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Dans l’œil du schizo.

Hervé JAOUEN.

Note : 4,5 / 5.
Quand se lève la tempête.
Avec ce roman, Hervé Jaouen revient à ses premiers amours : le roman noir, celui qui décoiffe (comme la tempête) mais aussi interpelle le lecteur. Ici il dissèque un cas de schizophrénie pour le moins très avancé.
Rien ne semblait prédisposer Jean-Luc Gouézec à devenir dangereux : études réussies, entrée dans la vie active avec un poste à responsabilités, chargé de créer un centre d'appels téléphoniques. Il s’investit, recrute, se voit homme arrivé riche manager...le rêve ! Mais le rêve se révèle être un cauchemar ; son commanditaire est un escroc qui a empoché les aides de l'état et parti sans demander son reste....
Nous le retrouvons quelques temps plus tard entamant une correspondance avec une graphologue de "L'écho du Morbihan", courriers qui deviennent de plus en plus chaotiques, de plus en plus menaçants, passant du directeur du journal au président de la République.
Il est vrai que la situation professionnelle de Jean-Luc ne s'est pas franchement améliorée malgré l'aide de son entourage.....sa violence monte d'un cran, des visions brouillent son esprit !Delphine son épouse s’interroge, puis s'inquiète.....Est-il dangereux....ou pire peut-il le devenir....que faire? Etre attentive, éviter de le contrarier...protéger leurs deux enfants ou alors le faire interner, solution suprême qui ne peut être prise à la légère! Le passé militaire de Jean-Luc ressurgit dans son esprit....le monde qui l'entoure est peuplé d'ennemis, sa propre vie est en danger, sa méfiance devient de la paranoïa....
Et un soir l'irréparable arrive, sa violence lui fait perdre tout sens commun.....Il est interné dans le Centre Bretagne laissant les ruines d'une famille derrière lui.
Il s’enfuit laissant un cortège de morts dans son sillage, il redevient un soldat à la gâchette légère obéissant à son capitaine intérieur...
La vie est paisible dans le désert breton, quelques rescapés du rêve hippie y côtoient des agriculteurs vieux garçons et taiseux.... c'est le cas d'Isola, de sa fille Gloanina et de Milo qui vit tant bien que mal de sa terre....
Mais la tempête se lève sur le Kreiz Breizh, pas le tristement célèbre ouragan de 1987, mais pas loin.....Et dans la tête de Schizo tout s'entrechoque : le bien enfin ce qu'il en reste, le mal, les souvenirs d'enfance, les pulsions, comme les bourrasques de vent, qui enflent et deviennent incontrôlables.....
Des personnages pour le moins embrigadés dans des situations qui leur paraissaient improbables. Jean-Luc Gouézec semble être un être à qui tout réussit, bel homme il parait être le gendre idéal, de brillantes études, un mariage d'amour...et pourtant ! Delphine, son épouse, pensait, elle aussi, que l'existence allait leur sourire, un travail qui l’intéressait, deux enfants et des belles familles aimantes même si du côté de Jean-Luc, c'est un peu la bourgeoisie de province. Les habitants de la Bretagne profonde les Monts d'Arrée, eux, c'est la nature qui les réunit, Isola a laissé partir son baba cool de musicien. Être cool mais point trop n'en faut! La naissance de Glaonina ne l'a guère responsabilisé. Milo fut marié, son épouse est morte d'un cancer, sa fille qui fut élevée par une de ses tantes vit au loin ; alors il est devenu le papy de la fillette.
Pour certains la vie n'est pas un long fleuve tranquille, la maladie peut bouleverser plusieurs vies en particulier des gens dont le seul tort est d'être au mauvais endroit au mauvais moment.
Une fin de roman angoissante à souhait avec les monts d'Arrée dans la tourmente d'une tempête comme décor.
Il est à noter le rappel d'une phrase prononcée par Roger Gicquel durant un journal télévisé, mais employée ici dans le cadre de ce roman.
Extraits :
- Visage de madone qui implore son fils sur la croix. Ou bien visage de pauvresse qui implore la madone. Je ne sais plus où j'en suis.
- Elle abandonna son tricot et prit son bouquin, un roman d'une épouvantable noirceur, écrit par une jeune femme irlandaise qui se faisait montre d'une étonnante maturité dans le récit de la vie de couple qu'elle décrivait. Histoire d'un Irlandais et de sa femme, une Anglaise.
- De chasse au fou, dans les monts d'Arrée.
- Les émules de Walden ne purent s'empêcher d'être rassurés par la certitude que le monde moderne resterait à portée d'une pression du pouce sur un clavier.
- Aux yeux de Tudy, un artiste reconnu n'est pas un artiste mais un marchand du temple des talents. Facile. Ça excusait tout.
- Et Dieu sait s'il y en a des saintes et des saints bretons, les saints des cathédrales aussi bien que les saints de clochers confidentiels.
- Il a continué d’obéir aux signes qu'il est le seul au monde à savoir interpréter.
- Gwel' vo warc'hoazh, on verra demain......
- "La Bretagne a peur ! La Bretagne intérieure a peur ! Dans les hameaux, dans les vallées, sur les collines, autour des maisons aux portes closes, un tueur fou règne dans le Kreiz Breizh".
Éditions : Presses de la Cité (2012).

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