10 novembre 2009
PETIT Chris / Le tueur aux psaumes.

Le tueur aux psaumes.
Chris PETIT.
Belfast confetti*.
Note : 5 / 5.
Ce livre est comme une pinte de Guinness, le fond est noir, très noir, et il y a une petite couche de blanc au dessus! Mais très mince la couche de blanc, très, très mince ! Une page de l'Histoire de l'Irlande du Nord, avec des dessous pas très propres, pour ne pas dire d'une crasse et d'une puanteur indignes d'un monde démocratique.
Nous sommes en septembre 1973 à Belfast. Candelstick tue un leader protestant, ce meurtre passera en pertes et profits (surtout profits pour certains).
Irlande du Nord, janvier 1985, l'inspecteur Cross fait un cauchemar, mais la vie à Belfast n'est-elle pas un enfer?
Le décor est posé, la mort peut faire son entrée en scène, par psaumes interposés. Ce qui semble n'être qu'un vulgaire vol de voiture, va déboucher sur une série de morts reliée au passé de Belfast. Le premier cadavre présente certaines particularités pour le moins étonnantes, il semble avoir été crucifié, n'a plus de dents et a été congelé! C'est beaucoup pour un seul homme, surtout qu'après enquête, il s'avère qu'il s'agit d'un ancien membre de l'IRA dont la famille a sauté dans l'explosion de sa voiture. Il avait quitté l'IRA et semblait agir en franc-tireur, donc il avait pas mal d'ennemis. Mais pour les autres, une femme aux mœurs un peu légères, une très jeune fille.... Un journaliste aussi est tué , là les motifs ne manquent pas, il s'apprêtait à faire des révélations sur une affaire de pédophilie, celle de Kincora, est-ce la cause de sa mort?
Tout ramène à l'histoire proche de l'Ulster, les groupes paramilitaires, les autorités, la police locale, les Britanniques, tout ce beau monde se combat ou chose plus surprenante fait des alliances contre nature. Et puis le marché de la drogue est aussi une pomme de discorde ou une arme politique.
L'inspecteur Cross est marginalisé au travail comme dans sa vie privée, il est anglais et agnostique, ce qui est la tare suprême en Irlande du Nord. Son mariage s'effrite lentement mais sûrement. Il faut lui reconnaître que sa belle famille, bigote et loyaliste, ne lui arrange pas les choses. Il veut mener cette enquête à son terme, malgré les éclaboussures qui en résulteront. Jusqu'où peut aller le pragmatisme politique, c'est la question qu'il se pose. Westerby est son adjointe, la seule en qui il peut avoir confiance, autant le dire tout de suite, ce qui devait arriver arriva!!!!! Chose étrange, ils ne semblent pas avoir de prénom, ni lui, ni elle.
Candlestick paraît être une marionnette manipulée, pour les Britanniques il tue des catholiques. Puis amoureux et marié à la fille d'un dirigeant républicain, il semble être devenu tueur pour une organisation catholique. Ancien soldat, il a le profil du tueur psychopathe. Faut-il chercher dans son enfance les causes de tout cela? Légalement il est décédé, sa voiture ayant sauté un matin.......
Des autorités se défiant les unes des autres, chacune se cachant derrière le statut politique étrange de cette entité qu'est : ou l'Ulster (alors qu'une partie de l'Ulster est en République d'Irlande) ou l'Irlande du Nord! Mais le sentiment prédominant est le mépris que les uns et les autres portent aux Britanniques (Les Brits!). Lesquels malgré tout tirent les ficelles, et plus la ficelle est énorme, mieux elle passe.
Un récit axé sur le côté politique malgré le fait que l'intrigue soit solide et l'atmosphère générale très glauque. Mais je pense que ce qu'il faut retenir de ce livre, est, si cela était encore un mystère, la collusion entre les paramilitaires protestants, l'armée et la police. Le nombre de catholiques tués par l'armée ou la police est connu (et élevé), mais le nombre de protestants? L'auteur suggère que l'armée en a tué quelques-uns pour attiser la haine contre l'IRA, pourquoi pas? Des attentats de Dublin aux Bouchers de Shankill, ou les grandes grèves protestantes, tout semble fait pour retarder la signature de tout traité. A qui profite le crime?
Un dernier mot, bravo aux éditions Fayard pour avoir édité ce roman, mais dommage qu'il ait fallu attendre plus de dix ans! Ce livre me rappelle « Le trépasseur » d'Eoin McNamee, par l'horreur de l'histoire, mais ce qui est grave, c'est que la fiction est très en dessous de la réalité!
Question qui me tracasse malgré tout, comment vont réagir les lecteurs pas très au fait de l'époque et du contexte historique de ce livre qui nécessite une relative bonne connaissance du problème Nord-Irlandais? Saint-Patrick a chassé les serpents de l'île d'Irlande, mais ici, c'est un vrai nid de crotales!
Extraits :
- A l''époque, à Belfast, c'était plus facile de faire tuer quelqu'un que de traverser la rue.
- L'ambiance, dans le Shankill protestant, cet été-là, était à l'incertitude et à la peur.
- Les dimanches de Belfast lui paraissaient gouvernés par le poids du passé, plus encore que le reste de la semaine.
- Un « COC », c'était un « Criminel ordinaire convenable », par distinction avec les terroristes.
- Quel parti était le plus facile à noyauter, les Provisoires ou les Officiels ?
- Son père avait soigné des hommes qui avaient subi des interrogatoires à Castlereagh. Ils en avaient de terribles séquelles.
- Avec tout le respect que je vous dois, monsieur, notre police dispose peut-être de la technologie la plus moderne, mais elle est arriérée et sectaire, et elle est dirigée comme une école victorienne du XIXe siècle.
- Dieu sait que tout est confus en Irlande du Nord.
- Il y a très peu de chrétiens en Irlande du Nord. Les gens s'y haïssent au nom de Jésus-Christ.
Éditions : Fayard (2007). Folio Policier (2009)
Titre original : Psalm Killer.(1996)
*Titre d'un poème de Ciaran Carson, le mot confetti évoque les débris tombant du ciel après une explosion. Adrian McKinty a donné ce nom au prologue de son roman « A l'automne, je serai peut-être mort »
14 mai 2009
MØRK Christian / Darling Jim.
Darling Jim.
Christian MØRK.
Note : 4 ,5 / 5.
Le loup dans la bergerie.
