chapelle ardente

Chapelle ardente.
Jacques JOSSE.

Note : 5 / 5.
Mise en bière.
Court roman de Jacques Josse qui nous transporte dans un décor qu’il connait bien. La côte bretonne battue par les vents et la pluie, mais où règne encore une certaine chaleur humaine.
Nous sommes, de bon matin, au bar « La Iza » où sont réunis une soixantaine de personnes. Les habitués sont venus en nombre rendre un dernier hommage au patron qui sera inhumé ce matin.
Ils suivent la progression du fourgon mortuaire, qui paraît ou disparait au gré des virages. Ses phares éclairent la route luisant sous la pluie.
Le bar est transformé en chapelle ardente en hommage à celui que tous respectaient et qu’ils appelaient affectueusement «Le Barbu ».
Le lieu est chaleureux, la retenue initiale disparait après quelques verres, car il n’est pas question d’accompagner le Barbu à sa dernière demeure sans arroser sa mémoire.
Un sujet tarabuste beaucoup les convives, comme cet homme, force de la nature : oser partir défier la mer et les éléments déchaînés en cette nuit tragique. C’était une météo à rester au lit avec une de ses conquêtes, péché de chair était moins dangereux que de pêcher en mer !
Les nombreux amis du défunt arrivent à tour de rôle, personnages haut en couleur, « des gueules » comme on dit dans les milieux du cinéma.
Les croque-morts tentent de faire accélérer les choses, ironie de la vie, l’un d’eux est de mariage dans l’après-midi ! Raccourci saisissant, enterrement d’un homme d’âge mûr, puis enterrement de la vie de célibataire pour le plus jeune !
Des personnages savoureux comme on en rencontre encore dans les bistrots de campagne, des anciens revenus de tout et revenus aussi au pays, l’un après la guerre d’Indochine où il a perdu une jambe, un autre de retour du Havre avec une sale blessure, ou un troisième, ancien terre-neuva alcoolique. Didier Pouilly, ex-cascadeur qu’un accident de travail a privé de l’usage de ses jambes, qui boit sa bière assis dans sa voiture, et repart en jurant qu’il va se jeter du haut de la falaise…
Pierrot Le Loup, un ex-cheminot, François Le Pélican qui ne prononce plus un mot en public depuis le décès de son épouse.
Le maître d’œuvre de cette cérémonie peu protocolaire est « Le Professeur », ancien instituteur, avec qui le tenancier avait de longues conversations culturelles. Certains sont venus à pied, sorte d’hommage au barman, puis arrive le grand copain, le boucher, compagnon de tournées dans les gargotes de la campagne profonde, bistrots malades car désertés. Tout ce beau monde se prépare à l’ultime voyage… sous l’œil humide de Gilbert, le labrador…
Un court texte plein d’humanité, une petite merveille d’observation d’un monde en voie de disparition, celui des bistrots de campagne avec ses clients, pleins de vie et je le concède bien volontiers, mais aussi et très souvent pleins de vin !
Extraits :
- Ils ont tenu à rendre hommage au patron en se rassemblant dans l’estaminet coloré qu’il avait su rendre si chaleureux. Ils y ont établi leur chapelle ardente.
- En guise de réponse, celui-ci rapplique avec une bouteille. Et remplit leurs verres à ras-bord.
- Convoquer les morts du coin lui permet de se sentir toujours bien présent de ce côté-ci du monde.
- Savent les douleurs, les disparitions, les bateaux perdus et les noms de tous les péris dont les tombes restent désespérément vides au cimetière. Elles ont en mémoire des coups de tabac identiques à celui qui a causé la perte de Barbu.
- « On s’immisçait dans des sortes de cavernes d’Ali-Baba, dit-il. Dans des bazars étiquetés « café-épicerie-tabac », tenus pour la plupart par des vieilles qui perpétuaient une tradition familiale qui devait, elles le savaient, se lamentaient, n’y pouvaient rien, vu le désert qui s’amplifiait alentour, s’éteindre avec elles ».
- Plus loin, une vieille femme voutée redresse son buste, se fige et se signe en regardant passer l’enterrement.
Éditions : Le Réalgar (2016).