couple serait mentir. Sa mère, Louise, refuse d'aller voir la « faiseuse d'ange », malgré son âge et qu'elle doive également s'occuper de Jeanne, sa fille ainée âgée de 19 ans et démente. Elle est secondée par la grand-mère Meli, veuve vivant avec eux. Elle est également entourée de tous les êtres disparus,de Denis, celui qui reste le premier souvenir de la narratrice aux autres dont elle va connaître leur existence au fur et à mesure de sa vie, René-Paul, le frère décédé, François, l'oncle mort des fièvres en Guinée, le grand-père, Prosper, Louis, revenu de la grande guerre, mais pas pour longtemps.
Une très belle écriture, avec une qualité que j'aime beaucoup, la pudeur, les sentiments retenus, certaines choses doivent rester enfouies dans le passé. Une histoire en forme de puzzle avec une chronologie pas toujours respectée.
En filigrane de cette histoire, ce livre est aussi un hommage à la langue bretonne et un grand regret pour moi, c'est de ne pas l'avoir appris. Étant de la même génération que l'auteur, j'ai comme elle, il me semble, le sentiment d'un manque, cette part de ma culture qu'il était, à un certain moment de l'histoire, interdit d'apprendre sous peine de punitions scolaires.
Souvenirs personnels, une tante maintenant décédée, dont le mari est mort des « fièvres » lui aussi dans un hôpital, il est enterré à Paimpol. Souvent l'armée était la seule solution pour les garçons.
Une photo trouvée par la narratrice, j'ai chez moi un cliché de ma grand-mère, qui devait avoir une douzaine d'années, avec ses parents et ses frère et sœurs. Tout le monde est endimanché, les femmes en coiffe, la pose est solennelle, l'air un peu apeuré. Souvenir également, ma mère traçant une croix sur le pain avant de le couper, ou la vaisselle de « Quimper ».
Une touche de gaîté, Le Capitaine Troy sur l'écran noir et blanc de la télévision, une maladresse de jeunesse, mettre le sac qui contient les pinces à linge dans le bouillon du « Kig-ha-fars » à la place du sac contenant le fars! Heureusement à cette époque, les pinces à linge étaient en bois.
J'ai pensé en lisant cet ouvrage à un autre traitant un peu du même sujet « Sentinelles de la mémoire » de Pascal Rannou, qui pose également la question : pourquoi chercher si loin?
Comme je l'ai dit plus haut, un livre dur comme ses personnages, une lecture éprouvante, mais un très bon moment littéraire.
Extraits :
- Je suis née à quatre ans dans un face-à-face foudroyant avec la mort. Rescapée, je ne sais comment.
- La mort était omniprésente dans nos vies. On était toujours en deuil de quelqu'un.
- Ces morts n'avaient pas été mes vivants.
- À nous voir ainsi rassemblés, on aurait presque pu croire que nous étions heureux.
- Je suis née d'un face-à-face avec un enfant mort. Sans doute ce jour-là, cet été-là, je suis morte pour la première fois.
- On ne disait pas des handicapés. Louise disait « des innocents », mot pudique et douloureux qui renvoyait à l'enfance et à la volonté de Dieu.
- En province, le dimanche est très proche de l'idée que l'on peut se faire du néant.
- On ne disait pas la plage, mais la grève.
- Ma tête est vide. Où sont camouflés les souvenirs et pourquoi ont-ils peur ?
- Pour remplacer les cadres et les morts, j'avais les vieux. Ça changeait.
- C'était interdit pour moi, le breton, la langue des pauvres paysans, ceux qui n'avaient pas d'instruction. Il fallait en avoir! Oublier tout ça, ce parler inutile !
- Il revenait naturellement à leur enfance, à leur terre, à leur identité. La langue était ce lien indéfectible qui les unissait.
- Les fantômes avaient des coiffes et des sabots, de la terre sur les mains, une langue qui n'était pas la mienne. On m'avait amputé d'un monde sans lequel je ne pouvais me construire.
- On dit les Bretons fiers et taciturnes. Plus ouvert que le Menuisier, Jean semblait assez bien connaître la loi du silence quand il le fallait. Lui aussi pouvait s'emmurer, je n'insistais pas, probablement parce que je leur ressemblais trop.
- « Je vous tue tous » dit l'Ankou sur l'ossuaire dans le cimetière de La Roche-Maurice. Où sont les morts ?
Éditions : Phébus (2009)
L'avis (autorisé) de Cuné, ici.
Et celui (non moins autorisé) de Cathulu, ici
29 août 2009
MORVAN Daniel / Mai 69.

Mai 69.
Daniel MORVAN.
Note : 3,5/5.
Ce joli moi de Mai.....quarante ans après!
J'ai beaucoup aimé, il y a quelques mois « Miss Bella Donna », un roman policier écologique se passant dans un festival de musique comme il en existe tous les étés en Bretagne et ailleurs.
Ce livre est annoncé comme un roman, mais quelle est la part d'autobiographie dans ces lignes?Et quels souvenirs, personnellement, je garde de 1969 ? Il faudra que je remonte un peu dans le temps moi aussi!
