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Memento Mori.
Gérard ALLE.
Note : 4 / 5.
Vivre… et mourir au pays !
Roman noir et rural ! La vie d’un bourg breton entre l’abattoir, fournisseur d’emplois et le « Café des sports », fournisseur de boissons et de commérages ou de vérités profondes ! Ronan lui est fournisseur d’émissions de radio : Radio Bro, la radio du populo !
En avant la musique.
Le village et les joyeux drilles du bistrot sont tristes, Jos, vieux de la vieille, figure locale et trente ans d’abattoirs se suicide ; c’est l’heure des questions et des comptes !
Ronan cherche à comprendre et à interviewer les tenants et les aboutissants de la chaîne alimentaire. Lecoq Jr, directeur de l’établissement d’abatages en tous genres, toute crête dehors jure que ses méthodes respectent les lois. S’il est obligé de faire venir des Roumains et parfois des Vietnamiens, c’est que les jeunes du coin sont des fainéants assistés. Lui il travaille, successeur de Lecoq Senior, il développe l’entreprise, fait plus de 35 heures par semaine et n’hésite pas à remplacer un ouvrier en chaîne. L’entretien se termine très mal, limite foire d’empoigne.
Grâce à sa mère, Ronan peut aussi avoir le point de vue de Kevin, jeune homme qui a été stagiaire dans l’entreprise et là la version est toute différente ! Cadences infernales, froid, brimades en tous genres, il n’a pas tenu le coup, comme beaucoup d’enfants du coin… un témoignage glaçant que Ronan enregistre !
Un soir en rentrant chez lui Maurice, le contremaître des établissements Lecoq, est agressé et laissé pour mort… chose qu’il fera quelques jours plus tard !
La police enquête et au « Café des Sports », les langues se délient ! On refait non pas le match, mais le crime ! Qui était sur place ce fameux soir ?
Et là Ronan va vite se rendre compte qu’Yvette la patronne du bistrot ment à la gendarmerie ; sans trop comprendre Ronan lui emboîte le pas.
Qui Yvette veut-elle protéger ?
Beaucoup de personnages autour des tables du bistrot et entre les pages de ce roman, pur style Gérard Alle !
Au micro Ronan, un peu fouille merde mais défenseur de la veuve, de l’orphelin et des classes dites « laborieuses ». Pourfendeur des nantis et de la classe politique, un personnage sympathique.
Yvette tenancière de bistrot à l’ancienne, elle pourrait être la mère et pour certains la grand-mère de sa jeune clientèle de fidèles. Forte femme, elle avait eu des problèmes avec Maurice. Chez elle les générations se mélangent, du babyfoot à la belote, parfait prototype du bistrot de notre jeunesse qui perdure encore ici où là !
Apparaît également un étrange étranger qui n’est pas si étrange ni étranger non plus. Enfant du bourg il l’a quitté il y a très longtemps…
Un constat social toujours présent dans l’œuvre de Gérard Alle, les méthodes de l’agroalimentaire passées à la moulinette, avatar déshumanisé de la société ultra libérale qui malheureusement a gagné le monde paysan !
Quelques poèmes en cours de texte donnent de l’originalité à ce roman.
Une grande misère intellectuelle de ces gens qui ont du mal à passer d’une exploitation personnelle à une sorte de tutelle d’un trust qui fait sa propre loi !
Un conseil pour ceux qui le peuvent : voir le film de Gérard « Le lapin bleu », une œuvre pleine d’empathie pour une femme admirable.
Extraits :
- La Juventus de Purin ! C'est ainsi qu'ils ont surnommé notre vaillante équipe. C'est malin !
- Et si tu n'as pas de morts au cimetière, ici, t’existes pas vraiment.
- Son nom, c'est Keravel, le village du vent en breton. Keravel c'est ça, du vent ou de la com, si vous préférez. La com, c'est le nouveau nom du vent.
- Les femmes se noient. Autrefois, elles se noyaient dans les mares après avoir jeté leur bébé dans les puits. Aujourd'hui, elle se noie dans l'eau du canal ou dans l'alcool du supermarché. Les traditions évoluent. Les femmes peuvent même se noyer dans un verre d'eau, en avalant des cachetons.
- J'ai arpenté mon pauvre bourg désert, aux maisons abandonnées, vitrines de commerces oubliés, barreaux aux fenêtres d'une ancienne boucherie, façades pourries de l'ancien café hôtel restaurant des Voyageurs.
- Je suis reparti le cœur léger. Avec l'impression de savoir enfin pourquoi je les aime, moi aussi, ce pays et ces gens.
Éditions : Court-Circuit (2016)