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La Masure de ma mère.

Jeanine OGOR/ Jean ROHOU.
 

Note : 4  / 5.
Enfance bretonne.
Récit de la vie de Lise, mère de Jeanine Ogor, qui a bénéficié de l’aide de Jean Rohou, lui-même auteur entre-autre de « Fils de Plouc » et « Catholiques et Bretons toujours ... »
Lise est une enfant née dans une famille pauvre car son père fut spolié par ses frères au moment de l'héritage. Les deux aînés héritèrent chacun d'une belle ferme, le plus jeune d'une simple masure.
Après une brève enfance sans problème particulier, elle fut confiée, dès ses onze ans, à une ferme des environs pour y être employée. Nous avons du mal à notre époque à imaginer ce genre de choses, mais c'était monnaie courante en ce temps-là.
Nous sommes dans le Bas-Léon durant la première moitié du vingtième siècle.
La vie du monde paysan peut être à la fois dure et douce. Le travail est dur, suivant les maîtres, la violence est omniprésente, le droit de cuissage fortement répandu. Lise, dans son malheur, a la chance d'être confrontée à un "maître" doux et humain. Ce qui n'est pas le cas de son épouse, forte du fait d'avoir apporté la ferme en dot. Plutôt mégère et épouse bafouée comme tout le personnel de la ferme le sait… sauf la petite Lise trop jeune pour comprendre. Soazic la prendra sous son aile, l’accueillera dans la masure qui lui sert de chambre, plus confortable que la grange. Seul inconvénient, devoir se cacher quand le maître vient rendre visite à la servante pour des distractions non prévues dans le contrat de travail ! Avec les risques que cela comporte. 
Lise garde les vaches et mange à sa faim ! Pour elle, la vie est, je n’irai pas dire, jusqu’à agréable, mais au moins elle est supportable. Ce qui pour l’époque est déjà beaucoup, vu la misère qui règne dans les campagnes bretonnes.
La vie, c’est aussi la mort des membres de la famille, Anne en bas âge, la guerre de 1914/1918 dépeuplera le pays. Des naissances aussi hors mariage parfois et même souvent. Soazic accouchera et le maître arrangera un mariage avec un de ses cousins, l’honneur sera sauf, sa fille aura un père, elle portera son nom de famille et deux veaux seront offerts en dot ! 
Ainsi allait le monde de l’époque, entre labeurs et veillées, travaux des champs et battages villageois. Les jeunes filles des campagnes rêvaient d’un marin d’état « La Royale » de Brest ou même plus loin.
Un très bon récit, plein d’humanité et de tendresse que j’ai lu avec beaucoup d’intérêt. 
Ce qui se passait en Bretagne à l’époque ne devait pas être très différent dans les autres régions françaises.
Un dernier mot, de très beaux dessins en noir et blanc de David Creen illustrent ce récit.

 Extraits :
- Même la plupart des riches de la région dormaient dans un lit clos – un meuble assez original, vu d'aujourd'hui.
- On ne voyageait pas beaucoup à l'époque – sauf les hommes pour aller au service militaire, dans la marine ou à la guerre. Le vrai lieu de vie, c'était la paroisse natale et ses environs.
- Il y avait aussi une école laïque, une « école du diable », toute petite : seuls y allaient des enfants d'instituteurs, d'autres employés de l'État ou de quelques rouges, heureusement rares dans la paroisse. Garçons et filles y étaient dans la même classe ! On ne leur parlait jamais de Dieu.
- On n'est pas obligé de se dévouer entièrement au bon Dieu quand il vous a donné les moyens de bien vous installer ici-bas.
- On appelait ça tenna tan : tirer du feu. C'est vrai que ça brûlait dur.
- Lise, dès huit ans, allait mendier pendant les vacances. Elle partait tôt, le plus loin possible, le ventre creux, la tête bourdonnante. Mal fagotée, même pas peignée : « ça fait plus pitié », disait sa mère.
- Alors c'était la joie, le fricot : ar friko, c'est le banquet de noces en breton.

Éditions : Dialogues (2015)