003129210

Eux autres, de Goarem-Treuz.
Hervé JAOUEN.
Note : 5 / 5.
La fratrie du Vieux Pays.
Auteur prolifique, Hervé Jaouen nous offre ici le sixième volume d'une saga bretonne et la suite de Gwaz-Ru, ce personnage hors norme représentant à lui seul les contradictions du caractère des bretons de l'époque. 
La guerre est enfin finie, la vie reprend son cours, semble t-il inchangé, mais plus rien n'est vraiment pareil ! Le Vieux Pays va connaître le bouleversement de l'après-guerre et l'arrivée de la modernité.
Le temps passe, Gwaz-Ruz est fidèle à lui même, a ses idées et convictions, mais le monde change et chacun de ses enfants va d'une certaine manière en faire plus ou moins les frais.
Nicolas choisira l'armée, l'époque n'offrant guère de débouchés ; il participera à la "pacification" des dernières colonies françaises. Meurtri dans son âme et dans sa chair, il reviendra dans le foyer familial, s'adonnera à la boisson, et trouvera un modeste emploi.
Monique, la pauvre jeune fille un peu simplette, sera séduite par le premier garçon qui lui sourira, quittera la maison pour Brest et la ville. Hélas pour elle la vie ne lui fera pas de cadeaux.
Irène fera des études pour obtenir un diplôme, chose qu'elle réussira et qui lui permettra d'obtenir un bon poste chez un dentiste de Quimper. Elle se mariera avec l'associé de son employeur, un Marocain, et le suivra dans son pays natal.
Étienne n'a pas le gabarit habituel de la famille, c'est plus un intellectuel, plus rêveur que manuel. Ses études seront très brillantes et il sera, malgré son choix de vie personnelle, l'une des grandes satisfactions de son père, qui sur le tard et au gré des problèmes de la vie, perdra de cette rigueur qui l'a accompagné tout au long de son existence.
Puis vient la figure d'Angèle, fille qui elle est restée à la ferme, grande sœur, confidente, femme de peine aidant à tous les travaux des champs et autres tâches ménagères, elle sera le témoin privilégié de toutes ces vies se déroulant autour d'elle.
Les parents : Gwaz-Ruz, le père et Tréphine, la mère, les nombreux enfants : Nicolas, Angèle, Maurice, Monique, Julienne, Irène et Étienne.
Les heurs et les malheurs d'une fratrie nombreuse, chacun avait à peu près les mêmes chances au départ, quelques-uns la saisiront, d'autres pas. Tous ces personnages vont voir leurs vies évoluer au fil des ans. Grandeur parfois, servitude souvent. Certains s'en sortiront, d'autres auront plus de difficultés.
On retrouve ici la trilogie des emplois traditionnels de la Bretagne après la guerre, l'armée et la prêtrise pour les hommes et l’étude pour les femmes en espérant au moins un poste dans la fonction publique. Les Bretons s'engageant dans l'armée ou le plus souvent dans la marine (peu de cas était fait des paysans de l'intérieur des terres qui n'avaient jamais vu la mer !) servirent consciencieusement la France dans les colonies. Nombreux firent l'Indochine et l'Algérie, beaucoup y laissèrent leur peau ! La saignée des deux guerres mondiales était pourtant encore dans bien des mémoires. L'alcoolisme et la folie sont également présentes dans cette saga familiale.
Comme à sa très bonne habitude, l'auteur use de mots bretons de la vie quotidienne de ces gens pour qui elle était la langue natale. Cette dernière, hélas comme beaucoup d'autres choses, a disparu, victime du monde moderne.
Certains aspects du paysage aussi avec cet exemple :
- Enfin, à l'heure qu'il est la vallée n'existe plus. La montagne d'ordures a été recouverte de terre et ils ont semé du gazon.
Un des meilleurs livres d'Hervé Jaouen, à mon goût. 
Le "Cahier d'Angèle" qui clôt cet ouvrage est particulièrement réussi.
Extraits :
- Dans le récit familial de l'après-guerre, le premier rôle d'importance fut tenu par Monique, la pauvre Monique.
- Du vin sans eau vous aurez. nous n'allons pas laisser un voisin partir la bouche sèche.
- Dans les campagnes bretonnes, l'allusion est le sel du dialogue et la litote l'eau du bief sous la roue du moulin des conversations.
- Choqués sans joie, les verres tintèrent comme le glas.
- Le temps a passé sur nous, il passe, il passera. Une rivière ne coule pas dans les deux sens. Un jour on sera seul tous les deux dans cette cuisine. Vous et moi.
- En les écoutant bavarder entre eux et en relevant leurs bretonnismes et fautes de syntaxe, il se rendit compte qu'à Goarem-Treuz plus personne ne lui parlait breton.
- Il se promit de revenir plus tard au breton et cela le rasséréna.
- " La Marianne c'était pas du lait qui giclait de ses nichons mais le sang des Bretons. En première ligne les poilus de L'Armor et de l'Argoat".
- L'idée que la ville nous poussait dehors de notre paysage nous a désolés.
- Une sorte d'effet de la religion sur les païens qu'on était.
- Voilà où on en était, en ces années-là, quand Gwaz-Ruz et Mamm étaient encore en vie.
Éditions : Presses de la Cité / Terres de France (2014)