Romancier danois vivant à New-York. Christian Mørk a écrit des scénarios pour Neil Jordan. Est-ce avec ce dernier que l'idée d'un roman se déroulant en Irlande est née? Cette histoire est basée sur un fait divers réel.
Nous sommes « A Malahide, au nord de Dublin. Il n'y a pas si longtemps », comme nous précise l'auteur, banlieue grise et triste. Desmond Keane est un facteur sans problème, homme simple, pour ne pas dire simplet, il fait sa tournée méthodiquement, se faisant inviter parfois à prendre un café. Alors le jour où il découvre les cadavres de Moria Hegarty et de ses deux nièces, Fiona et Rióisín Walsh, sa vie et sa raison basculent. Car la police découvre des traces de lutte entre Fiona et sa tante, et il s'avère que la jeune fille était ligotée depuis de nombreux jours. Rióisín, elle, est morte de faim, prisonnière dans un placard, une troisième personne semble avoir également été retenue, mais elle a disparu! Niall Cleary, qui, lui aussi, travaille à la poste, découvre une lettre. C'est le témoignage de Fiona! Qui prévient le lecteur potentiel « Nous sommes des meurtrières ». Et un nouveau personnage fait son entrée, Jim Quick! Fiona raconte sa vie « Avant Jim », dans une ville de bord de mer du nom de Casteltownbere. L'envoûtement qui s'est emparé d'elle à leur première rencontre, son charme, et sa moto vont avoir raison d'elle. Mais des bruits courent, une femme est retrouvée morte dans la région, des voisins parlent d'une moto devant la maison ; cela Fiona préfère ne pas y penser. Un soir, dans un bar, Fiona, Rióisín et Aoife, sa soeur jumelle, croisent Jim, qui « Seanchai » des temps modernes, charme son auditoire, surtout féminin. Il raconte une vieille légende irlandaise où un homme tue son frère jumeau pour prendre le trône de leur père, extermine les loups mais devient loup lui même , et de prédateur devient proie. Fiona finit la nuit avec lui. Mais au cours de cette nuit-là, une de leurs amies est découverte assassinée, et ce n'est pas la première dans la région. Mais comment ce qui ne paraît être qu'une histoire banale dans une ville ennuyeuse peut elle en quelques mois déboucher sur ce drame, très loin de là? Que s'est-il passé pour justifier tant de cruauté et de sauvagerie? A la fin de la lecture de la lettre de Fiona, pour Niall, le mystère reste entier, alors il cherche.... Se pose la question pourquoi trois femmes sont mortes à cinq cent mètres de chez lui....Qui est la quatrième personne qui a réussi à fuir?.....
Les quatre femmes sont les principaux personnages de ce livre : Fiona, la narratrice, est institutrice, elle fréquente Finbar, un jeune homme roulant en Mercedes, qui vend des maisons aux touristes. Touriste que Fiona ne porte pas dans son coeur. Elle et ses soeurs sont orphelines, leurs parents étant morts dans un « accident domestique » ou un suicide? Elles ont donc vécu chez Moira toute leur adolescence. Rióisín semble avoir gardé de cette époque un fort sentiment de révolte, qui lui fait appréhender la vie comme une écorchée vive. Victime d'une tentative de viol de la part d'un de ses professeurs, et celui-ci n'ayant pas été sanctionné, elle a abandonné ses études, vivant la nuit dans les pubs entourée d'hommes rêvant d'être le premier! Elle est également une radio amateur confirmée, qui lui permet de faire la connaissance d'un correspondant énigmatique répondant au pseudo de « Le gardien ». Aoife est la soeur jumelle de Rióisín et son parfait opposé. Elle exerce la profession de chauffeur de taxi, mais par prudence, elle cache une arme dans sa voiture, collectionne les hommes et adore la campagne. La tante Moira n'est pas des plus équilibrées. D'une religiosité farouche, elle a malgré tout une aventure avec un des clients de son Bed & Breakfast, qui a pris le mot « bed » au pied de la lettre! Mais lorsque quelques jours plus tard, elle découvre son amant avec une jeune et fougueuse hollandaise, c'est la fin d'un rêve et le début d'un état de démence qui va faire son chemin. Jim, lui, semble être l'ange du malheur, il se dit un des derniers « Seanchaì* »! Les traditions se perdent! Quel est le rôle exact de Tomo, qui suit Jim lui servant d'homme à tout faire? Niall, le jeune facteur, féru de bandes dessinées, ayant perdu son travail à la poste, se lance, tel un de ses héros, à l'aventure en se rendant là où commence toute cette histoire.
Une idée originale, un mélange des temps anciens avec les vieilles histoires irlandaises et du monde moderne. Ce roman allie également avec beaucoup de bonheur le côté fantastique de la mythologie celtique et une histoire policière déjà effrayante par certains côtés. Un bon livre très surprenant, l'Irlande ancienne laissant la place à un pays qui perd son côté magique. Une découverte que je recommande vivement.
Extraits:
- Le genre d'amour qui consume plus intensément qu'un brasier.
- Les secours ont souvent été si près que je pouvais sentir leur odeur. Mais ils ne sont jamais rentrés.
- Sa voix était aussi suave que le ronronnement d'un chat.
-Mais ne me demande pas pourquoi, nos grands-mères, nos tantes, elles étaient toutes folles d'Eamon!**.
- Je me demandais juste si la saison des banquiers belges qui se prennent pour Marlon Brando avait commencé.
- Tout avait commencé quand en l'an 1168, Dermot MacMurrough, le roi du Leinster, avait été chassé de son château et contraint d'aller mendier l'aide de l'autre côté de la mer d'Irlande.
- Ainsi avait débuté l'invasion normande. Le pouvoir embrasant les peuples comme un feu de forêt, cela ne s'arrêta pas là.
-Et, sans m'attarder comme l'aurait fait une amoureuse délaissée, j'ai fermé la porte.
- Je jure devant Dieu, cette femme me fixait comme si elle avait voulu me voir morte et enterrée.
- Je savais que l'amour était le cadet de ses soucis.
- Les groupes épars n'ont pas tardé à former une véritable caravane, comme si les tribus perdues d'Israël ignorant l'Égypte avaient choisi de venir directement dans notre ville.
Éditions : Le serpent à plume / Noir. (2009)
Titre original: Darling Jim (2009).