Il est beaucoup moins question de mai 1969 que du mois de mai de l'année précédente, et pourtant il s'est passé pour certains des évènements essentiels qui ont marqué leurs vies.
Nous sommes quelque part en Bretagne, dans « Le pays des Forêts », terres reculées à la limite du « Far-West ». Mai 1968 est encore dans l'esprit des jeunes, mais déformé par de bruits et des informations circulant sous le manteau. Une jeune parisienne va bouleverser la vie d'un jeune adolescent, comme la vie des campagnes bretonnes subit également de grands changements.
Les tracteurs font leurs apparitions détrônant les chevaux, la productivité s'impose sournoisement mettant fin aux fêtes et réunions que représentaient les moissons. La langue qui perd encore du terrain, l'accent que l'on cache à l'internat par honte, et pour ne pas être le « Plouc » de service. La famille qui déménage, quittant une ferme pour une autre, les personnages célèbres du moment, dont certains tiennent encore le haut de l'affiche.
Une histoire presque contemporaine, une belle histoire d'un premier amour évoquée avec retenue et pudeur. Le narrateur, jeune homme sans histoire, campagnard jetant un oeil naïf sur le monde et sur les femmes. Un temps où la mort de la jument de la ferme est un évènement, bientôt viendront les tracteurs, et autres machines. Judith, violoncelliste, fille de bonne famille, telle une fée, illuminera cet été 69. Les parents du narrateur, le père surnommé « Clark Gable », la mère qui tient la maisonnée, sa mort qui donne au livre quelques-unes de ses plus belles lignes, pleines de pudeur et de poésie aussi. Lom, le mendiant le « Pilhaouer » personnage respecté des campagnes à qui on ne refusait pas le pain, ni le vin qui remplaçait le cidre coutumier. Les gens du village ou des environs, avec parfois des noms célèbres, Jean Lennon, (un village de Bretagne porte ce nom) ou Jakez Kerouac'h. Les enfants du centre de redressement de Laz, monde inconnu, qui fréquentent la même école que le narrateur, qui les décrit ainsi :
-" les repris de Laz ont la beauté des enfants séquestrés par Barbe-Bleu"-.
Blanche, une fille du village, les voisins, les gloires du moment, la mort de Kennedy et la robe tachée de sang de Jackie, la Chine et la Révolution culturelle sont des moments ou des personnages évoqués. Le Maoisme est la doctrine à la mode, nous ne le savions pas encore, mais la fin d'une époque approchait.
J'aime beaucoup les livres où les chapitres ont des titres évocateurs (les numéros n'ont pas ce pouvoir!). En voici quelques exemples :" Le pays ; La ferme ; Le progrès ; L'exode ; La fraternité ; La rentrée ; La capitale etc."....Chroniques de la vie en Bretagne, mais dans un temps qui n'est pas si lointain que cela!La conscience politique de la jeunesse qui s'éveille souvent à cause ou alors grâce à la guerre du Vietnam. Un récit doux-amer d'un souvenir vivace, mais passé, avec son cortège de désillusions, de rêves envolés, de grandes choses non accomplies, ni par nous-mêmes, ni par les autres. Et nous voilà aujourd'hui, dans un monde que peu de gens voulaient, une société qui ne tourne vraiment pas rond.Et malheureusement, il faut faire avec! Un livre original sur une époque peu courante dans la littérature, malgré le fait que parfois j'ai eu un peu de mal à suivre le côté romanesque de l'histoire.
Extraits :
- Ce pays-là, ton Pays des forêts, ne méritait plus les trains.
- ...vous avez parlé comme si vous vous étiez quitté la veille.
- N'ont pas perdu cette habitude d'alimenter leurs pierres à feu directement à la cuve de fuel.
- Cela se passait il y a très longtemps, il y a de plus en plus longtemps. Au XXe siècle.
- Je ne suis pas un enfant de mai 68 car en mai 68 je n'étais qu'un enfant.
- ....Lom est une compagnie recherchée, à la fois colporteur de fables, mendiant, journalier, journaliste.
- Pour nous, enfants, Lom est simplement l'homme.
- Le retour du bateau est annoncé, elle attend son fils, qui rentera du port à pieds ou dans une charrette.
- Tout ce qui faisait la vie d'avant disparaît d'un seul coup : les remèdes de grands-mères, la sagesse, les chansons, les contes, les korrigans, le parler courant.
- La campagne que j'ai traversée mute vers une décharge publique.....
- Tout flotte autour d'une langue désapprise.
- Écrire revient à fonder une société secrète constituée de personnes du passé qui revivent en nous.
- Mon accent fait rire. Dans mon pays, la tonique est fortement accentuée, au pensionnat, elle s'efface.
- Je rencontre des garçons et des filles de la gentry dans ce vaste atelier d'artiste qu'est Paris.
- Il reste un conte à finir.
Éditions : Éditions du temps.(2009).
Autre chronique de cet auteur:
« Miss Bella Donna »









