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1er prix, catégorie "Roman" de l'Association des Ecrivains Bretons.

Une guerre interdite. *
André DAVIAUD. 
Note : 5 / 5.
Baroud d'honneur, baroud d'horreur.
Ma cinquième lecture, catégorie romans, dans le cadre du Grand Prix des Ecrivains Bretons dont je suis membre du jury. Un auteur que je découvre à cette occasion.
Roman en deux parties : « Le piège » et « La gifle ».
La première partie est, et de loin, la plus longue ; elle couvre une période allant de la guerre 39 /45 à la fin de la guerre d'Algérie. Le personnage principal est surnommé  « Bir Hakeim ».
La seconde s'étale sur une vingtaine d'années, la vie de "F", appelé du contingent, qui passera plus de vingt mois en Algérie.
Nous sommes à Marseille un jour d'octobre, des jeunes gens en uniforme montent dans un bateau. Direction l'Algérie, où après un entraînement terrible, ils partent pour de longs mois avec une mission : « maintenir l'ordre ». Pourquoi envoyer des soldats pour faire ce qui incombe généralement aux policiers et gendarmes ?
Un adjudant parle de l'Indochine, son surnom "Bir Hakeim". C'est en effet un vieux de la vieille. Les soldats de cette époque sont passés d'un combat noble, la libération de la France, à des missions moins glorieuses : prolonger le passé colonial du pays, et mater autant que faire se peut les populations autochtones en révolte.
C'est malgré tout un militaire hors normes, issu d'un milieu pauvre ; il est, sous ses airs bourrus, un homme de bien.
Nous l'accompagnerons dans ces périodes de guerre, de misère, de blessures au combat, de blessures à l'âme, de la gloire, de la victoire à la honte de la défaite.
« F » veut uniquement avoir une vie normale, la première phrase de la partie qui lui est consacrée est la suivante :
« Il avait été un enfant rieur. »
Il est né un peu avant la guerre, il en a quelques souvenirs épars, les bombardements de 1943. Depuis il a grandi, il aime les travaux des champs, s'occuper des bêtes, la vie au grand air. Sa voie est toute tracée, il rentre dans une école agricole et découvre l'agriculture moderne, les tracteurs et autres engins mécaniques. Il fait partager son savoir à son père, régisseur d'un domaine. Il a découvert le sens de sa vie.
Sauf qu'à des milliers de kilomètres de là, une autre colonie française se soulève...
Deux personnages que tout oppose, Bretons, c'est leur seul point commun. L'un et l'autre viennent du monde paysan. Le premier le quittera pour devenir militaire, le second étudiera pour le rester. "Bir Hakeim" est un soldat, un guerrier, un militaire, c'est son honneur et sa raison de vivre. Les pires périodes de sa vie furent celles où démobilisé, il traîne son ennui dans la vie civile. Après la guerre de 39 /45, il sera de tous les affres de la décolonisation. Pacification de l'Indochine, ou maintien de l'ordre en Algérie, doux euphémisme pour ne pas parler de guerre. Vaincu à Dieng-Bien-Phu, il refusera de l'être à Alger. Il sera l'un de ces soldats perdus qui refuseront une seconde défaite en terre algérienne. 
"F" aussi est breton, la paysannerie est son monde, il étudiera au lycée agricole, sa vie est sur sa terre natale. Comme des milliers d'autres appelés, il partira faire ce qu'on appelle du « maintien de l'ordre » de l'autre côté de la Méditerranée. Il sera bringuebalé de poste en poste. Il connaîtra des moments de relative sécurité et des jours de bonheur, en aidant un vigneron. Il sera aussi témoin passif de cette sale guerre durant certaines affectations dans ce que l'on appelait alors des zones "pourries". Il assistera, écœuré, mais silencieux à des séances de torture, comme des milliers d'autres, il se taira.
Il regagnera la France, changé à tout jamais...
Un livre que j’ai beaucoup aimé et qui m’a appris plein de choses sur des sujets encore un peu tabous, la fin de l’empire colonial français.
Extraits : 
- L'adjudant-chef se souvient de sa petite école de Bretagne, de son enfance pauvre, des sabots. Il revoit les rangs des camarades, aux habits rapiécés par des mères économes.
- Dans les fermes et sur la cour de l'école, on parlait une langue interdite dans la classe. Ceux qui se faisaient prendre à échanger en breton étaient punis. Il fallait réciter des poésies dans la langue des maîtres, écrire des mots français sur les ardoises. On avait la honte de n'être pas compris.
- Mais, désormais, l'Algérie avait une voix, un corps, un accent douloureux et passionné.
- Reste une plaie vive : l'abandon de l'Algérie qui se profile.
- Pour être son amant, il fallait prendre parti franchement. Elle l'identifiait à la France et elle s'identifiait à l'Algérie.
- Cette guerre sans nom était gagnée. On tenait militairement l'Algérie. Dieng-Bien-Phu était vengé. Il suffisait de maintenir le dispositif et l'Algérie resterait française.
- Ce n'est toujours pas une guerre, mais, en 1955, il y a les « rappelés » du contingent. Pourquoi lancer alors tous ces jeunes soldats dans ce « maintien de l'ordre » ?
- On allait lui enseigner un savoir qui ne serait jamais le sien, le forcer à entrer dans une parenthèse hors de sa vie.
- Aux prochains ratissages dans les zones interdites, on tuera tous les hommes qui s'enfuient et on torturera ceux qui seront capturés sans qu'aucun soldat ne s'étonne de ce traitement.
Éditions : Les Perséides (2014)
* (Le piège et la gifle)

Texte que j'avais préparé pour le remise du prix :

Pourquoi j'ai aimé ce livre ?
La principale raison est, je l'avoue, peu littéraire. En effet ces deux récits me parlent. J'ai l'impression que ces deux personnages font partie de ma famille. Ils sont Bretons, issus du monde paysan, mais ensuite tout les oppose. L'un, après la guerre de 1939/1945, a fui la misère qui régnait à l'époque pour rejoindre l'armée. Le travail de la terre ne l'intéressait pas. Donc il partira au loin. Il sera de ces hommes qui ont combattu au Vietnam d'abord, puis en Algérie. Là-bas, il choisira son camp.
Le second, plus jeune, quelques années plus tard, était très attaché à sa terre natale. Paysan, il veut en vivre, il étudie pour cela. Hélas pour lui, les « événements » d'Algérie vont en décider autrement. À son corps défendant, il fera partie de ces « Appelés du contingent » chargé officiellement du maintien de l'ordre, chose qu'il ne comprend pas. Pour lui, c'est une guerre coloniale, ni plus, ni moins. D'une certaine manière, lui aussi choisira son camp.
Certains membres de ma famille ont choisi de faire carrière dans la Marine nationale ; ils ont servi en Indochine et en Algérie. Ils en parlaient peu. Mais les nouvelles entendues à la radio, durant mon adolescence, demeurent encore par bribes dans ma mémoire.
Ces "Guerres interdites", surtout celle d'Algérie, avaient pris fin quelques années avant que je ne fasse moi aussi partie de ces jeunes qui devaient faire le service militaire obligatoire.
J'aime ce genre d'ouvrage qui a sûrement nécessité beaucoup de recherches, et dont les principaux personnages sont des gens ordinaires, avec leurs qualités et leurs défauts.