L'inexorable enquête

L'inexorable enquête.
Samuel FULLER.
Note : 4 / 5. 
La Une du jour.
Grand cinéaste, j'ignorais qu'il fut aussi, en parallèle, écrivain. Ses films sont noirs, ses écrits aussi, me semble-t-il, après la lecture de ce roman.
Carl Chapman est éditeur de « La Comète », journal qu'il a sorti de l’anonymat. Il a lancé un projet pour toucher une autre catégorie de lecteurs «  Douze mille cœurs solitaires trouvent le bonheur».
Il n'a pas hésité à louer le « Madison Square Garden ». Il est à l'apogée de sa gloire, la salle est comble de tous les nouveaux arrivants aux États-Unis. Chacun cherche l'âme sœur, et pour les plus purs, la femme à marier. Chapman rencontre pour la première fois un de ses collaborateurs aux dents longues, Lance McCleary, dont il se sent le mentor. Un des meilleurs reporters du journal, par contre l'étique n'est pas son point fort. 
Il dit volontiers : « Les grands reporters fabriquent leurs affaires quand l'actualité chôme ».
Mais une de ses vies antérieures va resurgir par ce simple nom prononcé par une voix féminine :
- « John Grant ».
De cette ancienne existence qu'il aimerait oublier réapparaît un fantôme, une femme cadavérique, l'ombre d'un jeune fille belle et rose qu'il a quitté des dizaines d'années auparavant, Charlotte. Le trouble est évident, pensant s’expliquer avec cette femme très amoureuse, il la raccompagne chez elle. La discussion tourne mal, très mal, il la tue… et tente de faire croire à un accident.
Sûr de lui et persuadé que cette affaire va faire augmenter les ventes,
 Chapman confie à McCleary le soin d’enquêter, il offre une prime, puis la double. Il veut savoir à quoi correspond un ticket de prêteur sur gages trouvé chez Charlotte et pour cela il doit retourner dans le quartier des épaves et des alcooliques. Il retrouve un ancien reporter qui le reconnaît, il lui donne de l’argent mais perd le ticket…
Commence alors un duel feutré entre le malin Chapman froid et calculateur et le brillant enquêteur et reporter McCleary...
 
Tout va se jouer sur une photo de mariage, le marié est flou et peu reconnaissable...
Deux personnages principaux, dont l’un Chapman joue à la souris avec l’autre McCleary. Celui-ci est un charmeur obstiné mais jeune. La querelle des modernes contre les anciens.
C’est bien écrit et pas du tout « scénarisé » comme je le craignais de la part d’un cinéaste reconnu.
Une lecture des plus agréable, donc une bonne surprise. 
Extraits :
- Elle était si petite qu’ on se demandait si elle vivait, mangeait et respirait comme les autres.
- Et toutes pépiaient : « Ma photo !ma photo, s’il vous plaît ! S’il vous plaît, ma photo dans le journal demain matin…
- C’est lui qui, le 12 août, résolut le mystère de l’affaire Léonard. Ses déductions psychologiques (lisez : « coup de veine ») lui permirent de devancer la police.
- Pourquoi Lance n’a-t-il pas laissé jeter cette femme à la fosse commune ? Ce serait fini. Dans quelques jours personne n’y penserait plus.
- Et si on apprenait qu’elle avait été mariée à un certain John Grant, qui saurait ce qu’était devenu John Grant. 
- Mais, chemin faisant, il se fait assassiner. Conclusion : Pop est un héros, je suis un génie, mais un type épatant. Les lecteurs sont ravis. Tous les Cœurs Solitaires en frissonnent… Et les flics ne rêvent plus que de nous trancher la gorge.
- «Ouch ! McCleary, c’est honte que j’ai de vous», dit le prêtre en exagérant son accent irlandais pour souligner cette tournure de phrase empruntée aux vieux pays.
Éditions : Rivages / Noir (1994).
Titre original: The Dark Page (1944).
Traduit de l’anglais par Yves Malartic.