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Naufragés des sources.
Michel PRIZIAC.

Note: 5 / 5.
Anciens et modernes !
Je connais et apprécie Michel Priziac depuis des années et bizarrement je ne l’avais jamais lu. Il est, entre autres, Président de l’Association des Ecrivains Bretons, et aussi Président des Comités de jumelages Bretagne-Irlande. À ce titre il m’avait invité à parler de la littérature irlandaise à Querrien (29) le 15 mai de cette année.
Nous sommes à Ménezhiboù, quelque part dans la campagne costarmoricaine, probablement près de la source du Trieux.
Ange, quatre-vingt-deux ans aux prunes, le narrateur de cette histoire y coule des jours heureux près de plusieurs sources. Célibataire, mais acceptant son sort avec une pointe de regret. Il sait que maintenant cette situation sera la sienne jusqu’au trépas.
Parfois de curieux visiteurs viennent troubler sa quiétude. Il les accueille toujours avec bonhomie, même s'ils sont plutôt comiques ou quasiment incompréhensibles !
Et cela défile, les prétextes sont variés, la recherche de la source du Trieux ou pour lui vanter les bienfaits de gadgets dont il n’a point besoin ! Il apprend ainsi l’existence de cougars… et peut-être pas loin ! Ses visiteurs qui semblent venir d’une autre planète sont surpris et choqués qu’il soit né dans la demeure familiale ! Un groupe de randonneurs pestant après la pluie trouvera refuge chez lui, une classe d’enfants lui apportera par contre beaucoup de bonheur.

Quelques amis de son âge, trop peu hélas, l'Ankou a fait son travail : Youen est un des derniers partis. Il y a peu, le village comptait une quarantaine d’habitants, plus que deux dorénavant ! Son plus proche voisin est Jean Rivoal. Un vieux de la vieille comme lui. 
Imaginez une sorte d’univers que certains voudraient sur-connecté au fin fond de la Bretagne profonde et un vieil homme qui ne s’en laisse pas conter par des technocrates qui ne veulent que son bonheur.
Mais lui le bonheur, il l’a déjà ! 
Les anciens, Ange Leindour, personnage à la profonde sagesse, mais d’une grande malice. Il fait le bilan de sa vie, qui le satisfait complètement, et il est encore très jeune dans sa tête, et elle n’est pas finie, sa vie !
Jean Rivoal, le complice, l’ami d’enfance, le quasi frère, Nathalie est aussi une ancienne de retour de « La ville » Paris où elle est partie il y a bien longtemps. Ange s’en souvient, elle lui avait refusé un slow un soir au bal ! 
À noter le choix des prénoms (composés et ridicules), des jeunes qui semblent sortis en ligne droite des rubriques naissances du Figaro ! Jean-Valentin, André-Pierre, René-Pierre, Cindy-Louise, Anh Minh, Hughes-Henri, Eudes-Albert, je reconnais que l’on trouve aussi un David…
Un livre jubilatoire, qui sur un ton humoristique, traite d’un problème générationnel, la communication « vraie » dans un monde hyper connecté ! Il est plus facile d’être en contact avec un ami qui est au Canada qu’avec son grand-père par exemple qui est à la même table ! 
Imaginez « Le Meilleur des Mondes » d’Aldous Huxley, mais en pire. 
Une phrase résume très bien ce livre. D’ailleurs elle figure sur la quatrième de couverture ! :
- Les quatre convives sont désormais installés autour de cette table bien préparée par qui n'attend personne. Prennent également place sur la table le Smartphone de René-Pierre, l'iPod de Cindy-Louise, l'iPad d'Agnes, et le couteau d'Ange. 
Un texte plein de nostalgie, celle qui nous touche quand l’âge vient, mais qui n’est pas forcément triste ou désespérée ! Juste regarder d’un regard amusé, sans aucun paternaliste, sur ce qui nous entoure et constater que trop de communication tue la vraie communication ! 
Un excellent livre qui me touche particulièrement car il se déroule dans les Côtes d’Armor où je suis né, il y a maintenant quelques décennies. Et j’y retrouve la convivialité de l’époque, le sacrosaint goûter, le café et les galettes faites maison, et le cidre aussi ! Un temps hélas révolu ! 
Miche Priziac a eu l’excellente idée de rajouter quelques pages en fin d’ouvrage  « Indications lexicales » de à A (adom/ à domicile) à Z (Zen/tranquille, serein) en passant par P (Penn Braz/ mot breton pour désigner un bâton).
Extraits : 
- C'est beau de revivre en paix, l'espace d'une journée, les délices nés chez moi par la grâce de mains expertes de mon pays.
- Il dépose en plein milieu de la toile cirée un plat ovale et brillant où sont dressés saucissons, andouilles de Guémené, des œufs durs, pâté de campagne, tomates. Il ne manque ni le pain, ni le beurre, ni les mirabelles au sirop dans un saladier en Arcopal.
- Vint le jour où parée de ses vingt ans, elle se volatilisa. Ange Leindour ne le sut que plus tard et par hasard. Et depuis, lorsque les effluves du printemps émoustillent les sens, c'est la fille à sarrau de dix-huit ans qui lui hantent l'esprit.
- Je ne mange pas de gâteau au chocolat. Je préfère le Paris Brest. 

Il n'est autorisé dans aucun programme, trop de beurre, trop de sucre. 
Ah bon ! Le kouing amann ?
C’est déjà mieux !
Vous êtes sûr ?

Ah oui ! C’est le b.a-ba de notre métier, rétorquent en cœur les deux prêcheurs.
- On leur raconterait l’histoire de la fleur glissée dans la serrure de la porte pour signifier qu'on est passé, « puisque c'est ainsi je repasserai, j'espère que tout va bien ».
Éditions : Kidour (2015)