*Seanchaì conteurs traditionnels et itinérants, souvent de langue gaélique. Ce nom vient de « sean » vieux, à l'ancienne. Terme que l'on retrouve dans certaines formes de chansons « sean-nós » très souvent chantées a capela dans leurs versions traditionnelles.
** Eamon de Valera. (1882-1975) . Une des figures majeures de la politique irlandaise depuis l'indépendance de celle ci.
L'avis de Joëlle, ici.
11 mai 2009
BONNOT Xavier-Marie / Les âmes sans nom.

Les âmes sans nom.
Xavier-Marie BONNOT.
Note : 4 /5.
IRA,INLA,SAS,FLB,ETA,FNLC,GAL,DST etc, etc.
Auteur et réalisateur marseillais, il est l'auteur de trois autres romans policiers. Je le découvre avec cet ouvrage. Une oeuvre ambitieuse, mais réussie.
Un livre où l'on voyage dans le temps et dans l'espace passant de Belfast en 1981 à Marseille de nos jours. Des attentats de Knightsbridge, de Regent's Park et de Brighton, de la mort de Bobby Sands à la paix toute relative d'aujourd'hui , un roman très agréable et très instructif.
Marseille, 1984, Barbara Flanagan ne le sait pas encore, mais elle va mourir dans des circonstances très désagréables.
Toujours dans la cité phocéenne, quelques vingt ans plus tard, Pierre Martel est tué, sa mort fut particulièrement atroce, les yeux crevés, sa bouche est remplie de gui, ce qui a provoqué un étouffement très lent. Son corps est retrouvé pendu dans une mise en scène qui met la police sur la piste d'un mouvement breton pro-fasciste, dont certains membres ont fui en Irlande à la fin des hostilités. Faut-il en déduire que les deux meurtres sont liés? La police découvre chez Martel des documents sur une certaine connivence entre des membres de l'IRA et certains rescapés des mouvements bretons de l'époque. Une photo leur donne des indications et certains noms : Barbara Flanagan, Brendan Murphy, Kevin Doherty, Sean Flanagan et sa soeur Louisa.
Belfast Ouest, mai 1981. Bobby Sands vient de mourir, d'autres vont suivre. Sean Flanagan est chargé de frapper les symboles britanniques en France. Pour ce faire, il a des contacts avec deux bretons, anciens militaires, qui sont prêts à l'aider. Michel de Palma, dit le Baron, flic hors normes, pas très bien vu de sa hiérarchie, doit tenter de mener son enquête, car un autre crime va donner à la police une piste, celle de Jean-François Quéré, mais il laissera un dernier cadavre derrière lui, un enfant qui l'avait vu. Il ne reste plus que la piste irlandaise.....
Ce livre et ces enquêtes ressemblent à un puzzle à multiples ramifications. On entre dans des mondes parallèles, celui des combattants clandestins et celui des services secrets. Les personnages tous plus ou moins ambigus et des situations qui ne sont pas moins claires. Tout le monde nage en eaux troubles, les méthodes des « contre-terroristes » sont-elles (surtout en Irlande) plus glorieuses et plus légales que celles des « terroristes »? La police nord-irlandaise donnant des adresses de républicains aux paramilitaires protestants est-elle plus justifiable que certains attentats de l'IRA? Vaste débat qui serait trop long à développer ici. Oppositions également dans les rangs de l'IRA, Sean est un homme du Sud, plutôt rêveur, genre idéaliste, passionné de vieilles croyances celtiques. Brendan et Kevin sont des guerriers, ils ont fait des stages en Lybie, envoient de jeunes recrues dans la Légion étrangère, n'hésitant pas à sacrifier un volontaire pour en sauver un autre plus important. Barbara a-t'elle eu ce rôle de fusible? Jean François Quéré est un tueur psychopathe bercé de légendes celtiques ; il hait pratiquement tout le monde, il a vu sa mère et son amant à l'oeuvre, il a assisté à leur assassinat par son père. Qui pour des motifs de collaboration fût, ainsi que d'autres, condamné à « L'indignité nationale ». Il a choisi le métier des armes après quelques années dans la Légion étrangère, devient mercenaire, mais sa vengeance personnelle doit s'accomplir....Un mot sur un des personnages les plus sympathiques de ce livre, Gerry Beck, policier britannique, qui est lui aussi la victime de ce conflit, ses paroles désabusées résument bien la situation passée et actuelle. La « real politique » prime sur tous les idéaux!
Une plongée dans les mouvances dites terroristes et également dans la délinquance marseillaise. Les deux sont-elle liées? Mais c'est surtout dans l'histoire de l'Irlande que l'auteur nous emmène de 1981 à nos jours, avec ce que cela comporte de drames et de haines, et surtout d'espoirs déçus. Les pages sur la vie à Belfast sont particulièrement réussies.
Une fausse note pour finir, cette phrase qui parle des funérailles de Bobby Sands :
- Un joueur d'uilleann pipes, la cornemuse irlandaise, en kilt, ouvre la marche, le pas lent, presque désarticulé, au rythme des notes aigres qui montent vers le ciel de glaise » Une belle phrase, me direz-vous, mais pourquoi avoir rajouter le mot « uilleann pipes » qui est effectivement une cornemuse irlandaise, mais qui se joue uniquement assis! C'est un peu dommage, surtout que c'était une erreur facilement évitable!
Un très bon roman, mais pas d'une lecture facile, la complexité de la situation politique en Irlande, qui sert de base à cette histoire, réclamant une attention soutenue. Les nombreux retours en arrière n'aident pas non plus les choses.
Extraits :
- Tout est là, dans le grand mystère de cet amour qui lui donne encore du courage.
Un courage que les hommes ignorent.
-La nuit de Samain* approchait. L'instant sacré entre tous.
- De quoi donner la béquée aux officiers voraces du M16 ou du M15, les services secrets britanniques en charge du grand nettoyage.
- J'ai rencontré des Bretons à Paris. Des fondus. Plus celtes que les Celtes.
- Belfast sent l'essence et la poudre, la ville se soulève, en son ventre.
- C'est l'un des plus vieux partis du pays, mais aussi le plus controversé car il apporte un soutien sans faille aux combattants de l'ombre.
- L'objectif ce sont les horse-guards, symbole de l'orgueil britannique, pas des touristes innocents.
- Au diable les curés ! Brendan n'y croit plus.
- Ils sont partis parce qu'ils avaient faim. Ils avaient faim parce que les Britanniques occupaient l'Irlande.
- Il nous rendait notre fierté d'être irlandais. Moi, j'ai appris le gaélique en prison.
