002134775

Claire FOURIER.
Note : 4 , 5 / 5.
Le petit arpent de l'amour.
Récit d'une dizaine de jours de ce que l'auteur qualifie de "Grève du monde"! Huis-clos bucolique et jardinier, mais un livre dont il est très difficile de parler tant il est personnel.
Un ermitage, c'est la demeure d'un ermite, la solitude, le besoin de se ressourcer, alors pourquoi pas un monastère de la Chartreuse dans le Jura, en plein mois d'août !
Entre cloître et cloîtrée, une paire de bottes en caoutchouc verdâtre, des tenues plus que succinctes, car la solitude est complète entre les quatre murs d'enceinte de ce jardin abandonné !
S'occuper les mains pour ne pas penser, sarcler et biner pour chasser le vague à l'âme, car nulle fuite n'est fortuite !
Tout est source de découverte, le lieu en lui-même, les outils de ce Chartreux, sorte d'ombre portée, absent physiquement, mais omniprésent dans les pensées de cette femme attentive à sa tâche, redonner vie à ce lopin de terre en friche!
Et si je revenais à la seconde partie du titre "Suites pour le temps qui passe". Suites paraît plus maitrisé que fuites, et , ici on sent un temps qui fuit, mais que l'auteur voudrait retenir, rester là encore un peu. Et la fugue, celle de la musique, suite de notes guillerettes, Mozart en filigrane!
Et l'amour dans tout cela, il est omniprésent, du spirituel au charnel, du corps à l'âme, dans une paix retrouvée, débarrassée des contraintes de la vie moderne. Mais est-ce réellement l'apaisement? Cela s'en approche de près malgré tout. Car l'envie sexuelle est toujours là, latente mais présente, un orage donne l'occasion d'une danse lascive et nue, pleine de désir de la présence d'un homme, enfin de l'homme, celui pour qui elle est là !
Pas réellement de personnages, des silhouettes fugaces entre aperçues, dans ce monde où règne le silence ! Le gardien du monastère, être presque parlant, le prêtre visiteur du dimanche, et le Chartreux....
Un style mêlant allégrement la prose et la poésie, prose pour commencer, poésie pour finir. Les descriptions de la nature, puis les pensées les plus profondes. La facilité, puis une sorte de mysticisme.
Ce livre, comme quelques autres, me pose le problème suivant : si l'auteur a mis sa vie et ses pensées profondes sur papier, c'est pour que le public les lise. Mais à côté de cela, de quel droit, moi, simple lecteur, je m'arroge le droit de partager l'intimité d'une personne, qui plus est, quand on la connait pour la croiser relativement souvent?
Reconnaissons une beauté païenne dans les titres des chapitres avec aussi un brin de dérision :
Le chant de la vaisselle résonne dans la montagne,
Mes fesses apprécient la "miséricorde, La bure, le poêle et la valise, La robe nuptiale est une camisole de volonté, Le sapin glorieux ou La nostalgie du sentiment cosmique, Le Crucifié a des fourmis dans les jambes.
Car comme quelques-uns d'entre nous, pétris de culture bretonne l'auteur nous explique sa relation ambiguë avec Dieu, la religion et l'église. Croyant soit, chrétien aussi, mais avec une conscience personnelle qui n'est pas celle de la hiérarchie épiscopale.
J'adore cette phrase qui résume l'âme bretonne oscillant entre lumière éblouissante et obscurité profonde :
-J'aime le soleil pour l'ombre qu'il procure.
Extraits :
-Non moins que la solitude et le silence, le jardinage me va. J’aime mieux jardiner que prier. Au vrai, je confonds les deux.
-Si jardiner est une prière, se baisser revient à s’élever.
- Au fond, j’étais venue ici faire grève. La grève du monde. La grève du siècle. La grève des gens. J’étais en grève, voilà tout.
- Plus que désirer
avoir désiré
convient à mon âge.
- Peut-on vivre sans se laisser aller aux confidences, sans toucher un peu de chair amie ?
Aimer Dieu et la Vierge, c'est bien beau, mais....
- Le jardin ne m’appartenait pas, j’en étais heureuse. J’appartenais au jardin, j’en étais heureuse. - La contemplation, c’est la nostalgie.
- Comme la nature est légère ! — Comme la conscience est pesante !
- Une plaisanterie. Je suis panthéiste... et celte. Dieu est moi, moi est Dieu. Dieu et moi sommes Un. Dieu est « partie prenante » de moi, telle est ma foi.
-
Mon Dieu à moi, en fusion au cœur de mon réacteur intime, c’est Lucifer !
-
J’avais un minimum de raison, n’aurais jamais la foi, Dieu merci.
- Je
chercherais en vain les mots pour traduire cette « sublime folie » de la nature. — Il me fallait être à l’unisson.
- Ce
serait meilleur si un homme venait lécher sur mon corps le miel de la terre et le sel du ciel, puis me sécher ! Mais que je puisse l’imaginer, c’est beaucoup.
- La folie douce exige une discipline de fer, me disais-je aussi.
Éditions : Éditions Dialogues (2013)