Suzy

Passage des mélancolies.
Alain EMERY.

Note : 4 / 5.
Chronique des années folles.
Ce court roman d’Alain Emery a une histoire avant que ne commence ce récit. Il découle de la découverte d’un lot de photos dans une brocante. Suzy est le nom réel de la femme figurant dans ces clichés, et elle fut danseuse, non pas au Casino de Paris mais au Moulin Rouge (légère entorse à la vérité). Il est à noter que le Moulin Rouge a joué le jeu en tentant de retrouver trace de cette danseuse dans ses archives, mais en vain.
Un homme, au  milieu de la nuit, est seul sur la terrasse, face à la mer.

Il repense à Suzy, son amie, son amour platonique, la différence d’âge était malgré tout un obstacle à une relation autre qu’amicale.
Il se remémore sa vie (ou il l’imagine, l’enjolive, la fantasme). C’était une artiste alors tout est permis ! Rien dans sa naissance à Saint-V…, dans la nuit du 8 août dans une maison cossue d’un couple de français plus aisés que la moyenne ne la prédestinait à cette carrière de danseuse.
Vallée noire et morne, éducation triste baignée de religiosité omniprésente. Un père Louis, horloger, homme très quelconque, son épouse, la belle Irène, belle mais sotte, qui n’inspirait que du dégout à sa fille.
Il était plus que temps de quitter ce lieu sinistre où une belle femme comme vous, Suzy, vous vous seriez lentement, mais sûrement étiolé. Car les temps passent, la guerre est finie, la vie reprend son cours…
L’oncle Armand, homme à femmes, comprend que pour Suzy, le seul écrin digne de sa grâce et de sa beauté, c’est Paris, le Paris de l’après-guerre.
Commence alors pour Suzy les années folles, elle va découvrir le monde, l’amour, les voyages, enfin ce lot de photos nous le laisse supposer !
La danse lui procure gloire, richesse, et une quantité d’admirateurs plus ou moins fortunés, de petits truands ou des hommes d’affaires aisés.
Le monde tourne au rythme des nuits blanches…
Dans le village de Saint-V…, les parents s’inquiètent. Alors après de longues palabres Louis « monte » à Paris et ce qu’il découvre n’est pas pour lui plaire. Le mot « putain » fait son apparition à son sujet. Mais elle, loin de là, ne se doute de rien.
Hélas le temps tourne et parfois aussi au drame, retour à Saint-V… Son père a des ennuis de santé… mais le retour d’une si belle femme dans un lieu aussi austère va provoquer la convoitise de plusieurs hommes, dont certains vont passer à l’acte…
Principal personnage de ce roman, la belle Suzy, belle image d’une époque que l’on qualifiât aussi de belle ! Un beau portrait de femme tout en pudeur et délicatesse.
Mais une femme libérée bien avant l’heure !
Le narrateur est un homme touchant, être plein de bonté et d’amour rentré. Il héritera de tous les biens de Suzy, et il recevra les visites de deux hommes âgés qui lui révéleront quelques aspects de la vie de Suzy qu’il ignorait.
De nombreux personnages secondaires comme dans toute vie de femmes ou d’hommes surtout publics, des gens honnêtes, des truands sans envergure et de parfaits salauds !
Une très belle écriture, mais c’est habituel avec Alain Emery, qui est à mon humble avis un des meilleurs auteurs de nouvelles de France !

Extraits :
- « Je devrais être triste mais j’ai mille choses à faire. » Suzy disait cela, vers la fin.
- D’ailleurs qu’étions-nous l’un pour l’autre ? De simples voisins de palier, pour la plupart des gens.
- Mais de nos âmes – nos cœurs ou nos esprits, appelez ça comme vous voudrez – rien n’aura eu raison.
- Devant son seigneur et ses semblables, il avait épousé une des chiennes de cette meute : la belle Irène.
- Elle manque de peu Modigliani, qui vient de passer l’arme à gauche (et qui l’aurait sublimée, nue, couchée ou debout) mais dîne à la table de Cendrars, de Picasso.
- Qui le premier parle de putain, je l’ignore. Le courage n’est pas la vertu cardinale des vipères. Sans doute faut-il chercher les origines de la rumeur sous les bénitiers, du côté des bons chrétiens, du nombre, du troupeau.
- Il y a bien des façons de mesurer les effets du temps.
- Le ciel est cru, les rivières charrient des épines de glace.
Elle est de retour au pays.
Éditions : La Gidouille (2017).