Yvon_1936

Avec les pêcheurs de Terre-Neuve et du Groenland.
Révérend Père YVON.
Note : 5 / 5.
L'enfer sur mer.
Ayant regardé ces derniers jours une série télévisée "Entre terre et mer" qui parlait des pêcheurs bretons du "Grand Banc" au large de Terre-Neuve, j'ai eu envie de relire quelques-uns des très anciens livres de ma bibliothèque parlant de cette pêche, sorte d'antichambre de l'enfer liquide.
Au Groenland par exemple le soleil brillant pendant vingt-quatre heures, il n'était pas rare que les marins en travaillent vingt-deux !
L'auteur est un prêtre capucin, aumônier des Terre-Neuvas, et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet. La préface est signée du Docteur Charcot.
Après une très longue et intéressante introduction, l'auteur nous parle de sa "Première croisière". Ce terme me choque profondément, en général on parle de "campagne de pêche", car même pour lui, embarqué sur l'aviso "Ville d'Ys", navire de guerre, ce séjour ne sera pas une partie de plaisir.
Ensuite il embarquera sur un chalutier "L'Alfred" déjà loin des anciennes techniques de pêches aux doris. Mais revers de la médaille, le gâchis avec cette remarque d'un vieux marin :
-"Si j'avais simplement pour mon année ce que l'on rejette à l'eau dans un bon "trait" je pourrais vivre de mes rentes pendant quatre ans...."
Ces campagnes sont très dangereuses, les icebergs pendant le voyage et la brume sur le "Grand banc", la "bouscaille", purée de pois humide et glacée où les équipages des doris se perdaient hélas corps et âmes. Certains miraculés ont survécu à plusieurs jours d'errance à moitié morts de faim et de fatigue.
Le travail est harassant, les conditions de vie à bord insalubres, l'alcool, la fatigue et la promiscuité sont la cause d'accrochages ou de bagarres ! Et que dire de la vie des mousses qui parfois embarquaient avant leurs quinze ans! Et bienheureux ceux qui avaient un père, un oncle ou un proche pour les défendre.
La mort est omniprésente, la souffrance physique et morale aussi. L'alcool pour oublier l'une, l’église pour soulager l'autre !
L'auteur, ne lui en portons pas rigueur, défend sa paroisse, la religion, mais aussi le social en défendant les conditions de travail, car rares étaient les voix qui s'élevaient à l'époque pour défendre ces damnés qui faisaient la fortune de familles très conservatrices.
Il faut se rendre compte que ce livre date de 1935 et que des progrès, certes minimes, avaient été accomplis, mais pratiquement aucun au bénéfice des marins, mais du rendement !
Par exemple avec les voiliers, il y avait 2 marées (pêches), une à l'aller avec dépôt du poisson à Saint-Pierre et Miquelon. Même si la conduite des marins n'était pas des plus chrétiennes (alcool et prostitution), cela représentait une coupure. Avec les bateaux modernes les marins restaient entre huit ou neuf mois à bord sans discontinuer ! Pour des questions de rentabilité, la saison de pêche ne se terminait qu'une fois que la cale était pleine, d'où une durée de travail variable !
Pour une autre pêche, dans un autre lieu, si vous passez par Ploubazlannec, arrêtez-vous pour saluer la mémoire des marins morts en Islande.
La fortune des uns s'est bâtie sur la vie des autres !
À signaler que le R.P Yvon avait embarqué avec caméra et appareil photos, quelques-unes figurent dans cet ouvrage.
On peut voir dans le DVD de la "Cinémathèque de Bretagne" un court film rénové qu'il a réalisé durant ces voyages. Sur le même support un autre documentaires filmé par le Capitaine Lerède sur le trois-mats goélette "Lieutenant-René-Guillon".
Extraits :
- Mais tirer, pied par pied, d’une profondeur de 70 à 100 mètres, des kilomètres et des kilomètres de lignes, debout dans des doris chancelants, crossés par les lames, brûlés par les rafales, en garant leurs doigts gourds des deux mille morsures d’hameçons, alors que souffle la bise ou que tombent les bruines glaciales, et qu’au poids ordinaire des lignes s’ajoute le remorquage de la chaloupe contre le vent et contre la lame, c’est là un travail littéralement exténuant. Et cette levée des lignes, qui dure quatre heures en moyenne, peut en atteindre de huit à douze, les jours de dur tirage.
C’est le grand bonheur de l’aumônier de distribuer lui-même le courrier aux équipages, car, en semant la joie chez les autres, il en récolte pour lui-même. 
-
Qu’il soit souhaitable que tous les navires soient équipés en T.S.F., c’est évident. Que cet équipement soit impossible dans les circonstances actuelles, c’est encore évident, du moins pour l’instant. Mais y a-t-il impossibilité à ce que les navires soient équipés en « postes récepteurs », en « postes d’écoute » ? 
« Mes braves gens avaient bu un petit coup, mais rien de trop ! Jusqu’à la limite autorisée pour un marin de Terre-Neuve, la limite qui a pour effet d’anesthésier un peu les souffrances et de lui faire oublier un peu de ses misères ! La limite thérapeutique de l’alcool !
- U
ne terminologie pour indiquer les pays d’origine. On me présente :
a) « les mangeurs d’orbiches », c'est-à-dire les Cancalais ;
b) « les ventres de margates », c'est-à-dire les gâs de Saint-Suliac ;
c) « les culs de pomelles », c'est-à-dire les gâs de Pleudhihen ;
d) « les chats », c'est-à-dire les gâs de la rive droite de la Rance ;
e) « les maos », c'est-à-dire les bretonnants ;
« Les cloisons n’ont pas cédé ; mes pieds et ma tête non plus, mais je bénis le Bon Dieu d’être né en Bretagne !
Chauffés à la vapeur dans deux cylindres de tôle, les foies, que les marins appellent toute prosaïquement « cochonnerie », secrètent un liquide ambré et presque inodore qui s’appelle
« l’huile de foie de morue ». Les foies sont d’un bon rapport. En 1933, « L’Alfred » en a cuit pour 90.000 francs. 
- « Nos morutiers ont connu les dangers des explorateurs polaires, mais ils n’en connaîtront pas la gloire. Ce ne sont que de pauvres morutiers."
-« – Père Yvon, me dit-il, vous auriez dû venir là-bas pour relever le moral des vrais bagnards !
« Docteur ! où croyez-vous que se trouvent les vrais bagnards ? à la Guyane ou sur les Bancs de Terre-Neuve ?"
« – Vous avez raison, mon Père, me répondit-il, les marins de Terre-Neuve sont plus forçats que les bagnards de Guyane ! 
« – Par conséquent, docteur, ma présence ici est plus nécessaire.

Éditions : 
"Imprimerie du Nouvelliste de Bretagne". Rennes. (1938) 

RP_Yvon_jpg Pêcheurs

Réédition : L'Ancre de marine (1986).
Un excellent roman canadien chez le même éditeur, parle merveilleusement bien de ce 
sujet :
L'ile aux chiens de Françoise Enguehard que j'ai chroniqué il y a très longtemps au début de ce blog.