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Les enfants de l'école du diable.
Sylvette DESMEUZE-BALLAND.

Note : 4 / 5.
Bienvenue dans le bourg !
Les années 1950 en Bretagne, la fin de la guerre n'est pas si loin, le changement de société qui va en résulter gagne petit à petit du terrain, l'église et les notables de province, l'un s'appuyant sur l'autre maintiennent leur hégémonie sur la population rurale! Le reste est vite qualifié de "Rouge"!
Ce n'est pas évident de débarquer dans un petit village de Bretagne dans les années 1950 pour prendre le poste d'institutrice, en plus de l'école publique dite "Du diable". L’accueil des habitants du bourg pour cette" Hors-venue", parisienne en plus, est plutôt froid, pour ne pas dire glacial.
La situation de cette jeune femme débarquant avec ses enfants pour s'occuper de l'éducation de la jeunesse des environs est catastrophique ! L'école est en état de délabrement, car jamais entretenue ; leur maison est pratiquement inhabitable et ses élèves semblent triés sur le volet.
Elle hérite de ce que l'on pourrait appeler les laissés pour compte des environs, enfants de l'Assistance Publique, ceux dont les parents surchargés de labeurs et qui n'ont pas le temps de s'occuper de leur nombreuse progéniture et aussi trop jeunes pour vraiment aider aux champs!
Simon, le mari, réside à Rennes. Les transports ne sont pas encore très développés, donc Julia doit assumer seule l'énorme tâche qui l'attend.
Les mois passent, peu à peu les relations des deux clans s'adoucissent, Julia y mettant beaucoup du sien. Mais au détriment de sa santé et de sa vie de couple, les filles remarquent vite que le docteur Le Goff vient un peu trop souvent voir leur mère. L'argent pour l'école manque, le maire refuse toute aide à cette école quasi hors-la loi, alors il faut improviser ! Du théâtre par exemple et encore pire et sacrilège, un bal !
Beaucoup de personnages dans ce roman, la famille, le père, la mère et les cinq enfants, Julia la mère courage entre sa vie professionnelle et sa vie privée, elle a beaucoup de mal et cela se comprend ! Simon a sa vie à Rennes. Même s'il participe les premiers temps de leur arrivée, il décroche petit à petit et n'est plus aussi assidu à revenir en fin de semaine. Jusqu’à quel point fait-il réellement encore partie de la famille ? Elsa, âgée de 8 ans, est une narratrice donnant le point de vue d'une enfant un peu dépassée par le changement de vie brutale qui est le sien, ainsi que celui de ses frères et sœurs.
Les autochtones sont, à de rares exceptions, soit des notables défendant ce mode de vie qui leur est très favorable, soit des "rouges" laïcs convaincus minoritaires, mais agissants et très progressistes. La grande majorité de la population est surtout résignée, écrasée par le poids des traditions, la peur du pêché, et proche de la plus grande misère matérielle et intellectuelle! Le cas des enfants est particulièrement marquant. Ils vivent dans un monde d'une tristesse absolue qu'ils portent sur eux.
Le pouvoir quasi absolu des notables bien appuyé par l'église dans les villages bretons est dénoncé ici. Tous les moyens de pression étaient bons, du renvoi pur et simple des métayers des terres qu'ils cultivaient, les artisans qui osaient mettre leurs enfants dans une école publique ne trouvaient plus de travail, sans compter les menaces ou les intimidations physiques ! Le savoir de la population faisait peur à ses Messieurs de la haute bourgeoisie, car l'ignorance est source de soumission. L'auteure en quelques lignes résume très bien le problème qui n'est pas spécifique à la Bretagne, mais qui était plus prononcé ici du fait de la séparation de l’Église et de l’État et des troubles que cela a causé.
Un livre très sombre, mais ne tombant jamais dans un certain misérabilisme que l'on retrouve souvent dans pas mal de livres concernant la Bretagne de l'après-guerre.
Une phrase résume bien la situation de la société de l'époque :
-Le clergé reste plus solidaire des nobles que du monde rural.
Circulez, la messe est dite!
Extraits :
- Dans ce coin de Bretagne rompue aux conflits ancestraux restés quotidiens, Brennac offrait, disait-on, le seul cas avéré d'une école sans élèves.
- La plupart des communes créent une caisse dite « des écoles », financée par l’Église de la noblesse, destinée à aider les pauvres à payer les frais d'inscription... chez les sœurs.
- Les enfants qui grandissent sans caresse ne sentent pas les coups de bâton.
- Prenez-le, vous avez besoin de distraction. Voyez des gens de votre milieu, découvrez la Bretagne, c'est une belle région, multiple, riche en histoire, en tradition, elle n'est pas limitée à ce coin particulièrement austère.
- La messe était le seul moment où Julia à pouvait tenter de communiquer.
- Nous admirions notre mère, la plus belle, la plus séduisante, la plus intelligente, la plus attentive aux enfants.
- Que des chants et des sons d'instruments bretons résonnent dans l'enceinte de l'école si longtemps déserte choqua sans doute un groupe de gamins en balade dans le chemin le long de la maison. Ils canardèrent la pelouse et la cour, à notre grande colère, peu convaincus par l'interprétation pacifique de nos parents.
- L'hiver sévissait sauvagement dans le pays. À Paris, là-bas, si loin, un abbé appelé Pierre plaidait la cause des sans-logis.
- Tu vois, papa, on l'adore maman, mais avec elle à l'école et à la maison, c'est comme si on n'avait jamais de récréation.
Éditions : Terres de France / Presses de la Cité (2013).