- C'est une vieille chanson républicaine*. Un tube comme on dit chez vous. Le poème d'un prisonnier, Brendan Behan, enfermé dans la prison de Mountjoy. Mon grand-père l'avait bien connu.
- Trahison. Renseignements. Intelligence ! La vraie guerre c'était cette chose-là...
Éditions : Belfond (2008)
* 1er novembre, passage de la saison claire à la saison sombre. Période hors du temps dans la mythologie celtique.
**The Auld Triangle.
29 juin 2008
SANDS Bobby / Un jour dans ma vie (Ecrits de prison)

Un jour dans ma vie.
(Écrits de prison).
Bobby SANDS.
Note : 4 / 5
Tiocfaidh àr là*
5 mai 1981, la nouvelle que tout le monde redoutait est tombée. Bobby Sands est mort ! Il sera le premier d'une longue série de grévistes de la faim irlandais.
Ce livre nous parle d'une facette de Bobby Sands que l'on connaît beaucoup moins, l'écrivain ! Sands est bien sûr un écrivain très engagé, ce livre est une oeuvre de protestation et de dénonciation. La préface est de Gerry Adams, chose qui semble naturelle et l'introduction de Sean McBride, Irlandais, l'un des fondateurs d'Amnesty International et prix Nobel de la Paix en 1974, dont le père fut fusillé par les Anglais en 1916. Il ne faut pas oublier qu'au moment de sa mort Bobby Sands était député.
Ce livre contient une vingtaine de récits, le premier d'entre eux donne son titre à l'ouvrage et c'est également le plus long. Bobby Sands nous parle des conditions de détention de prisonniers républicains dans le bloc H de la prison de Maze (Long Kesh). Les autorités ont supprimé leur statut de prisonniers politiques aux membres de l'IRA, leur refusant par la même occasion le droit de porter leurs propres vêtements. Commence alors une protestation des détenus républicains qui se terminera par la mort de 10 hommes.
La vie pour les républicains dans la prison de Maze est une longue suite de brimades, de passages à tabac et de vexations en tous genres. Les conditions de détention sont inhumaines, les fenêtres n'ont pas de carreaux. Par jeu, les autorités décident de laver les murs au jet, inondant les cellules, détrempant les couvertures et matelas. Les matelas pourrissent et regorgent d'asticots. Les fouilles à « l'anus » sont une forme très prisée d'humiliations, le vol de nourriture dans les rations des prisonniers est également monnaie courante. Les prisonniers organisent des cours de gaélique collectif dans leurs cellules quand les gardiens déjeunent, ce qui les rend méfiants car ils ne savent jamais ce dont parlent les détenus. Les petits bonheurs, une photo d'une manifestation rentrée clandestinement, un colis ou un courrier censuré qui arrive, la visite mensuelle au parloir. Un peu de tabac passé au nez et à la barbe du personnel de la prison, les nouvelles qui circulent venant de l'extérieur.
Trois poèmes dont « Chère Maman ». Dans un très beau texte « Des fleurs, mes amis, des fleurs » Bobby Sands rend hommage aux femmes d'Irlande et en particulier aux prisonnières d'Armagh, en les comparant aux fleurs :
-« Femmes irlandaises, qui contrairement aux fleurs dans la nature refusent de plier devant un vent étranger.. »
La suite est composée de courts récits, dont le dernier « Mars 1981 » est la narration qu'a fait Sands des 17 premiers jours de sa grève de la faim qui durera 66 jours..
Les personnages sont à classer en deux catégories, les prisonniers républicains, irlandais et catholiques, les gardiens britanniques et protestants. Le moins que l'on puisse dire est que la haine est omniprésente entre les deux !Certains matons particulièrement sadiques furent abattus par l'IRA. L'amitié et l'entraide seront sans cesse une force pour remonter le moral des détenus dans cet univers particulièrement dur et sectaire.
On trouve quelques phrases qui expliquent l'apparente incompréhension des Britanniques vis-à-vis des Irlandais, un journaliste anglais parle de toutes les possibilités dont l'Angleterre a usé et abusé en Irlande, il parle de « génocide » et il reconnaît que rien n'a marché. Il conclut par « La seule (possibilité) que nous n'avons pas essayée est le retrait total et sans condition ».Que reste-t-il de tout cela plus de vingt-cinq ans après ? Sean Mc Bride dans son introduction écrit ce qui suit :
« une telle solution ne serait envisageable que si la Grande Bretagne renonçait enfin à tout prétention de souveraineté dans cette île ».
Or c'est l'inverse qui s'est passé, la République d'Irlande a retiré de sa constitution l'article qui stipulait sa souveraineté sur l'ensemble de l'île ! Une paix relative semble régner mais....
J'ai été agréablement surpris par la qualité de l'écriture de ces textes, qui furent très légèrement remaniés.
Extraits :
- Trois tortionnaires primaires-et ils seraient ici toute la journée.
- Les matons n'aimaient pas que l'on emploie le gaélique. Cela les éloignait, leur donnait l'impression d'être des étrangers et les gênait même.
- Je ne pense pas que les Brits soient très contents en ce moment, fiston, avec tout le XXXXXXXXXXXXXXXXX (censuré).
- Autrement dit, ils vont le tabasser pour la troisième fois de la journée.
- Sans verres aux fenêtres, il n'y avait rien pour nous protéger.
- Qui le croirait si on disait que l'on passait l'été à ramasser des asticots pour nourrir les oiseaux?
- Et encore ce silence de tombe mortuaire. La tension suspendue comme une guillotine.
- ...l'un d'eux se mit à frotter vigoureusement avec une brosse à chiendent mon dos déjà en lambeaux.
- Et moi ? Je resterai toujours le même - un Irlandais luttant pour la liberté du peuple opprimé.
- Mais regarder un pot de chambre immonde ou quatre murs sales et puants ne fait qu'aggraver la déprime.
- Lundi 2 mars : J'ai vu le médecin et je fais 64 kg. Je n'ai pas de problème.
- Mardi 3 mars : 63 kg aujourd'hui et alors ?
- Samedi 7 mars : Je fais 61 kg aujourd'hui. En baisse.
- Lundi 9 mars : Je vais bien et mon poids est de 60 kg.
- Jeudi 12 mars : Je fais 58, 75 kg.
- Mardi 17 mars :Mon poids était de 57, 7 kg. Rien a signaler point de vue santé.
