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L’écrivain national.

Serge JONCOUR.
Note : 5 / 5.

Aux livres citoyens.
Dernier en date des romans du prolifique Serge Joncour qui vient d’obtenir le Prix des Deux Magots ! Un peu autobiographique ce roman ? Peut-être ou très certainement ?

Un écrivain esseulé après une rupture amoureuse accepte une résidence dans la France profonde. La proposition a l’avantage de lui faire quitter sa vie monotone, pour ne pas dire ennuyeuse. Une phrase de la quatrième de couverture de « Vu » me revient en mémoire :
- Vu le calme qui règne dans la région, vu l’ennui permanent qui y rôde on aura quelques indulgences quant aux façons de se distraire.
Alors pourquoi ne pas faire venir un écrivain pour animer des ateliers d’écriture ? Ce dernier tiendra une chronique dans le journal et, qui plus est, parlera de Donzières, ce charmant petit village. Evidemment rien ne se passera comme prévu. En effet un riche maraîcher a disparu et bien sûr les coupables ne peuvent être qu’Aurelik et Dora, ces « néo-ruraux » fraichement arrivés, étrangers de surcroît ! Sur la photo du couple encadré par les gendarmes, le regard de la jeune femme  envoûte l’écrivain qui ne cesse d’essayer de comprendre ce qui s’est réellement passé !  
La municipalité, les libraires, l’hôtel, tous ces gens-là ont mis  les petits plats dans les grands pour que son séjour soit le plus agréable possible.
Les évènements s’enchaînent, mais toujours au détriment de l’auteur invité ; présentation à la mairie un peu arrosée, multiples retards aux ateliers d’écriture, une interpellation par les gendarmes, une réunion du club de lecture qui tourne au fiasco… bref, la résidence devient cauchemardesque.
L’incompréhension atteint son paroxysme lorsque Dora, remise en liberté, vient le voir à l’hôtel !
Le climat change autour de lui, car il semble délaisser de plus en plus son travail d’écrivain en résidence pour se mêler de cette enquête ; une certaine animosité à son égard s’installe petit à petit.
Dans ce genre d’endroit, tout se sait et les bruits vrais ou faux vont vite.
Beaucoup de personnages dans ce roman.
« L’écrivain national » est venu dans cette résidence pour fuir sa vie, retrouver l’inspiration et profiter des avantages de la campagne en cet automne qui s’annonce radieux. Mais il est va être quasiment hypnotisé par un regard, celui de Dora, ses yeux le subjuguent, alors rien ne se passe comme prévu. La résidence tourne à l’affrontement entre lui et les habitants de ce village qui, eux, ont bien évidement choisi le camp de la raison et d’une certaine évidence, la leur.

Dora est celle comme il est écrit sur le bandeau de la couverture qui fait dire au narrateur « Elle me convoquait » ! Pouvoir et magie d’un regard et d’une photo. Femme mystérieuse et envoûtante, qui est-elle réellement, manipulatrice ou naïve ?
Pourquoi est-elle venue se perdre dans ce village de la France profonde ?
Le maire de son côté est très lucide, il y a du monde pour la cérémonie d’intronisation, une grande partie du public est venue pour le buffet, le couple de libraires représente les petites librairies indépendantes disséminées dans tous les coins du territoire, sympathique et plein de bonne volonté. Mais le monde campagnard a aussi sa propre violence dissimulée sous un côté bon enfant. Ecologistes d’un côté, pouvoir public et une partie de la population de l’autre, le projet de la création d’une usine les oppose !

Roman plein de mélange des genres, de fausses pistes et de chausse-trappes pour le lecteur, qui se demande dans quelle galère il est parti.
Beaucoup d’ironie mais aussi d’empathie au début de ce récit pour Donzières et ses habitants, l’auteur jette aussi un regard amusé sur son rôle : si tu ne viens pas à la culture, la culture viendra à toi, par son intermédiaire.
Un excellent livre sur la « condition » de l’écrivain, avec ce paradoxe, la solitude du travail de l’écriture, mais la nécessité ensuite de toucher le maximum de public ! D’où la quasi obligation de rencontres avec les risques que cela comporte !
Je mettrais une phrase en exergue :
 - Écrire, tout vient de là. Écrire, c'est se dénoncer.
Extraits :
- Au milieu de tout ça, seule Dora offrait prise à l'entendement. Seule Dora semblait lisible à qui s'intéressait à la façon dont tous vivaient ici. Les autres n'offraient que des zones d'ombre et des interrogations.
- Sans me connaître elle m'avait bien deviné. Écrire, tout vient de là. Écrire, c'est se dénoncer.
- Finalement Dora et moi, on était peut-être un couple, mais un couple qui aurait fait le choix de commencer par la fin, par le secret, par le tragique.
- ... c'est pas possible de vivre là-dedans, vous êtes au grand air mais mille fois plus confinés que dans un bocal.
- C'était tout le paradoxe de cette fille, son apparente douceur, cette fragilité désarmante, associée au contexte féroce qui l’environnait.
- Le tragique vient de ne pas anticiper l'inéluctable.
-  À chaque fois qu'on fait venir un écrivain, c'est pareil. Les écrivains c'est des dragueurs.
- Et bien on vous lit, vous avez un pouvoir, c'est pas rien ça ?
- J'étais à Donzières depuis une semaine, mais déjà les malentendus s'accumulaient, c'en devenait même des sujets de conflit avec mes hôtes, ces libraires auquel je devais tout.
Éditions : Flammarion (2014)