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Éloge de la godille.

Charles MADÉZO.

Note : 4 / 5.
L'aviron et le canot.
Il y avait déjà "L'éloge de la folie". Charles Madézo, natif de Douarnenez et donc du bord de la mer, préfère tresser des couronnes à ce moyen de transport maritime, très à la mode quand il était enfant, et encore maintenant d'ailleurs. Pour commencer ce livre, il cite quelques lignes de Jean-Pierre Abraham, extraite du cours de navigation des Glénans :
- La godille est sans doute un art, et sa maîtrise constitue l'une des plus belles conquêtes de l'apprenti marin.
Cela me ramène 45 ans en arrière, sur le lac d'Hourtin, où un matin de janvier au service de la marine française, je me suis essayé à cette manière de conduire un bateau que je ne considérais pas à cette époque comme un art, bien au contraire. Paraît-il que comme le vélo, cette pratique ne se perd pas ! Honnêtement je n'ai pas envie d'essayer à nouveau.
La godille moyen de passage le plus souvent utilisé pour, en partant du quai, rallier un navire mouillé dans le port. De ce mouvement de huit, transmis à l'aviron, le remous provoqué sous mer propulse le bateau. Le comble de l'élégance dédaigneuse est de manœuvrer son canot avec désinvolture, une main dans les poches.
Dans son célèbre tableau « Impression, soleil levant», Claude Monet, au milieu de ce paysage chatoyant, riche en couleurs, ne campe-il pas un marin solitaire godillant vers la clarté naissante? Autre représentation notée par l'auteur sur l'esplanade de Bermeo, dans le port de Biscaye au sud de Bilbao, la statue monumentale d'un marin, aviron à la main.
On peut se demander pourquoi la langue française traite avec autant de mépris le monde de la mer, par exemple, maquereau ou morue et cette définition de la godille trouvée dans le dictionnaire:
- À la godille : Mal fait, qui ne convient pas.
Consolons-nous en remarquant que beaucoup de restaurants portent le nom de "À la godille", dont un, chose très surprenante, est situé entre Les Arcs et Courchevelle !
Terminons par un petit tour du monde, différentes techniques qui se sont créées çà et là, "Le Rô" au Japon, "Le Yulo" en Chine, qui d'après l'auteur sacrifie l'esthétique à la facilité. Et que dire des gondoles à Venise!
Terminons par l'île de Groix où sont organisées quelques compétitions, que dis-je, des championnats du monde de godille! Gaele Flao, qui illustre ce livre avec quelques dessins au fusain, fut sacrée championne du monde en 2011.
À noter que deux habitants de Groix ont fait le tour de l'île à la godille ce qui représente la bagatelle de 11,5 milles marins, le tout en 5 heures 20 minutes 15 secondes! Chapeau bas!
Luis, passeur au quai de Rossmeur, réfugié espagnol ayant fui le franquisme, était une sorte de modèle pour les jeunes garçons de Douarnenez. L'auteur d'ailleurs utilise la comparaison de l'archange Saint-Michel partant affronter le dragon.
Extraits :
- Que pouvait-il nous apprendre si tous leurs livres et leurs théorèmes ne permettent pas de mouvoir un canot ?
- Luis le passeur est le seul professeur, le mentor qui nous agrée. Admiratifs et subjugués, nous passons des heures à l'observer.
- Puis on hissait les voiles. On rangeait les godilles le long d'un bord. Restaient les cales sur les mains ravinées, et l’endolorissement des épaules.......
- L'aviron est l'archet d'une musique savante. Mais, aussi à lui seul, un orchestre de chambre. Trio : violon, alto et violoncelle.
- Qui douterait, dans la contemplation de ce miracle, des accointances de la godille avec les forces obscures qui régentent l'infini des mers.
- Le sillage de la godille persiste trente secondes, puis disparaît sans aucune trace.
- " Souvent, en regardant l'expert godiller, on ne peut s'empêcher de penser qu'on pourrait dès la première fois réussir."
- Il est peu probable qu'une si savante analyse apporte une aide à l'apprenti godilleur.
- L'art de la godille entre alors dans la panoplie des acquis inaliénables, et comme l'équilibre sur la bicyclette jamais plus ne fera défaut.
- Dans le choc de cultures où nous roule la vague mondialisatrice, il nous importe, marins du septentrion, de sauvegarder quelques signes forts témoins de notre identité.
Éditions :Éditions Apogée (2012).
Autres chroniques de Charles Madézo :
Chroniques du Moulin Vert.
La cale ronde
Bavure dans le béton