Couv Suzanne

Portrait en pied de Suzanne.*
Roland TOPOR.

Note : 4 / 5
Prendre son pied… 
Court roman de ce touche-à-tout des arts, écriture baroque et décalée, mais également dessinateur de grand talent. Les six illustrations de ce livre le prouvent aisément.
Une très intéressante préface d’Éric Chevillard sobrement intitulée « L’homme augmenté » dont je tire cette phrase :
- Car, mesdames, messieurs, le moment est venu pour moi de m'effacer enfin.
Le personnage et narrateur de cette histoire est depuis vingt-trois jours dans une ville étrangère dont il ne parle pas la langue. Ce lieu absolument charmant a pour nom Caracas, mais nous ne sommes pas au Venezuela. Les autochtones prononcent « Carcasse ». Les parents de l'auteur sont nés dans cette ville d'Europe centrale.

« Carcasse » ne peut en aucun cas s'appliquer à notre héros. En effet celui-ci est enveloppé, très enveloppé, et n'ayons pas peur des mots, obèse.
Il faut dire qu'il souffre de boulimie aiguë, et c'est très grave.
Le décor étant planté, commençons le résumé de ce récit absolument baroque.
Avoir faim, très faim, très, très, très faim dans un pays dont vous ne comprenez pas le langage peut avoir des conséquences néfastes. Le taxi qu'il a emprunté pour se rendre dans ce qu’il pense être un restaurant le dépose dans un magasin de chaussures. La vendeuse en minijupe écarte légèrement les cuisses et l'homme obèse achète une paire de chaussures dont il n'a pas besoin. Il part avec aux pieds, à pied, car le taxi ne l’a pas attendu, jusqu'à son hôtel où l'ascenseur est en panne. Et il réside au septième étage.
Son pied gauche n'a pas résisté à ce traitement, il n'est plus qu'une plaie ensanglantée de toutes les couleurs.
Et il a encore et toujours de plus en plus faim… creuser sa tombe avec une fourchette semble être un principe qu’il ne connaît pas !
Mais soudain son pieds torturé et déformé lui évoque son grand amour, Suzanne. Alors commence une autre histoire dans cette ville peuplée de gens plus ou moins farfelus. 
Peu de personnages réels à part le narrateur, une femme surgit du brouillard, un garçon d’étage bien mal jugé, un jeune homme tabassé, et un pied en bien piteux état. Et Suzanne… encore et toujours Suzanne !
D’autres surgissent du passé, un homme qui, pensait-il, faisait l’aumône, grosse erreur, et aussi Olga une allemande aussi obèse que lui avec qui il a passé une nuit. Délicieux souvenir qu’il résume par ces phrases :
- Nos ventres bombés glissaient l'un contre l'autre, avec une perfection accablante. On eut dit de lourdes meules destinées à broyer du grain. Cette fille obèse suffisait à mon bonheur, mais je n'étais pas assez humble pour le comprendre. Ou pour l'admettre.
Une œuvre déconcertante que j’ai beaucoup aimé, et cerise sur le gâteau très bien illustrée.

Extraits : 
- Large est le fleuve, mais nul reflet ne joue au creux de ses vagues.
- À l'école, on me surnommait Bouboule, et plus tard Gros-Bide ou Gros-Lard, ou Gras-Double. Dieu, comme j'ai souffert !
- La femme en noir, personnage essentiel de l'aventure, il serait bon de la décrire.
- Telle une esclave consentante, elle retire mes chaussures. Je suppose qu'elle s'apprête à me laver les pieds, après quoi nous partagerons le pain et le vin.
- La vendeuse soulève l'avant-bras pour protéger son visage, puis, en signe de soumission, ouvre les cuisses.
- Après tant d'années de vie commune, la tendresse est morte. Chacun rend l'autre responsable de sa propre infortune.
- À gauche le charme, la sensibilité, la poésie. À droite le trivial, l'inachevé, le rustique. On ne saurait mettre mes pieds dans le même sac !
- Je sais bien qu'un pied est un pied, que Suzanne est Suzanne, mais mon pied est plus proche de Suzanne que de moi.
- Le malheur des autres ne m’a jamais consolée du mien. Les autres sont trop différents de moi, justement.
Éditions : Wombat/ Les insensés (2019).
*Préface d’Éric Chevillard.
Avec six illustrations de l’auteur. 
Autres titres de cet auteur sur ce blog :
Vaches noires.
Titres auxquels vous avez échappé : Pieds de biche, Chaussure à son pied, Suzanne sur son piédestal.