Éditions : Gatuzain.
Titre original: One day in my life. Writing from prison. (1983).
* Notre jour viendra
28 mai 2008
BEHRENS Peter / La loi des rêves

La loi des rêves.
Peter BEHRENS.
Note : 3,5 / 5.
An Gorta Mor*.
Auteur canadien né à Montréal, mais c'est un écrivain anglophone. Son premier recueil de nouvelles « Night Driving » date de 1987. Ce roman qui est son premier a obtenu le Governor General’s Literary Award en 2006.
Le sujet est le peuplement du continent américain par les émigrés irlandais. Quelques rappels historiques et quelques chiffres. Entre 1845 et 1849, une maladie de la pomme de terre fut responsable de ce que la mémoire collective irlandaise appelle « La grande famine » . Les chiffres, qui évidement ne sont pas très fiables, indiquent entre un million et un million cinq cent mille morts et autant d'irlandais quittant leur terre natale. Les régions les plus pauvres étant celles où le gaélique était la langue maternelle, la culture irlandaise devient minoritaire dans son propre pays.
Ce livre commence en 1846 ; pour toute l'Europe cela sera une année de disette, pour l'Irlande cela aggrava la situation.Fergus O'Brien a vu sa famille mourir de faim, leur maison incendiée par les soldats. Avec les corps de ses parents et de ses soeurs à l'intérieur. Il a vu les morts de l'asile où les propriétaires terriens l'ont placé, il a vu les routes pleines de mourants, victimes de fièvre ou de malnutrition. Il a vécu avec des enfants transformés en bandits de grands chemins, dans une Irlande dévastée. Entre vengeance et vols pour se nourrir, il survit tant bien que mal, il tente l'attaque de la ferme des Carmichael, les fermiers qui l'ont expulsé. Mais l'attaque échoue, et paradoxe dans ce pays qui meurt de faim, il aidera à convoyer un troupeau de boeufs en partance pour l'Angleterre! De Dublin, où aussi des escrocs profitent de la misère humaine, il partira pour Liverpool, première étape d'un long périple aventureux qui le conduira au Québec. A Liverpool, il connaîtra la misère, la rivalité sanglante entre ouvriers écossais et irlandais. Puis il travaillera dans une maison close, mais repartira encore, au Pays de Galles cette fois où il participera à la construction des premières lignes de chemins de fer où il rencontrera la rousse Molly.Il participera à cette grande aventure humaine que sera le peuplement de l'Amérique du Nord.
Fergus est le personnage principal de cette fresque romano-historique, enfant des montagnes irlandaises. Jeune homme lâché sur les routes, il survivra.
Luke, jeune fille qui fut contrainte à se prostituer, lui enseignera l'amour et Shamie, déserteur après qu'il eut été fouetté en public, vivront avec lui en Irlande avant de perdre la vie.
Le Terrassier, compagnon de voyage, Arthur Mc Bride pour l'état civil, être fantasque, source de problèmes, irlandais et bagarreur jusqu'au bout des doigts.Molly la Rousse, fuira un homme qui la frappe et accompagnera un moment Fergus dans la longue traversée vers le nouveau monde. Femme de ressources, elle survivra à la fièvre et arrondira leur magot au jeu. Ormsby, vieil homme qui revient au Canada et qui se prendra d'estime pour Fergus, qui lui rappelle son fils décédé.Comme dans tous les romans de ce genre les personnages foisonnent, principaux ou secondaires, chacun participant à l'histoire, dans ce cas précis avec un grand H. Du fermier irlandais à la jeune prostituée au grand coeur.
Je ne suis pas un adepte des sagas se déroulant sur plusieurs années. Ce roman est bien écrit, un peu long à mon goût. Il réunit tous les ingrédients nécessaires pour un bon livre, sans réelle surprise.
Extraits :
- A la fin de l'été, avant la récolte des pommes de terre, survenait « mi an ocrais », le mois de la faim.
- Nous sommes ici chez nous, et nous n'en bougerons pas.
- ...tandis qu'une fourrure noire-la fourrure de la faim- leur poussait sur le front, les joues et le dos des mains.
- C'est cela la loi des rêves, rester en mouvement.
- Puis il s'aperçut qu'il s'était adressé à elle en irlandais, langue qu'elle ne parlait pas.
- Personne n'accueille la mort avec plaisir, ceux qui en sont le plus proche encore moins que les autres.
- Les garçons de la tourbière préfèrent mourir à la guerre que dans le fossé, Fergus.
- Bah! De toute façon on ne voit pas pourquoi ils veulent quitter leur pays.
- Terreur ; c'est le mot. La terreur qui fourmille au bout des doigts.
- Si je meurs, je voudrais que les gars m'ensevelissent dans le drapeau vert.
- ...ils savent qu'on est irlandais. Tous les jours la haine monte dans les rues.
- En Irlande la terre les avait trahis, elle avait empoisonné ce qu'il y avait dans leur assiette.
- Il est la-bas le mystère, de l'autre côté de l'eau.
Éditions : Christian Bourgeois.
Titre original: The laws of the Dreams.
Annexes:
Le site de l'auteur
*La grande famine en gaélique.
« Ils nous enterraient sans linceul ni cercueil » Seamus Heaney.
Un article du monde diplomatique : ici.
Quelques romans sur le sujet, mais il doit y en avoir beaucoup d'autres : Famine de Liam O'Flaherty, L'adieu au Connemara d'Hervé Jaouen et L'étoile de mer de Joseph O'Connor.
17 mars 2008
CHALANDON Sorj / Mon traître.

Lu dans le cadre de la Saint Patrick
Mon traître.
Sorj CHALANDON.
Note : 3,5 / 5.
Pourquoi?
L'auteur qui fut reporter en Irlande du Nord pour « Libération » à l'époque où certains journaux étaient encore présents à Belfast.
Il nous livre ici une version romancée de la vie de Denis Donaldson, membre du Sinn Fein qui fut en réalité pendant vingt ans un espion du gouvernement britannique. Nul ne sait réellement pourquoi il a trahi!
Un parisien, homme plutôt austère que sa femme a quitté, aime se rendre en Irlande. Un jour quelqu'un lui dit, si tu veux connaître l'Irlande il faut aller au Nord. Petit à petit grâce à la musique il s'introduit dans la mouvance républicaine de Belfast. Il rencontre des activistes dont Tyrone Meehan avec qui il entretient des relations ambiguës. Puis il prête une chambre à Paris à des irlandais de passage, il sert de passeur pour de l'argent. Nous suivons donc cet homme dans cette période agitée de l'histoire de l'Irlande et de la Grande-Bretagne. De Bobby Sands aux accords du Vendredi Saint.
