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L'âme chevillée au corps.
Ève LERNER.

Note :4,5 / 5 .
Touche pas à mes mots!
Ève Lerner réside à Lorient et il m'arrive tout naturellement de la rencontrer dans les salons littéraires ou au festival interceltique comme cet été. Mais c'est la première fois que je lis un de ses nombreux ouvrages, qui est le seul pour l'instant en prose, car elle est avant tout une auteure de poèmes.
Le langage, chose sublime mais qui semble très ordinaire, on peut très bien parler la même langue et ne pas se comprendre. C'est également une manière de marquer son appartenance à un peuple, une ethnie ou un pays. C'est un moyen de communiquer sans arrêt en mouvement, tantôt il y a des enrichissements et parfois des appauvrissements, sans cesse des langues disparaissent, victimes elles aussi de la mondialisation. Ici L'auteur nous parle de la langue de la classe ouvrière ; comme celle-ci est en voie de disparition, son vocabulaire et ses expressions propres sont de plus en plus rares.
Que reste t-il des mots entendus durant nos jeunes années, c'est ce constat, que dresse en forme d'hommage, Ève Lerner, qui adepte, dans son enfance, du proverbe "Le silence est d'or" parlait peu, mais écoutait beaucoup.
Il n'y a pas longtemps ici même j'ai employé cette expression très souvent entendue "Ça tombe comme à Gravelotte" ; d’où vient le sens de cette phrase ? Il est toujours intéressant de rechercher l'origine de certaines expressions.
En 3 parties, 22 chapitres et une introduction, partons à la reconquête de ce que nous n'aurions jamais dû perdre, nos mots. Fonçons bille en tête!
Commençons dans la recherche de nos locutions de tous les jours par "Une mise en bouche" , la jeunesse et les premières émotions procurées par les mots de la mère. Un mélange de langage du terroir et d’expressions de femme lettrée, ouvrière, mais érudite.
Dans le chapitre "Il a pas une tête à sucer de la glace", je retrouve les bouteilles de vin étoilées au nom très poétique qui, il me semble, ont disparu : Au Postillon, Belle Treille, entre autres. Les endroits de perdition ou de camaraderie, c'est selon : le bistrot, le troquet, le bistroquet, le rade, le bouge ou le boui-boui (les deux derniers pas trop fréquentables malgré tout!). C'est plus parlant que l'anglicisme désormais acquis "Pub"!
L'éducation très stricte "Tu obéis, sinon ça va te tomber sur le coin du museau", le silence imposé, pas grave ici car l'auteur était peu loquace. La solution : Trempes, tourlousines, roustes, dérouillées, beuglantes, claques aller-retour, bourrage de catin, chats à neuf queues, ici j'ouvre une parenthèse : les deux dernières expressions me sont absolument inconnues. Autres découvertes, pour les hommes "aller au troisième tilleul" et entre élégance et art culinaire, une merveille :
-" Ses ongles, c'est pareil, y sont tellement longs qu'elle peut sortir le pot au feu du bouillon sans se brûler".
"Les femmes et la misogynie prolixe"
au vocabulaire riche et imagé. Passons sur les trop péjoratifs et faisons un peu d'histoire de nénette, minette, gonzesse, nana, en passant par meuf pour terminer par connasse, grognasse, blondasse, pétasse, radasse, peu de temps s'est écoulé mais le sens du propos lui s'est fortement détérioré !
Mais pas d’inquiétude tout le monde y passe.....et toutes les parties du corps! Et "entre les vertes et les pas mûres", on en voit de toutes les couleurs !
Un inventaire (si je peux me permettre) à la Lerner de mots ou expressions qui font partie de notre patrimoine intellectuel et qui nous suivent depuis notre naissance même si certains ont disparu du langage quotidien.
L'auteur dont nous suivons les mémoires et sa perception des mots, qui comme tout un chacun change avec l'âge. Des expressions un peu nébuleuses durant l'enfance prennent un sens très différent à l'âge adulte. "En ce temps là" ne représente rien à 3 ou 4 ans, mais les années passant....
Un peu de nostalgie et un souvenir qui revient à la surface : le lait Mendès France distribué à l'école communale, du nom du premier ministre (ou Président du Conseil) de l'époque. Et aussi l'huile de foie de morue et le vermifuge "Lune" si ma mémoire est bonne. Enfin, on ne peut être et avoir été ! Mais notre vocabulaire, il nous est chevillé à l'âme.
Devinette, une poupée qui a "du monde au balcon" mais "une taille de guêpe" ?
Je vais emprunter ma dernière phrase à la quatrième de couverture :
"La langue des pauvres était une langue riche".
Florilège :
Tu t'es pas foulé la rate ; Laisser flotter les rubans ; Je marne, je boulonne, je m'échine, je carbure, je turbine ; Laisser pisser le mérinos ; À-la-va-comme-je-te-pousse ; Ne pas savoir quoi faire de sa peau ; Il n'a pas une tête à sucer de la glace ; Il avait le nez dans la musette ; Beurré comme un Petit Lu etc.....
Quelques titres de chapitres :
- La lisière ne vaut pas mieux que le drap.
- Le bâillon suprême.
- Des parties charnues des individus.
- Habillage et maquillage deviennent les deux mamelles d'une France qui ne se savait pas encore profonde.
- Souffrir et faire souffrir.
- Animaux, fruits, légumes et autres nutriments.
Éditions : Dialogues (2013)