Vera

Vera.
Karl GEARY.
Note : 4,5 / 5.

Une adolescence dublinoise.
Premier roman de ce jeune auteur irlandais, il est également acteur et scénariste.

Il a réussi le souhait de Sonny, quitter l’Irlande.
Sonny fait partie du prolétariat de l’ancien Dublin. Son père est un enfant de la campagne, il n’est pas vraiment chez lui à Dublin. C’est un homme immature, parieur convulsif, qui fait des petits boulots de-ci de-là. C’est l’archétype de la   figure paternelle d’une certaine littérature irlandaise d’Edna O’Brien à Jennifer Johnston.

Sonny, lui, travaille le soir dans une boucherie de son quartier, commerce en forte perte de clientèle. Un supermarché s’est ouvert à proximité. C’est un garçon renfermé, timide et naïf. Un peu voleur, ce qui lui jouera des tours, les autres membres sa famille sont des sortes d’ombres qui passent, sa mère et ses frères servent de décor.
Un matin alors qu’il aide son père dans un quartier un peu huppé de la ville, il fait la connaissance de Vera. Il tombe sous son charme et la trouve belle ! Peut-être que son regard l’enjolive ? Mais il est envoûté par cette anglaise beaucoup plus âgée que lui. Sa vie en est bouleversée, adolescent solitaire, sa seule amie est Sharon, son alter-égo féminin, qu’il rencontre à L’Antre des Chats. Leurs sentiments l’un envers l’autre ont l’ambigüité de leurs désirs sexuels naissants.
Pour Sonny, une sorte de voyage initiatique dans la ville de Dublin va commencer.
Et pour nous la découverte de certains quartiers peu touristiques de la capitale irlandaise.
Petit à petit, pas toujours légalement, ni élégamment, il va se rapprocher de Vera et découvrira sa vie et ses secrets, même les plus personnels.
Leur relation va, pour Sonny, se transformer en un amour absolu… mais pour elle ? Elle sait pertinemment que cette histoire n’a pas d’avenir ! 
Sonny dont le seul espoir de vie meilleure est, comme des millions d’Irlandais avant lui, de quitter le pays ! Il traîne sa misère au sein d’une famille où chacun mène sa propre existence. Des petits boulots, de menus larcins, l’exclusion de son école. Elle n’est pas belle la vie, mais un jour un soleil apparaît dans la grisaille du ciel dublinois.

Vera est une femme mûre, mais mystérieuse. L’intrusion de Sonny dans sa vie n’est pas vraiment une chose souhaitée… elle a d’autres soucis plus importants.
Shannon comme Sonny d’ailleurs ne paraissent pas avoir de rêve, l’Irlande est juste le  pays où ils sont nés,  mais ailleurs l’herbe est-elle plus verte ? Ils représentent une partie de la jeunesse désenchantée du monde occidental. Plus d’avenir, ni de projets.
Une narration originale, à la deuxième personne du singulier, sorte de voix off commente les faits et gestes de Sonny.

-« Tu la contemplas, son corps immobile en dehors du mouvement de sa poitrine, l’infime quantité d’air nécessaire pour la maintenir en vie ».
L’écriture est belle et souvent lyrique :
- « Tout ce que tu touchais était mouillé, froid et refusait de se dépouiller  du temps qu’il avait fait la nuit précédente ».
Une découverte et encore une nouvelle et brillante plume qui ne dépareille pas la jeune littérature irlandaise, qui me paraît avoir encore de très beaux jours devant elle !

Extraits :
- Elle était vieille, ta maman. Tu étais le plus jeune et elle était vieille.
- Il fut un temps où les choses étaient différentes mais tu étais trop jeune pour t’en souvenir. A présent les garçons étaient plus âgés, plus forts. Parfois tu te demandais si ton père comprenait ce qui avait dérapé, pourquoi sa famille s’était fermée à lui, l’avait exclu.
- Tu pensas à son sexe que ce matin même tu avais fouillé et combien cela avait dû être terrible pour elle, dans cet instant que tu t’étais oublié et avais cru qu’elle éprouvait les mêmes choses que toi.
- Tu l’aimais. C’était la première fois que tu le formulais, ce sentiment qui t’étreignait ; tu compris que tu étais tombé amoureux. Ce fut un choc.
- Son poignet amorphe pendait sur les côtés et de haut en bas, était couvert de cicatrices ; des cicatrices qui se croisaient comme des routes sur une carte.
- « Je n’ai jamais voulu vivre en Irlande, dit-elle.
- Je n’ai jamais voulu vivre en Irlande non plus, mais c’est pas pour ça que je pleure.
- « Mon beau… Ce n’est pas de l’amour. Il faut que tu le comprennes. » Mais tu savais ce que tu ressentais.
Éditions : Rivages (2017)
Titre original : Montpelier Parade (2017)
Traduit de l’anglais par Céline Leroy.