002408886
Transatlantic.
Colum McCANN.

Note : 4,5 / 5.
Vols au dessus de l'Histoire.
Retour aux sources pour moi et aussi pour Colum McCann, source littéraire pour moi, irlandaise pour lui, avec ces histoires reliant l'Irlande à l'Amérique.
Plusieurs époques se suivent sans trop de chronologie, 2012 pour les premières pages, puis 1919, retour en 1845/46, saut dans l'avenir pour atterrir (terme qui je trouve convient très bien !) en 1998. Retour entre 1863/1889 et aussi un retour en Irlande. Puis la conclusion en 2011.
En 1919, Alcock et Brown, deux téméraires aviateurs émérites tentent la première traversée de l'Atlantique sur un bombardier désarmé. Une jeune femme leur tend une lettre à remettre à des membres de sa famille à Cork ! Début d'une aventure humaine et technique qui va bouleverser le monde ! Curieusement l'histoire ne retiendra guère leurs noms.
Frederick Douglass lui aussi va participer à un autre grand bouleversement social, l'abolition de l'esclavage. Pas encore d'avions, mais une tournée longue et épuisante en Grande-Bretagne et en Irlande encore sous domination britannique. L’accueil irlandais est chaleureux, il ne risque rien des autorités durant ses promenades en ville. Le monde qu'il côtoie est celui des colons britanniques dont il a besoin pour lever des fonds. Un voyage dans le sud de l'île lui montre une autre réalité, l'Irlande catholique, pauvre, exploitée et mourant de faim à cause le la maladie de la pomme de terre. Il fait la connaissance de Daniel O'Connell, mais par intérêt politique et pour ne pas se fâcher avec l’intelligentsia britannique, il n’associe pas les deux combats...les irlandais n'ont pas de chaînes aux pieds, mais ils n'ont pratiquement aucune liberté non plus.
George Mitchell lui doit gérer des intérêts contradictoires : pour certains, abolir la domination anglaise de l'ensemble de l'île d'Irlande, pour d'autres au contraire, il est impératif de rester dans le giron et au sein de la Grande-Bretagne, laquelle aimerait bien se débarrasser de cette épine, mais d'une manière discrète et surtout sans perdre la face aux yeux de l'opinion internationale. Bref, la quadrature du cercle !
Dans la seconde partie du livre, plus romanesque, nous quittons l'Histoire avec un grand H pour l'histoire d'hommes et surtout de femmes qui ont fait les États-Unis, les gens ordinaires venant d'Irlande ou d'ailleurs, cherchant un monde meilleur.
Colum McCann mêle habilement des personnages réels et d'autres fictifs. Alcock et Brown, aviateurs rescapés de la Grande Guerre, furent les premiers à avoir réussi la traversée de l'Atlantique entre l'Amérique et l'Europe, l'Irlande plus précisément. Frederick Douglass, métis, esclave en fuite, venu en Irlande parler de son livre et de son combat pour l'abolition de l'esclavage. George Mitchell, sénateur américain, négociateur et artisan des accords de paix du Vendredi Saint. Les pages qui lui sont consacrées expliquent comment ce personnage a réussi ce qui semblait impossible avec humilité et une profonde écoute des autres. Un grand homme.
D'autres sont purement et simplement des créations romanesques, Lily Duggan, jeune irlandaise pour qui sa rencontre avec Frederick Douglass fut primordiale et l’incitât à découvrir le Nouveau Monde. Et c'est son histoire et celle de sa famille qui va servir de fil conducteur au récit. Lily épousera Jon Ehrlich, sa fille Emily, journaliste, aura une fille hors mariage, Lottie Tuttle, photographe débutante en 1919, Hannah son arrière-petite- fille. La boucle est bouclée et que le vaste monde continue sa course folle.
Ce livre permet de découvrir des aspects et des personnages plutôt méconnus de l'histoire, des relations entre l'Irlande et les États-Unis, ou de mieux connaître certains, je pense à George Mitchell, grand habitué des traversées transatlantiques.
Un très bon livre avec des passages très réussis en particulier les pages consacrées à la découverte par Douglass de la Grande Famine qui ravageait l'Irlande durant les années comprises entre 1845 et 1852.
Une phrase en guise de constat :
- Bloqués sur une question de termes. Les Anglais, leurs mots. Les Irlandais, les méandres du sens. Une mer minuscule les sépare, et pourtant...
Extraits :
- Un si beau pays. Un peu sauvage pour l'homme, quand même.
L'Irlande.
- Douglass crut trouver le mot qu'il cherchait pour Dublin : une ville blottie sur elle-même.
- Webb lui avait appris qu'en irlandais Noir se disait fear gorm, c'est-à-dire homme bleu.
- « Du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, nous ne sommes que les serfs du seigneur Angleterre ! »
- Trois millions de pièces. Le bât était déjà lourd, pourquoi ajouter les Irlandais, leur martyre, leurs ambiguïtés? Il avait assez des siens.
- Il aime bien Heaney, le poète. "Deux seaux sont plus faciles à porter qu'un".
- L'Irlande du Nord est un polygone à six, sept, huit côtés, voire davantage.
- Tous sont ici réunis : le Nord, le Sud, l'Est et l'Ouest. Les unionistes au bout du couloir, les républicains à l'extrême opposé. Deux gouvernements. Les Irlandais au rez-de-chaussée, les Anglais à l'étage.
- Il avait imaginé le pire. L'Irlande. Toujours le pire.
- Cette maxime est maintenant la nôtre : nous ne céderons pas.
Éditions : Belfond (2013).
Titre original :Transatlantic (2013).
Autres chroniques de Colum McCann :
La rivière de l'exil.
Ailleurs en ce pays.
Et que le vaste monde poursuive sa course folle.