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Attaquer la terre et le soleil.
Mathieu BELEZI.
Note : 5 / 5.
Il est où le paradis promis ?
J’avais beaucoup aimé il y a quelques années « Les vieux fous », deuxième tome de la trilogie algérienne de cet auteur.
Je pense que je vais essayer de lire l’intégrale de cette trilogie.
Nous sommes au XIXe siècle, la conquête de l’Algérie commence.
Pour conquérir une colonie, il faut une force armée, ensuite pour faire vivre cette nouvelle conquête, il faut des colons, des cultivateurs et encore et toujours des forces de l’ordre.
Deux séries de chapitres nous font partager l’ordinaire, premièrement des colons « Rude besogne », puis celle des conquérants « Bain de sang ». Ces deux points de vue se succéderont chapitre après chapitre.
Une femme Séraphine nous raconte la dure existence de ces gens qui ont cru au miracle et au paradis promis par les autorités françaises.
Dans une des premières phrases du livre, elle nous donne son sentiment après un voyage éprouvant et où elle découvre la terre qui lui a été attribuée :
- je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer quand nous sommes arrivés et que nous avons vu la terre qu’il allait falloir travailler.
Et les malheurs vont se succéder…
Puis nous rejoignons les troupes qui doivent assurer la conquête au mépris de toutes les lois, troupes qui savent qu’elles bénéficient d’une impunité totale. Le commandement à Alger est très loin.
Alors, on pille, on tue, et l’on viole à tour de bras.
Les soldats du capitaine Landon, qui, au fur et à mesure des pages, semblent sombrer dans la folie, suivre son exemple désastreux. Son argument principal vis-à-vis de la population arabe est un sabre qu’il manie avec une certaine dextérité. Il décapite allègrement les récalcitrants. Ses subalternes, grisés par cette vie de ripailles, le suivent aveuglément.
La mort rôde, une grande partie des colons est décimée par le choléra, quelques soldats perdent également la vie…
L’Histoire s’écrit couleur rouge sang.
Deux catégories de personnages, les civils à qui on avait promis monts et merveilles, des familles qui croyaient au miracle, et qui sont décimés, mais malgré tout la vie continue cahin-caha. 
De l’autre côté, la force militaire, qui très souvent outrepasse ses droits, et pour qui la vie des indigènes n’a aucune valeur. Les seuls qui trouvent un peu grâce à leurs yeux sont leurs femmes.
Un très grand livre, un récit ne se cachant pas dernière le politiquement correct. Le pouvoir hélas rend fou, même chez les militaires.
Il est à signaler que ce roman n’a pratiquement pas de ponctuation, ni points, ni virgules.
Certains passages sont très durs, âmes sensibles s’abstenir !
Extraits :
- jusqu’à quand sainte mère de Dieu ? jusqu’à quand ?
- des broussailles, de la rocaille, et des nuages si bas qu’ils donnaient envie de disparaître sous terre.
- c’était comme si chacun de nous, pauvres et naïfs apprentis colons à peine débarqués, était déjà en train de pourrir et de se décomposer
- Staouëli, Fort-l’Empereur, Mascara, Constantine, le défilé des Portes de fer franchies en musique, la prise de la smala d’Abd el-Kader, les enfumades du Dahra
- non, nous ne sommes pas des anges, mais des soldats foutre dieu ! des soldats !
- elles sont échevelées, palpitantes, ont le ventre tout barbouillé de sperme
- on le sait que c’est Noël, capitaine, on le sait tous, Breton, Alsacien ou Marseillais nous savons tous que la nuit prochaine sera la nuit de l’Enfant Jésus
-  elles sont belles et bonnes vos femmes! vraiment vous en avez de la chance ! on n’a pas ça nous autres dans nos campagnes de France ! toutes vérolées, cabossées, épuisées par le travail et la ponte !
- sainte et saint mère de Dieu, ne vaut-il pas mieux que je me taise
- on a la gueule des mauvais jours, une haleine de forçat, l’œil en couille de taureau tant la nuit a été dure dans ces ténèbres du diable
Éditions : Le Tripode (2022).
Autre titre de cet auteur sur ce blog :
les vieux fous.