L-enfant-des-vagues
L'enfant des vagues.
Marie-Hélène PROUTEAU.

Note : 4,5 / 5.
Père et mer.
Second livre de cette romancière que je lis après " Les blessures fossiles". Nous avions parlé de ce livre lors de notre rencontre l'année dernière au salon de Guidel. Dans les courriers que nous avons échangés, elle me dit qu'elle a choisi le regard d'un enfant pour tenter d’atténuer le traumatisme subi par la population après une marée noire.
Un bord de mer en Bretagne, un jour qui devrait être comme les autres pour "l'enfant" et les autres habitants de ce port. L'enfant est surpris par le silence soudain. Puis vient l'odeur qui a changé, la mer devient noire, les vagues épaisses et gluantes. C'est le drame, à peu de distance au large un pétrolier s 'est échoué.
Pour l'enfant et le bourg la vie va soudainement changer!
Pour l'enfant, la mort d'un jeune goéland mazouté, puis son enterrement aidé de quelques camarades va profondément le marquer. Pourtant la mort des animaux à la ferme est une pratique normale. Là la mort est gratuite et inutile, à la ferme elle est hélas nécessaire.
Il va acheter un carnet bleu et tenir le macabre compte des oiseaux morts à cause du pétrole. La tâche des sauveteurs est immense. Des milliers de cadavres seront brûlés!
Il a aussi en tête sa solitude, son père goémonier est-il vraiment parti en mer ? Il lui manque et ne sait pas bien de quoi il en retourne! Sa mère est en stage, en ville et ne reviendra que pour le week-end, son absence lui pèse également. Son oncle Gaby, jeune frère de son père, s'occupe tant bien que mal de lui.
Mais les adultes ont d'autres soucis, la pollution, l’écœurement devant ces navires poubelles qui s'échouent trop souvent sur les côtes. On prépare des manifestations, les mots d'assassins, de voyous des mers marquent la colère. Mais masquent le désarroi des marins déjà endettés, la détresse des riverains, presque tout ici dépend de la mer....
Pas de situation géographique précise, ni d'époque bien définie, (La Bretagne a subi plusieurs marées noires, donc il y a hélas le choix!), mais pour le personnage principal du livre l'auteur reste vague, pas de prénom, il est et reste "L'enfant".
L'enfant, amoureux de la mer, au point de répondre à l'école à la rituelle question de son futur métier :
- Je veux être artiste de la mer!
Sa vie durant ces quelques jours entre ses rêves ou cauchemars nocturnes et son traumatisme d'avoir assisté à la mort d'un jeune goéland, puis l'avoir enterré avec d'autres enfants! Son univers est souillé, il ne comprend pas les adultes, son oncle par exemple. Il veut, comme témoignage, noter sur son carnet le nombre d'oiseaux morts! Une fin d'innocence non programmée mais subite, et pourquoi si ce n'est pour la fortune de quelques-uns!
Son entourage proche, plutôt absent durant cette période, seul son oncle Gaby, vieux garçon s'occupe de son quotidien. Il a comme tous les enfants de son âge quelques camarades d'école, mais sans plus semble-t’il!
Sa famille, sa mère avec qui il faudra un jour ou l'autre ouvrir le dialogue, savoir la vérité sur l'absence envahissante du père, il lui faut aussi comprendre ce qui se dit entre adultes. Gaby, avec qui les rapports sont pour le moins étranges, il le hait parfois et ne le comprend pas toujours pour ne pas dire jamais. Les grands, c'est un autre monde.
Le seul avec qui il se sent bien, c'est le vieux  professeur à qui il donne sa petite cuillère, celle dont il se servait pour nettoyer la mer. Cadeau précieux s'il en est!
Une très belle écriture pour un sujet grave particulièrement pour nous Bretons. A travers les yeux de cet enfant, j'ai pris conscience, moi qui suis pourtant un natif du bord de mer mais qui n'en ai jamais vécu, du désarroi des gens pour qui l'océan est un gagne pain. On a beaucoup parlé du tourisme, mais peu des pêcheurs et autres professions dépendant d'une bonne ou d'une mauvaise marée. Alors quand il n'y a plus de bateaux rentrant au port ni de poissons!
Malgré tout un voyage onirique quand l'enfant rêve d'Ulysse, ce grand voyageur parcourant les mers.
La mer....il la retrouve plus tard, enfin propre, enfin elle-même!!
Extraits :
-Les hommes et les femmes avaient la mer en eux.
-Plus un bruit au dehors. Fini le chant inépuisable de la mer ? Finis le choc des vagues sur le rivage, les cris des oiseaux ?
– Un pétrolier échoué… Quatrième marée noire ! Ça peut plus durer, lança, à côté de lui, le vieux tout ridé, tandis qu’une vilaine grimace déformait son visage.
- Depuis, l’enfant tentait d’apprivoiser l’attente. Il avait du mal. Il suffisait d’une attitude, d’un geste, ici ou là et soudain le visage de son père lui revenait. 
- Oui, l’eau gémissait. C’étaient ses cris étouffés qu’il entendait. 
- Alors, pour la première fois, il se dit : c’est peut-être ça, une catastrophe.
– Mais non ! « Marée noire », répliqua Alex avec une grimace de mépris.
- L’enfant est plein de vols assassinés. 
- Il rumina ces deux mots : « à présent ». Deux petits mots, ça suffit pour faire des phrases pleines d’épines.
C’était heureux comme le réveil des nids dans les arbres au printemps.
- On a voulu faire disparaître la vieille langue du pays des champs d’algues et des menhirs. On ne fera 
pas disparaître la mer. 
-Il lut sur une pancarte : « Nous sommes tous des oiseaux mazoutés. » 
Éditions : Apogée (2014).
Autre chronique de l'auteur :
Les blessures fossiles.