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La salle d'attente.
Fadéla M'RABET.

Note : 5 / 5.
Sale attente.
Une explication sur le titre de cette chronique qui m'est venu à l'esprit avant de commencer la lecture de ce livre et qui a été conforté par ces lignes venant bien après dans le texte :
- Cinquante ans après, ce monde nous l'attendons toujours.
On peut lire sur la quatrième de couverture la définition suivante de ce texte : "Entre biographie et essai", c'est, je pense, la meilleure définition avec ce qu'elle contient d’ambiguïté ! Le mélange des deux est un exercice périlleux, mais ici très réussi. Résumer les problèmes de la société algérienne au travers d'une seule personne aurait été très restrictif ; Fadéla M'Rabet évite cet écueil.
Car en Algérie comme ailleurs, et peut-être encore plus ici du fait de l'indépendance, une société se meure qui, malgré ses défauts, respectait l'humain, pour être remplacé par le culte de l'argent et de la religion, mélange contre nature, mais qui semble très bien convenir à la caste au pouvoir! La cassure, la fracture, devrais-je écrire, entre les classes dirigeantes, politiques et religieuses et le peuple est très profonde, trop profonde pour beaucoup.
Car si l'auteur reconnait les torts de la colonisation et ne les mésestime pas, même si elle pense que nos modèles de sociétés occidentales sont loin d'être la panacée universelle, ses principaux griefs vont au pouvoir algérien qui a renié les valeurs de sa révolution au détriment du peuple.
Le pragmatisme politique et la soif de pouvoir ont permis à une caste de se hisser au pouvoir et de s'y maintenir ! Bizarrement ces gens qui ont lutté contre le pouvoir français, choisissent la France pour se faire soigner...aux frais de qui ?

Là-bas aussi la violence au quotidien, les anciennes personnes agressées en plein rue dans l'indifférence générale, la corruption, l'inégalité hommes femmes accentuée par l'obligation du port du voile qui se généralise, cette loi non écrite qui très souvent empêche une femme de sortir seule, etc....
Autre alliance des plus étranges, Les États-Unis d'Amérique, soi disant grand chantre de la démocratie, défenseur jusqu'à l'absurde de l'Arabie Saoudite, monarchie la plus antidémocratique du monde musulman, financier à peine caché de nombreux mouvements terroristes antiaméricains de par le monde !
Elle pointe aussi du doigt les "crimes" de l'état dans différents domaines. Éducatifs avec l'arabisation intensive de l'école, le refus de l'enseignement de l'Histoire avec une version tronquée de celle-ci! Et aussi et surtout d'avoir trahi la femme, pour qui la femme européenne reste le modèle auquel il est interdit de ressembler.
Les femmes algériennes, personnages et héroïnes anonymes, mais aussi et surtout victimes !
Une écriture superbe, qui sous des faux airs de simplicité doit avoir été très travaillée, une œuvre courte par son nombre de pages, mais au combien instructive !
Ce livre pose une question récurrente et cela depuis des siècles et remise au goût du jour par "Les printemps arabes" ! Pourquoi la plupart des révolutions ou décolonisations échappent à ceux qui se sont battus pour et en général au peuple ! La liste est trop longue pour faire ici un bilan, mais la question reste en suspend "Pourquoi"? Comment est-il possible de chasser souvent au prix de lourds sacrifices un pays colonisateur ou un gouvernement corrompu ou dictatorial et de se faire voler sa victoire ? "L'amertume", ce sentiment diffus dont parle l'auteur envahit l'Algérie, et que reste t-il après l'attente si ce n'est le désespoir! Que reste t-il d'une enfance bercée de lumière et d'amour ?
Mais quelle est la solution ? Question pour l'instant en refermant ce livre sans réponse !
Une découverte !
Extraits :
- Toute littérature prend naissance dans une souffrance et l'on écrit pour s'en délivrer, se sublimer, lui donner une expression universelle, éventuellement en faire une arme.
- Écrire est une façon de nier cette fatalité.
- La souffrance a été à l'origine des plus beaux chefs-d’œuvre, de Dostoïevski, de Zola, de Taha Hussein. Même dans un pays où l'obscurantisme est érigé en religion d'État.
- Tant qu'il y aura des chasseurs, tant qu'il y aura des guerriers, des enfants mourront comme les oiseaux.
- Les êtres de mon enfance m'habitent, quelque soit l'endroit où je me trouve.
- C'est pourquoi les femmes dévoilées sont en grand danger, et le voile des autres de plus en plus total.
- Et dans l'ombre, les femmes forment la majorité de ceux qui maintiennent ce pays debout, malgré tous les obstacles d'une société féodale.
- Pourquoi est-on tombé si bas ? Pourquoi une telle mutation des hommes et de la société algérienne après les années glorieuses de la guerre de l'indépendance ?
- Le premier crime est d'avoir détruit l'école par une arabisation folle, sans enseignants compétents.
- ...qu'il s'agisse de l'état d'abandon des hôpitaux, une école qui fabrique surtout des analphabètes trilingues, de l'inexistence d'une politique sociale qui contraint des millions de citoyens à s'entasser dans des immeubles délabrés.
- L'Algérie a subi une double imposture : un pseudo socialisme et un islam dépouillé de toute spiritualité.
- L'Algérie actuelle devient de plus étrangère aux anciens. N'est pas celle qu'ils ont voulue.  Amers, ils cultivent l'individualisme et le nihilisme.
- À la maison comme à l'école, on apprend plus comment vivre, mais comment se préparer à la mort.
Éditions : Des femmes /Antoinette Fouque (2013)