Si le côté historique est bien rendu et peut amener quelques néophytes à s'intéresser au problème, le côté roman est très anecdotique.
Antoine, luthier, s'engage dans la cause républicaine, dommage que ce personnage soit peu crédible, trop naïf et qui semble uniquement être là comme faire valoir au personnage principal du livre Tyron. Il en est en quelque sorte le narrateur admiratif, puis consterné, par exemple lorsqu'il découvre que tous les irlandais de passage à Paris ont été arrêtés après qu'il les ai désignés à Meehan.
De celui-ci, nous suivons le parcours militant depuis de longes années, sa seule défense est « J'ai été compromis » pourquoi et par qui? Nul ne le saura jamais, à moins que ses assassins aient réussi à le faire parler et là encore ils ne s'en vanteront pas. Quelle vie a eu cet homme pendant toutes ces années?
John O'Leary est pour moi un des personnages les plus sympathiques de ce livre, il fait partie des victimes de l'Histoire. Son fils a été tué par les forces de l'ordre, il sera lui victime de sa propre bombe. Et comme toujours la victime sera Cathy, l'épouse et la mère qui quittera cette ville. Comme Sheila, l'épouse de Meehan qui elle aussi se retrouvera seule.
Il faut noter que le choix des noms n'est pas, il me semble, fortuit, John O'Leary (1830/1907) est un des premiers prisonniers politiques irlandais ou du moins le plus célèbre de l'époque, il fut également écrivain et William B.Yeats avait beaucoup d'admiration pour lui.
Le prénom Tyrone évoque le Tyrone qui est un fief de L'I.R.A. Ce comté paya un lourd tribut à la lutte armée, plus de 50 de ses volontaires périrent au combat.
A noter que la majorité des lecteurs qui ont fait des chroniques pour ce livre, s'étonne de l'engagement de cet homme dans un combat qui n'est pas le sien. Je pense que pour les gens de ma génération (60 ans et plus) qui avons suivi «Les Troubles » pendant des décennies, il est acceptable que certains soient passés à non pas la lutte armée, car l'I.R.A., malgré la présence dans ces rangs de non-Irlandais, n'a jamais accepté qu'ils participent à une quelconque opération militaire, mais à un militantisme engagé.
L'atmosphère de Belfast, ville en guerre, est, je trouve, très bien rendue, mais comme je le craignais, la réalité dépasse et de loin la fiction.
Un livre qui laisse une impression étrange, ne sachant pas s'il doit être un témoignage ou un roman. Mais il est surtout la narration de la désillusion d'un homme.
Extraits:
- Les musiciens chantaient la guerre. Une chanson rebelle, avait dit Jim
- Le « Soldier Song » fut mon premier repaire.
- Les soldats britanniques devenaient ainsi ombres, et donc cibles, et donc morts.
- Il détestait l'Angleterre parce qu'il aimait l'Irlande.
- C'était une mélodie de guerre. Un monde soudain. Les armées bretonnes jetées contre les remparts de Montparnasse.
- Devant moi, chaque Irlandais portera un jour ce masque de guerre.
- Un autre répète « Nos gars sont là » en clignant de l'oeil tout autour.
- J'en veux à ces salauds pour ce qu'ils ont fait de nous. Je leur en veux parce qu'ils nous ont obligés à tricher, à mentir et à tuer. Je déteste l'homme qu'ils ont fait de moi, a encore dit Tyrone Meehan.
- Tu étais Antoine, te voilà Tony, a ri Tyrone Meehan.
Et j'ai ri aussi.
- A qui l'I.R.A. pouvait-elle rendre les armes? Elle n'était ni vaincue, ni exsangue. Il n'était pas question de reddition militaire mais de courage politique.
- Mon Irlande était du sable.
Éditions : Grasset.
26 décembre 2007
O'CRIOMHTHAIN Tomas / L'homme des îles.

L'homme des îles.
Tomas O'CRIOMHTHAIN (1856/1937).
Note: 5 / 5.
Dernier refuge.
Imaginez quelques îles perdues au large de l'Irlande, pas très loin certes, car visibles à l'oeil nu, mais si différentes. Les Blasket, ces dernières terres avant l'Amérique, le gouvernement irlandais a décidé de les évacuer en 1953, mais là sont nés ou ont vécu trois des plus grands écrivains irlandais de langue gaélique. Peig SAYERS*, Tomas O'CRIOMTHTHAIN et Muiris O SUILEABHAIN. Trois sur une population qui ne dépassa pas cent vingt, cent trente habitants! Les versions anglaises des noms pour les hommes sont Tomas O'Crohan et Maurice O'Sullivan. On peut y ajouter Micheal O'Gaoithin, fils de Peig Sayers qui mit sur papier les paroles de sa mère.
Au moment de son évacuation, seules vingt deux personnes y résidaient encore!
Ce livre, terminé en 1926 et publié en 1929, fut certainement le premier livre de renommée mondiale publié en gaélique.Tomas est paysan et pêcheur comme tout îlien, il est nécessaire d'avoir plusieurs activités. Les familles sont souvent nombreuses, mais beaucoup des enfants quitteront l'île pour partir, souvent en Amérique.Les naufrages, non provoqués (?) qui soulagent l'île de la misère en apportant des marchandises inattendues dans ces contrées, où l'auteur dit avoir eu l'âge adulte avant de boire du thé!Les habits bleus, honnis de la population représentent le pouvoir anglais, luttant contre l'alcool de contrebande et tentant de rafler le butin des naufrages.L'école et la nécessité d'apprendre l'anglais, mais les institutrices repartent pour se marier, et le poste reste vacant pour un temps indéterminé.L'habitat est en général petit et tout le monde cohabite, poulets, cochons, chiens et chats, seul l'âne reste dehors!La vie quotidienne simple, mais rude et la précarité de toutes choses ont amené les autorités à déplacer la population restante en Irlande, où elle s'est fondue petit à petit!
La vie et mais aussi son contraire la mort précoce, par maladie ou par la mer, grande dévoreuse d'hommes! Les îliens, société miniature, entraide, comme cette garde permanente signalant l'arrivée de tous bateaux, surtout ceux de l'administration anglaise!Les "continentaux", comme l'inspecteur scolaire aux quatre yeux, premier homme portant des lunettes que les enfants voient!
