les poissons

Roman en lice pour le prix Henri Queffélec 2016.
D'ailleurs les poissons n'ont pas de pieds.*

Jòn Kalman STÉFANSSON.
Ville fantôme.
Saga islandaise et familiale, d’un auteur que je découvre avec cet ouvrage, son quatrième traduit en français.
Nous sommes à Keflavik, gros bourg d’Islande qui se meure, la base américaine a fermé et les quotas de pêche ont fortement baissé. 
Ari, qui avait quitté subitement la ville et l’Islande et était devenu éditeur de poésie au Danemark, revient au pays. 
Un colis de son père, avec plein de souvenirs et un diplôme d’honneur décerné à son grand-père, le capitaine et armateur Oddur, le pousse à faire le voyage retour. Et revenir sur son existence et celles de ses ancêtres, intimement liés à cette partie de l’Islande.
Un épisode est particulièrement surprenant, des bandes de jeunes, très organisées, dévalisent les camions ravitaillant la base américaine. La compétition est ouverte et rude !
Durant une période de travail dans une usine de conditionnement de poissons, Ari est amoureux. La belle adolescente se nomme Sigrun, elle aussi est très jeune et timide. Ni l’un ni l’autre ne feront le premier pas, et Ari la verra faire l’amour avec un autre homme dans une voiture…Elle, la jeune fille dont l’œil gauche est composé par Lennon, le droit par McCartney ! 
Une fin dramatique parlant de faits-divers que l’on se s’attend pas à trouver dans ce pays qui pour nous est un havre de paix…, mais les apparences peuvent être trompeuses, les romans noir islandais sont là pour nous le rappeler !
Le narrateur est très proche d’Ari. Ils ont grandi ensemble et vécu les bons moments et les coups durs de l’existence.
Ari, amateur de poésie, étouffait, semble-t-il, dans l’étroitesse de son pays et de sa famille, alors il reste la fuite vers un pays limitrophe, mais non entouré de mer, l’enferment n’est pas le même !
Parmi tous les (nombreux, trop peut-être ?) personnages de ce roman, dans les seconds rôles, deux m’ont particulièrement marqué, un vieil ouvrier et une toute jeune fille. Le premier, Krisján, est usé par la vie, son travail s’en ressent et l’embauche devient difficile pour cet homme qui déclame des poèmes durant son labeur. Sigrun est une jeune fille belle, romantique et amoureuse. Sa vie basculera au cours d’une soirée bien arrosée. Naïve jeune femme dont la vie sera gâchée !
Au cours des vies des personnages sur plusieurs générations, il y a les bons et les autres. Mais tous sont très humains, forces, faiblesses et compromissions. 
Il est aussi beaucoup question de musique, en particulier, comme ailleurs dans le monde à l’époque, des Beatles !
D’incessants retours en arrière rendent la lecture un peu ardue, mais passionnante.
Une saga pleine de sang, d’alcool et de sexe… mais aussi versla fin de fureur et de regret ! Il aurait peut-être suffi de peu de choses pour que certains destins se soient écrits autrement.
Un grand livre que j’ai eu beaucoup de mal à résumer ! 
Extraits :
- « Nulle part ailleurs en Islande, les gens ne vivent aussi près de la mort. »
- Mais voici qu'il revient, avec son cœur brisé, au terme d'un séjour de deux ans au Danemark, pays qu'on ne saurait à proprement parlé considérer comme l'étranger.
- Nous désirons qu'on nous étreigne simplement car nous sommes des hommes et parce que le cœur est un muscle fragile. 
- Et comment s'y prendre pour effacer les mots écrits par l'éternité ?
- Nous hébergeons tous des démons, la chaleur de notre sang masque notre sadisme, et seule la beauté a le pouvoir de sauver le monde.
- Un monde sans musique est comme un soleil sans rayons, un rire sans joie, un poisson sans eau, un oiseau sans ailes.
- La voix de l'homme est constituée de néant. Dénudée de son, d'inflexion et d'accentuation.
- L'alcool est un havre où il se repose.
Éditions : Du Monde entier/Gallimard (2015)
Titre original: FISKARNIR  HAFA ENGA FÆTUR (2013)
Traduit de l’islandais  par Éric Baudry.
* Chronique familiale.