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Le Bosco de Kerpalud.

Luc CORLOUËR.
Note : 5 / 5.
Vogue la vie !
Second roman de cet auteur breton chroniqué sur ce blog après « La tourmente Kenavo ». Nous nous sommes enfin rencontré et avons longuement discuté dernièrement au salon du livre de Saint-Quay-Portrieux.
Quelques précisions sur ce titre :
Bosco est un terme de la marine désignant sur un navire le maître d’équipage dans la marine marchande.
Kerpalud est un quartier de Paimpol près du centre-ville en direction de Ploubazlanec. 
Nous sommes à la fin des années 1890 sur l’Île aux Chiens (au large de Saint Pierre et Miquelon) de triste réputation. Joseph Tallec est un tout jeune enfant de Paimpol vivant dans cet enfer. Il est gravier, (enfants qui retournaient les morues sur des plages de galets pour les faire sécher), métier dont Charles Le Goffic dira :
- «Voulez-vous savoir jusqu’où peut descendre l’exploitation de la pauvre bête humaine ? Tâchez de venir ici quand un jour débarqueront les graviers de Saint-Pierre ».
Suite à une bagarre avec un gardien qu’il pense avoir tué, il s’enfuit en direction du Canada où, ayant pris une fausse identité, il vivra deux ans. Mais la nostalgie de la Bretagne est la plus forte.
Il rentre au pays… où la justice le rattrape ! Le tortionnaire des jeunes graviers n’est pas mort. Son seul crime est donc « Usurpation d’identité », ce qui est beaucoup moins grave. Son procès permettra de connaître le sort peu enviable de ces esclaves méconnus.
Le verdict est relativement clément avec l’obligation de servir dans la marine d’état. « La Royale » est le terme le plus couramment utilisé.
Commence alors une carrière exemplaire de marin qui connaîtra la « Grande Guerre », puis comme de nombreux habitants des Côtes du Nord (nom de l’époque), il s’engagera dans la « Marchande ».
Louisiane et Emeline sont deux jeunes filles, amies et pleines de belles intentions, leur rêve : partir en Afrique aider les populations les plus démunies. Elles passeront leur diplôme d’aide-soignante, ce qui est une consécration surtout pour Emeline qui était analphabète. Elles ont été à la rude école de la guerre !
Tous ces personnages se retrouveront sur « L’Afrique » qui a réintégré sa qualité première de paquebot après avoir servi de transport de blessés sous pavillon belge ! Le départ a lieu de Bordeaux, direction le Sénégal, le 09 janvier 1920 pour ce qui sera la plus grande catastrophe de l’histoire de la Marine Marchande Française.
Que des personnages forts et attachants, en plus des trois principaux cités plus haut ; on trouve aussi un marin, un vrai qui fait partie de l’histoire maritime, Antoine Le Du, commandant de l’Afrique, né lui aussi à Paimpol qui, dans la grande tradition de l’ancienne école, trouva la mort en refusant de quitter le navire qui sombrait.
Il est à noter que les membres d’équipage rescapés furent l’objet d’une certaine suspicion pour ne pas avoir sauvé plus de passagers, mais ils furent tous blanchis par les affaires maritimes et la justice.
Un hommage à une région (qui est la mienne) à travers le destin d’un de ses enfants : Joseph Tallec ! De simple gravier à bosco à la Compagnie Maritime des Chargeurs Réunis, que de chemin et que de mers affrontées ! Il faut souligner qu’un nommé Joseph Corlouër était sur l’Afrique au moment du naufrage !
Dans une précédente chronique, « Des garçons bien élevés », je parlais du plaisir de redécouvrir certains quartiers de Londres ! Que dire ici ! Mon enfance défile au gré des lignes : Kerity, Paimpol, Plouézec, Ploubazlanec, Plounez, Poulafret, l’abbaye de Beauport, la pointe de l’Arcouest etc ! 
Certains noms de famille, Cadic par exemple, aussi me parlent !
Un grand livre très documenté qui mêle sur 250 pages la vérité historique et le roman !
Extraits :
- Terre et mer. Peut-être les deux éléments qui, au propre comme au figuré, lient à jamais l'histoire des Bretons au passé enraciné aux sources de leur identité (préface).
- La relation sur l’île entre les Basques et les Bretons est difficile ?
- En milieu d'après-midi, on distingue les ruines de Beauport et par intermittence la baie de Poulafret.
- Dans les travées, le silence est pesant comme si l'auditoire découvrait la vie sur les graves, alors que dans leur village de nombreux enfants avaient fait le voyage.
- Non, là-bas aux Chiens, c'était pire que ce que l'on avait décrit.
- Te voilà mon fils, des œufs sur les galettes j'ai cassé.
- Ce second maître né à Plouézec quatre ans avant Joseph habitait Kerity, bourg touchant Paimpol.
- Dans nos métiers, les femmes doivent savoir attendre !
- Quelques mois avant leur naufrage, la grande guerre avait provoqué plus d'un million cinq cent morts rien que pour la France et parmi eux deux cent trente mille pour la Bretagne.
- Qu'importaient alors les six cents victimes d'un paquebot inconnu, si l'on rajoutait le million de décès de la grippe espagnole ?
- Oublier ça ! Du passé, ça sert à rien de le ressasser ! Et puis, vous savez, les gars qui sont arrivés ici étaient tous de l'équipage, ils se sont sans doute sauvé les premiers !
Éditions: Ramsay (2015)
Sur le paquebot « L’Afrique » la page Wikipédia.
Sur les graviers :
Université de Napierville /  http://udenap.org/groupe_de_pages_08/gravier_1.htm
Traites des enfants. Charles Le Goffic.