Une écriture sobre, certaines critiques parlent même de sécheresse, je pense que le but de l'auteur n'était pas d'écrire beau, mais vrai. On sent malgré tout une grande nostalgie, masquée parfois sous un humour naturel. Certaines expressions sont très imagées : "Le fond de l'écuelle" comme dit l'auteur, le dernier de la nichée. Ou toujours en parlant de lui même "Le veau d'une vieille vache".
N'attendez pas des héros au détour de ces pages, vous ne trouverez que des gens exceptionnels, mais modestes. Mais cette population fût une mine d'or pour les linguistiques du monde entier. Un témoignage indispensable d'un monde mort à tout jamais, l'île n'étant plus peuplée que de moutons et quelques bergers parfois.
Quelques lignes du poète Desmond Egan au sujet des Blasket :
- j'ai attendu du haut d'une falaise
quelque signe de la terre d'Irlande
ai commencé à comprendre pourquoi la médiocrité
n'a jamais été de mise ici
où la vie est un exil.
Éditions : Petite Bibliothèque Payot/ Voyageurs.
Titre original: An t'Oileanach (Titre gaélique).
A noter un excellent reportage sur cet auteur et les îles Blasket dans le Ar Men n°99.
* Voir la chronique.
http://eireann561.canalblog.com/archives/2006/05/10/1851294.html
Liste des ouvrages disponibles en français (à ma connaissance).
Peig par Peig Sayers (An Here)
Vingt ans de jeunesse par Maurice O'Sullivan (Terre de Brume)
L'homme des îles de Tomas O'Crohan (Payot)
Plus le recueil de poésie Peninsula de Desmond Egan (Fédérop)
05 mai 2007
FIEROBE Claude / L'Irlande fantastique.

L'Irlande fantastique
Claude FIEROBE (présenté par)
Note : 3
Fantastique Irlande!
Recueil de 12 nouvelles fantastiques irlandaises qui ont toutes été publiées entre 1825 et 1915. Pour chaque auteur, une biographie nous permet de mieux les découvrir après une préface très instructive.
Certains noms sont très connus des amateurs du genre : James M. O'Brien, Bram Stocker, Sheridan le Fanu ou Charles R. Mathurin.
D'autres sont connus, mais pas spécialement pour le fantastique, Oscar Wilde et William Carleton. D'autres, comme Charlotte Ridell, sont très peu (ou même pas du tout) traduits en français.
La nouvelle qui ouvre ce recueil, "Le château de Leixlip" de Charles Mathurin" à qui l'on doit "Malmoth" est un récit gothique par excellence : un château, une jeune fille mariée à un mystérieux seigneur écossais, l'amour est profond, mais pas éternel, un poignard sanglant brisera leur bonheur.
William Carleton, avec son récit 'Wildgoose Lodge' nous raconte un fait divers véridique qui s'est passé en 1819, et qui s'est terminé par la pendaison de plusieurs membres d'une société secrète.
Les frères Banim, John & Michael, écrivains catholiques, sont les observateurs du monde paysan et de ses croyances. Leur nouvelle s'intitule "Le gardien du cimetière" : un homme alcoolique ayant épousé une veuve veut que le fils de celle-ci le remplace dans son travail nocturne, l'enfant en sera marqué pour longtemps.
James O'Brien, est surtout connu pour une histoire très étrange "Qu'était—ce?" ici, il nous conte une version de "la damnation de Faust",
un poète faisant un marché avec un médecin pour les yeux d'une belle.
Oscar Wilde et son conte "Le jeune roi" met un peu d'humanité dans ces mondes étranges et pas toujours rassurants.
Parfois les auteurs sont plus tragiques que leurs personnages comme Gerald Griffin (1803/1840), orphelin il quitte l'Irlande pour Londres, écrit plusieurs pièces de théâtre, vit dans la misère. Il rentre en Irlande, puis dans les ordres. Il meurt de maladie et de privation. Sa nouvelle a pour titre "La Saint Martin".
Sort peu enviable également pour James Clarence MANGAN( 1803/1849).
Chagrin d'amour, mort des parents et soucis financiers, rien ne lui fut épargné. L'alcool, l'opium et la misère l'accompagneront toute sa vie. Il mourut pendant l'épidémie de choléra.
Un reproche, la nouvelle de William Carleton "Wildgoose Lodge" est excellente, mais n'a pour moi rien de fantastique. Dommage aussi l'absence de Lord Dunsany qui est un des maîtres incontestés du genre.
C'est toujours difficile de juger ce genre de recueil ; premièrement, je ne suis pas un adepte du genre et les styles d'écriture sont trop disparates. Il est à remarquer que trois (ou quatre si l'on veut avec Sommerville & Ross.)femmes figurent dans ce recueil.
Une relecture qui n'apporte rien de particulier, mais ce genre de littérature ne m'inspire guère.
Extraits :
- Alors, je serais l'épouse d'un cadavre, dit Anne, car celui que j'ai vu ce soir n'est pas un être vivant.
- On veille les morts de peur que les vivants ne les dérangent. Étrange soumission des vivants à la mort-assurant à celle-ci un royaume et un règne sans partage.
- Je m'ennuyais à mourir-du moins étais-je proche de cette mort apparente qu'est le sommeil.
- Lui seul ne riait ni ne pleurait jamais, lui seul ne croyait pas ce qu'il disait.
- "Tu verras, tu connaîtras, tu comprendras toute chose".
- En temps de guerre, répondait le tisserand, les forts asservissent les faibles et en temps de paix, les riches asservissent les pauvres.
- Messire, ne sais-tu pas que c'est du luxe des riches que vient la vie des pauvres.
Éditions : Terre de Brume.
24 avril 2007
RIGAL Denis / Poésie d'Irlande (Anthologie)
Poésie d'Irlande (Anthologie).
Denis RIGAL.
Poèmes éternels.
Note : 4/5.
La quatrième de couverture précise deux choses : il ne s'agit que de poésie irlandaise de langue anglaise et elle ne prétend nullement être exhaustive. Pour chaque poète, une biographie figure dans l'ouvrage.
Je félicite encore une fois Monsieur Denis Rigal pour ce recueil de poésie.
