Au fil du rail
Au fil du rail*
Ted CONOVER .**

Note : 5 / 5.

Sur les rails…
Pour lutter contre le confinement, la littérature et celle du voyage, pas celle des croisières, non celle des pionniers, des ouvriers et des vagabonds. Après Nelson Algren et son «  Un fils de l’Amérique », je reprends le train.
Dans ce livre reportage, Ted Conover parcourt les États-Unis, non pas, à l’opposé de Jack Kerouac « Sur la Route », mais principalement par le rail.
En 1980, Ted Conover est un étudiant en anthropologie de 22 ans lorsqu’il décide de s’immerger dans l’existence des derniers « Hobos », sans domicile fixe, vagabonds des grands espaces, « Brûlant le dur » suivant l’expression consacrée.
Durant les premières pages de ce récit, il nous explique pourquoi les « Hobos » sont en voie de disparition à l’heure actuelle. Parmi les causes, la nouvelle configuration des trains de marchandises et également le changement d’attitude du personnel des chemins de fer.
Mais cela n’arrête pas le jeune homme, alors, suivons-le dans ses nombreuses aventures.
Sauter dans un train en marche, se cacher des « Bouledogues », surnom des policiers du rail chargés de la répression, décoder les compagnies où les cheminots sont les plus sympathiques, trouver les villes, souvent inconnues qui sont des « nœuds ferroviaires » où plusieurs lignes et compagnies se croisent, bourgades où le nombre des lignes est le plus important. Mais cela n’empêche nullement de partir au hasard, ne pas savoir quelle sera la prochaine destination, le prochain arrêt, la ville étape suivante ! Sauter d’un train sans savoir où l’on va ! Il va beaucoup apprendre des us et coutumes de ces gens du voyage, le vocabulaire de ces hommes, avec Lonny qui l’acceptera durant ses premiers voyages.
Connaître les bonnes adresses et leurs appellations dans chaque ville, celles pour survivre, le « Sally » l'armée du salut, le « Wally » Goodwin Store, « St Vinnie » Saint Vincent de Paul, etc...
Il y a des différences et une hiérarchie dans le monde des marginaux : trimard, c'est le haut du pavé, le trimard voyage et travaille, le hobo voyage mais ne travaille pas, le clodo ne voyage pas et ne travaille pas. Le carotteur est l’équivalent de clodo !
Mettre son orgueil de côté, accepter de mendier, de fouiller dans les poubelles des restaurants, d’être d’une propreté plus que douteuse après avoir passé la nuit dans un wagon de… charbon.
Une situation insolite, passer la nuit à dormir dans une voiture neuve tout en étant passager clandestin dans un train de marchandises
livrant des automobiles !
Retour à Denver, sa ville natale, rencontrer une amie de lycée, croiser des amis de la famille, mais ne pas aller voir celle-ci. C'est également dans cette ville qu'il connaîtra pour la première fois la prison.
Et les voyages continuent tant bien que mal.
Être confronté
à la violence, au racisme pour les rares hommes de couleurs, connaître le froid, la faim et le mépris du monde dit « normal ». Dans les analles criminelles américaines, il y a eu au moins deux tueurs en série ayant adopté le mode de vie hobo et qui de ce fait furent très durs à démasquer.
Durant ces années erratiques, Ted Conover rencontrera de nombreux personnages, des hommes surtout, une seule femme Sheba qui habitait dans un abri confectionné par un empilement de pneus, pour avoir le matériel de son ouvrage.
Ted Conover est un spécialiste de l’infiltration, il a, entre
autre, été gardien de prison à Sing Sing, travailleur immigré parmi les clandestins mexicains ou chauffeur de taxi à Aspen, station de sport d’hiver huppée !
Un livre document sur un mode de vie en voie d’extinction.
L’écriture est sobre,
journalistique donc sans effets de manche. Quelques références littéraires en plus de Jack Kerouac, Georges Orwell pour « Dans la dèche à Paris  et à Londres» et Ben Rietman pour « BoxCar  Bertha ».
Une lecture enrichissante, une écriture un peu froide mais agréable.
Ouvrage agrémenté de plusieurs photos.
Il y a dans ce livre un passage que je trouve très intéressant :
Dans « sur la route » de Jack Kerouac, que j'avais lu pendant l'été, j'avais été frappé par la récurrence de l'adjectif « triste » pour décrire presque tout ce qui était lié à ces voyages-« la triste autoroute », « la triste ville », « la triste nuit américaine ». Pourquoi, mettais-je demandé, fallait-il que ce fut triste ?
Extraits :
- La confiance n'est pas chose facile sur les rails.
- Figurant de cette scène spectaculaire, il semblait plein de références, misérable hobo dans une vaste cathédrale naturelle.
- À présent je réalisais que, sauf si tout un tas de choses dans ma vie tournait mal, je ne pourrais jamais vraiment être un hobo. Devenir un hobo, c'était emprunter le rude chemin d'une forme de crise personnelle qui débutait bien avant les rails.
- Sur un train en mouvement, le hobo peut se sentir invincible. Une fois au triage, en revanche, il retrouve ses principaux ennemis naturels : la police, les autres hobos, et les trains eux-mêmes. Tous deviennent plus dangereux à la nuit tombée.
- La picole était simplement une autre façon de voyager.
- Il n'était pas censé y avoir de classe paysanne aux États-Unis, et les millions de Mexicains sans-papiers en formaient pourtant une.
Éditions : Éditions du Sous-Sol (2016).
Titre original : Rolling Nowhere ( 1984).
Traduit de l’anglais ( États-Unis) par Anatole Pons.
* L’Amérique des Hobos.
** Un reportage de Ted Conover.
Autres titres consacrés au mouvement hobos sur ce blog :

TULLY Jim : Vagabonds de la vie.
RIETMAN Ben : BoxCar Bertha.
KROMER Tom : Les vagabonds de la faim.
ALGREN Nelson : Un fils de l'Amérique.