Exercices de style
Exercices de style.

Raymond QUENEAU.

Note : 4, 5 / 5
Divagations littéraires !
Un jour, cherchant un livre qui tiendrait dans une poche, pour cause de rendez-vous médical, sans trop savoir ce qui m'attend, je prends cet ouvrage.
L’exercice… un texte trituré à toutes les sauces, mais vraiment à toutes les sauces ! 
Le texte est le suivant :
Notations.
Dans l'S, à une heure d'affluence. Un type dans les vingt-six ans, chapeau mou avec cordon remplaçant le ruban, cou trop long comme si on lui avait tiré dessus. Les gens descendent. Le type en question s'irrite contre un voisin. Il lui reproche de le bousculer chaque fois qu'il passe quelqu'un. Ton pleurnichard qui se veut méchant. Comme il voit une place libre, il se précipite dessus. 
Deux heures plus tard, je le rencontre cour de Rome, devant la gare Saint-Lazare. Il est avec un camarade qui lui dit : « Tu devrais faire mettre un bouton supplémentaire à ton pardessus. » il lui montre où (à l'échancrure) et pourquoi. 
Voilà le but du jeu, car il s’agit d’un jeu littéraire, broder sur ces quelques lignes, mais garder tous les ingrédients de la mouture initiale. La raconter de quatre-vingt dix neuf fois de quatre-vingt dix neuf manières différentes.

Les variations se suivent, et ne se ressemblent pas (heureusement!) et elles ont toutes une option différente. Certaines sont magistrales... et d'autres, hélas, le sont beaucoup moins. Mais ne faisons pas la fine bouche, l'exercice est périlleux et le plus souvent réussi.
Mes préférés sont (sans aucun ordre de préférences) :
Des noms peu usités : « Métaphoriquement », « Pronostications », « Homéotéleutes », « Aphérèses », « Apocopes ». 
Pour les habitants de la perfide Albion : « Anglicisme » et « Poor lay Zanglay ».
En « Loucherbem » ou en « Javanais », pour ces deux textes, prière de se munir d'un dictionnaire.
Une série que je nommerais « Signe des temps » qui comprend : 
 - « Passé indéfini » : Je suis monté dans l'autobus de la Porte Champerret.
-« Présent » : À midi, la chaleur s'étale autour des pieds des voyageurs de l'autobus.
- « Passé simple ». Ce fut midi. Les voyageurs montèrent dans l'autobus. On fut serré.
- « Imparfait ». C'était midi. Les voyageurs montaient dans l'autobus. On était serré.
« Alexandrins ».
-Un jour, sans l'autobus qui porte la lettre S
Je vis un foutriquet de je ne sais quelle es-
Pèce qui râlait bien qu'autour de son turban
Il y eut de la tresse à la place de son ruban. 
Les personnages et les situations sont immuables, la narration est par contre toujours différente.

Donc les personnages, un type au long cou, la tête surmontée d'un galure improbable, un peu mauvais coucheur, pleutre et faux dur.
Un camarade à lui, homme tellement ordinaire qu'il n'est même pas décrit. 
C'est très différent de styles, mais c'est bien précisé dans le titre.
Une lecture agréable qui fait passer un bon moment et qui fait souvent sourire.
Extraits :
- « L'arc en ciel » :
Un jour, je me trouvais sur la plate-forme d'un autobus violet. Il y avait là un jeune homme assez ridicule : cou indigo, cordelière au chapeau. Tout d'un coup, ils protestent contre un monsieur bleu. Il lui reproche notamment, d'une voix verte, de le bousculer chaque fois qu'il descend des gens. Cela dit, il se précipite, vers une place jaune, pour s'y asseoir.
Deux heures plus tard, je le rencontre devant une gare orangée. Il est avec un ami qui lui conseille de faire rajouter un bouton à son pardessus rouge.
- Alors l'autobus est arrivé. Alors j'ai monté dedans. Alors j'ai vu un citoyen qui m'a saisi l'œil. Alors j'ai vu son long cou et j'ai vu la tresse qu'il avait autour de son chapeau. Alors il s'est mis à pester contre son voisin qui lui marchait alors sur les pieds. Alors, il est allé s'asseoir.
Alors, plus tard, je l'ai revu Cour de Rome. Alors il était avec un copain. Alors lui disait, le copain : tu devrais faire mettre un autre bouton à ton pardessus. Alors.
Éditions : Gallimard (1947) Folio. Dépôt légal : mars 1991.