Parlons maintenant du contenu de cet ouvrage;
Patrick Kavanagh. Est surtout connu pour son très long "The Great Hunger". C'était un homme de la campagne et sa poésie se démarque d'un Yeats par exemple. Il y met en parallèle la grande famine qui décima l'Irlande dans les années 1845/1850 et la grande misère sexuelle des paysans irlandais dans les années 1950. L'intégrale de ce texte se trouve dans "L'anthologie de poésie irlandaise du XXème siècle" aux éditions Verdier.
Thomas Kinsella. Il est poète et également traducteur de la langue gaélique, on peut lire sa traduction de "La Razzia" d'après la mythologie irlandaise ou un recueil de poésie "Le messager".
John Montague. Il est né à Brooklin, a la particularité d'être d'une famille de paysans ulstériens, mais catholiques, ce qui n'est pas forcément facile à vivre. Dans "Retour à Herbert Street", il parle des soirées bien arrosées de Brendan Behan :
- Les cafés ferment : un taureau échappé,
Brendan Behan gravit la rue en se heurtant aux murs,
S'écroule dans notre cuisine en hurlant "John"......
que Brendan roule sa carcasse,
en chantant dans la rue, comme la brouette de Molly Malone.-
Richard Murphy. Il vient d'une famille bourgeoise, fils d'un haut fonctionnaire britannique, et vécut à Ceylan. Il fit ses études à Oxford et à Paris. Un court poème que j'aime beaucoup "Double négative" :
-debout sur la quai
L'inconnu à bord du bateau poste t'intriguait
Alors que sur le bateau poste j'étais
intrigué par l'inconnu sur le quai.-
Seamus Heaney*. J'en parlerai moins, lui ayant consacré deux chroniques
mais malgré tout ces quelques vers :
-Juste trois jours après que l'on avait abattu
les treize hommes à Derry.
PARAS TREIZE, affichaient les murs.
BOGSIDE ZERO. Ce mercredi-là
Nous retenions notre souffle-
Derek Mahon*. La même chose que pour S.Heaney, dans le sens où j'ai déjà parlé d'un de ses recueils. Un grand poète bien méconnu, hélas!
Paul Muldoon. Il vient du Nord, il écrit sur la condition sociale comme dans son titre "Mariage mixte".
Eithne Strong. J'ai une estime particulière et beaucoup d'admiration pour cette dame au parcours très atypique ; fonctionnaire, elle se marie et élève ses neufs enfants. Elle passe ensuite une licence de Lettres Étrangères à Trinity College. Son oeuvre est très féminine pour ne pas dire féministe comme dans "Ce que disait la femme libre".
-O bel évêque pourpre
Je les vois partout, les femmes usées
menées, méprisées
acceptant le joug
du dogmatisme
(une fille gentille-autrement dit
une pauvre loque sans instruction).........
O beau garçon eunuque pourpre-.
Éditions : Sud éditions. Domaine étranger.
Autres chroniques de cet auteur :
Traductions : Veille de nuit de Derek Mahon ; La mort d'Hektor de Brian Coffey
Nouvelles : Les proies et les ombres.
20 septembre 2006
MARX Roland / Eamon De VALERA
Eamon De VALERA Roland MARX Note : 4 Un destin national ! Que dire de l’homme qui incarnait à lui seul le destin de l’Irlande du XXème siècle ! Une biographie, des discours et des témoignages. Un ouvrage intéressant, mais étant paru dans la collection "Politiques & Chrétiens" il est beaucoup question de religions (mais pouvait-il en être autrement ?) Dans les témoignages, on trouve un article du Cardinal, Paul Poupart, par exemple. Mais à l’inverse, certaines décisions politiques dictées par un catholicisme fervent ont fortement inquiété les protestants nord-irlandais et n’ont pas facilité l’ouverture du dialogue nord-sud. Par exemple, il propose : "Qu’aucune loi ne pourra être votée qui établisse le divorce" Et l’Etat interdit en 1935 la fabrication, l’importation et la vente de contraceptifs. On peut également se poser des questions sur la continuité de son utopie d’une Irlande rurale et gaélique, qu’il maintient contre vents et marées. Une petite phrase explique peut-être sa non-participation aux négociations qui aboutirent au traité de paix anglo-irlandais (qu’il désavouât très tôt) Sa méfiance est nourrie très tôt par une antipathie profonde à l’encontre de Churchill, qu’il considère comme un unioniste et un impérialiste sans scrupule. Il apparaissait être un personnage austère et dévot dont certaines décisions peuvent surprendre comme aller présenter ses condoléances à l’ambassade d’Allemagne pour la mort d’Hitler. Une autre position sur la scène internationale, prêta à polémique, c’est la décision de neutralité pendant la deuxième guerre mondiale. Il faut malgré tout reconnaître que les aviateurs américains furent toujours mieux accueillis que les aviateurs allemands. Un ouvrage très intéressant sur un homme clé de la politique mondiale du siècle dernier qui de révolutionnaire passât au statut de figure emblématique de son pays. Un personnage ambigu et contrasté, qui malgré ce livre me laisse une impression mitigée. Sûrement pâlit-il de la comparaison avec Michael Collins, plus jovial, plus homme de terrain, mort jeune au combat. Mais Collins aurait vieilli lui aussi ? Extraits : La guerre civile : Le bilan ultime s’établit à une douzaine de milliers d’emprisonnés, mais surtout à la mort de quelques 4000 combattants en moins d’un an. -De Valera aurait péché par ambition, par orgueil et surtout, par un complet dédain de la volonté démocratiquement exprimée par son peuple. Au sujet de la mort d’Hitler : Pendant toute la durée de la guerre, le comportement du Dr Hemptel fut irréprochable. Il a toujours été amical et constamment correct en contraste marqué avec Gray. -On a mis en exergue les secours humanitaires envoyés à Belfast au temps des bombardements de la ville, on n’a souligné qu’il ne s’était pas opposé au départ de son pays de quelques 50000 volontaires qui allèrent s’engager dans l’armée britannique. Sur la littérature : "Plusieurs romanciers et poètes récents ou encore vivants ont publié des œuvres qui semblent résister à l’épreuve du temps " Mais dans les faits, la censure était omniprésente. Mac Gahern et d’autres en furent victimes. Au sujet de la résistance passive en Inde, il l’expliquait par : " La différence des problèmes, l’énormité de la population, les conditions de vie des habitants et la distance de la métropole " Editions Beauchesne. Collection Politiques & Chrétiens. La photo de présentation ne correspond pas au livre.







