Des balles et de l'opium

Des balles et de l'opium.
Liao YIWU.

Note : 5 / 5.
Un jour à Pékin.
Ce livre est un document exceptionnel sur une des pires répressions exercées par un pouvoir sur son peuple.
Je pense que tout le monde a vu ces images de la place Tian'anmen où un jeune homme empêche une colonne de chars de passer. Qu'est-il devenu ? Un numéro dans la longue liste des disparus. 
Le bilan humain est effroyable et méconnu ! Combien de victimes ? Chiffre tenu secret.
Pour commencer, « Le grand massacre » puis « Rappel des faits ».
Cet ouvrage est très riche en témoignages de toutes sortes, mais tous ces gens à qui Liao Yiwu donne la parole furent victimes à divers degrés de cette répression aveugle. Je ne peux pas décemment les dissocier donc je donne leurs noms, même si je ne parlerais pas de tous leurs témoignages car leurs destins sont les mêmes :
- Wu Wenjian, peintre du 4-juin. Wang Yan, un brave de la rue. Wu Dingfu, père d'une victime du 4-juin. Lui Yi, chef de l'équipe de maintien de l'ordre des citoyens. .Wang Lianhui, le brave des rues. She Wanboa, prisonniers de conscience. Li Hai, prisonnier de conscience. Chen Yunfei, dompteur. Li Bifeng, le poète. Liao Yiwi, poète.
Des arrestations souvent arbitraires, des prétextes cousus de fil blanc, contre-révolutionnaires, ennemis du peuple, etc... etc...
La suite est également la même pour tous : des peines de prison souvent très lourdes, jusqu'à 10 ans ou à perpétuité et aussi la peine de mort.
Le séjours en prisons étaient d'une cruauté poussée à l’extrême, et hélas, les « émeutiers du 4 juin » n'étaient pas les plus tendres entre eux.
Les retours à la vie civile étaient pour ceux qui avaient subi de lourdes peines, une autre épreuve. La Chine avait beaucoup changé, les anciens prisonniers y étaient devenus de parfaits inconnus et la plupart du temps des parias.
Avec en épilogue Liao Yiwu par Liao Yiwu. Donc il s'auto-interviewe en fin d'ouvrage. Il raconte avec beaucoup de pudeur ses propres années de captivité, celle d'un poète qui se voulait libre...
On y trouve ces lignes terribles : 
- En vérité, mes larmes ont alors jailli, la dignité du poète avait été totalement brisée.
L'épilogue, signé Marie Holman, comporte plusieurs textes de Liao Yiwu dont une élégie funèbre à Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix, ami de l'auteur et décédé en détention.
L'écriture ici est sans effets de manches, c'est plus un document qu'un exercice de styles. Cela s'apparente à du journalisme et c'est que qui en fait la force.
Mais c'est glaçant ! Inhumain ! Monstrueux ! Comment est-il possible d’infliger de tels traitements à des êtres humains quel qu’en soit la raison ! Le pouvoir dit-on rend fou, le gouvernement chinois nous en donne la preuve.
Et trente ans après ces mêmes dirigeants sont toujours en place, sont accueillis en grande pompes dans le monde entier. Pour eux les gouvernements de nos démocraties déroulent le tapis rouge... rouge comme la couleur du sang.
Ce monde ne tourne vraiment pas rond !
Il est à noter que l'interviewer Lao Wei est le nom de plume de Liao Yiwu. 
Un énorme coup de cœur… à lire et à ne surtout pas oublier !
Extraits :
- Ils ne tremblent pas d'essuyer leurs bottes de cuir aux jupes des filles mortes.
- Les faits qui se sont produits ailleurs sont tombés dans l'oubli jour après jour.
- J'avais incendié un véhicule après l'« évacuation de la place Tian'anmen » le 4-juin. Cela représentait le « délit suprême, le crime le plus odieux » ; j'ai cru ma dernière heure arrivée. 
- Je me souviens de mon séjour à Paoju ; pour aller aux chiottes, il fallait l'autorisation du chef d'équipe, ensuite il fallait former un duo et s'accroupir cul contre cul.
- Je suis convaincu que je tiendrais jusqu'au jour où les victimes du
4-juin seront réhabilitées, et où nous pourrons consoler leurs âmes innocentes.
- Deng Xiaoping a assisté aux funérailles de Hu Yaobang, et en a fait le panégyrique. Ce nain hypocrite !
- Un bandit aguerri m'a dit que pour soutenir le mouvement étudiant patriotique, il avait participé à la grève générale du vol de Pékin. Du coup, le parti se sentant menacé, a commencé à verser le sang, au point que tout le monde en est resté stupéfié.
Éditions : Éditions Globe (2019).
Titre original : Zidan yapian : Tian'anmen da tusha de shengsi gushi (2017).
Traduit du chinois par Marie Holzman.