La cavale blanche
Cavale blanche.
Stéphane Le Carre.

Note : 5 / 5.
Gwenn ha Dan.
Stéphane Le Carre est plus connu comme auteur de nouvelles traitant de la musique que comme romancier, normal car celui-ci est son premier édité.
Nous sommes dans une sorte de road-movie immobile dans une Bretagne sombre où la drogue a hélas remplacé le gros rouge "étoilé" qui sévissait habituellement dans les ports et les campagnes.
Daniel se réfugie sur l'île Verte. Blessé il vient d'échapper avec Gwenn à une bande de tueurs qui bien sûr ne lui veulent pas que du bien. Cette solitude lui donne le temps de se remémorer les circonstances de cet état de fait.
Une vie qui lui semble trop étriquée, l'exemple de ses parents dans un bourg du centre Finistère, un début de carrière dans l'enseignement, un rayon de soleil, il fait la connaissance de Gwenn. Son ami Mau est écrivain et semble plus libre, mais d'autres démons l'habitent. Alors lorsque Gwenn part avec lui, Dan, lui, part en vrille. Il démissionne de l'éducation nationale, travaille un peu comme pigiste dans la presse régionale, sous traitant les articles d'un journaliste alcoolique, mais ayant plume sur rue! Mais cela ne dure pas, le contrat tacite est rompu et le fond du trou est proche.
Sauf qu'un jour par hasard il retrouve Mau et Gwenn, qui sont aussi sur une spirale descendante. Mau lui propose un coup facile, très facile, trop facile. L’apothéose finale, le gros paquet de drogue qui bien sûr se convertira en argent, des masses d'argent ! Après adieu la Bretagne, la France et en route toutes voiles dehors pour le Brésil....
Sur les côtes bretonnes, quand le vent souffle du large, il est souvent chargé de sable....dont un grain va faire échouer les projets du trio.....qui devient un duo en cavale.
Commence une fuite en avant mais surtout pour Dan, un voyage initiatique en lui-même et la découverte d'une vérité qu'il était loin de soupçonner.
Peu de personnages,Daniel Moal, son rêve de vie meilleure que celle de ses ancêtres était au départ un signe d'ambition, de se sortir de la masse, hélas la vie ne semble pas en avoir décidé ainsi.Gwenn est partagée ; les lignes où Dan et elle parlent et tentent d'expliquer leur rupture sont très belles, on sent une connivence entre eux, mais aussi ce qui les séparent. Gwenn veut un brin de folie dans sa vie et elle pense que Dan ne lui apportera pas...mais une fois Mau disparu...car ils sont désormais condamnés à faire un bout de route ensemble. Mau lui ne fera pas de vieux os ; faut pas toujours se prendre pour plus malin que les autres, surtout quand en face, c'est plutôt un ramassis de brutes épaisses pas très futées. Bourrick est le dernier de la fratrie, son frère Mataff a été retrouvé mort dans un bassin du port, le couteau qu'il avait encore dans le ventre indiquait que la noyade n'était pas le motif du décès. Il est un peu plus intelligent que le défunt alors...
Beaucoup de références musicales, ce qui est normal pour un écrivain fan de Rock& Roll, mais aussi un extrait d'un poème de Malcolm Lowry qui commence par ces mots:
- Prière pour les ivrognes....
Les pages décrivant les nuit de désespoir alcoolisées de Dan dans les bistrots de Brest, m'ont rappelé, et c'est un très grand compliment, certains passages dans les bars de Montparnasse, de "La fête de nuit", chef d'oeuvre de Xavier Grall.
C'est très bien écrit, parfois très poétique comme ces quelques lignes :
-La ville était moche mais ses gris étaient amicaux et nous, ses enfants perdus, nous croyons rouler vers une aurore.
Un grand livre beaucoup plus qu'un simple roman noir, une histoire d'amour, de haine et de mort dans une Bretagne noire et glauque.
Cette lecture est une sorte de devoir de vacances en vue d'une table ronde avec quelques- uns des auteurs qui aura lieu le dimanche 16 décembre à Larmor-Plage dans le cadre d'un salon littéraire du roman noir sobrement nommé "Larmor aux trousses".
Extraits :
- Un confetti de terre, de quelques centaines de mètres de large. Pas d'arbres, pas d'habitants, un unique abri de pierre, posté comme sentinelle endormie.
- La nuit avalait les derniers morceaux de la Bretagne.
- Le vide avait digéré le verbe. Pouvais-je leur dire seulement que la vie rêvée des romans n' existait pas ? Les héros, les poètes, les justiciers mouraient connement, seuls et impuissants.
- Douarnenez. Dz city. La cité rock la plus à l'ouest du Finistère. La plus à l'ouest tout court.
- Dans la glace, j'avais la figure d'un désastre.
- Je saluais, d'un signe de tête, le paysan devenu gueux, veste déchirée aux épaules.
- L'argent a vaincu. Les moyens justifient la fin.
- .... il regarde derrière ses vitres qui pleuvent des fleuves-
glav braz-ces forces qui ne se commandent pas.....
- Combien de matelots passés à la baille chaque année, happés par une lame, direction le fond, à la vitesse de leurs bottes pleines ? Combien de petits éleveurs à bout se pendaient, ruinés par la chute, centime par centime de leur niveau de vie, décidé au marché au cadran de Plérin, le Wall Street du cochon.
- La balance commerciale bretonne des toxiques ne cessait jamais de pencher du côté négatif. Ça consommait sérieux mais ça ne produisait pas.
- Les vents sont vivants.
- Il fut un amant magnifique pendant trois heures de temps. Il fut un homme perdu avant, pendant et après.
- En Bretagne, il semble exister un climat propice à ces cyclones qui tournoient, invisibles, dans les liquides d'alcool et aspirent d'un coup les êtres faibles.

Editions/ Le cercle Sixto (2014).
ISBN : 979-10-90939-07-3
Réédition.
Prix : 13,50€.
Nantes, mars 2014, 155 p. 13,5 x 21 cm