Ne laisse pas
Ne laisse pas la mer t'avaler.

Alain JÉGOU .

Note : 3,5 / 5.
Terre et mer.
Alain Jégou est ici dans son élément, le monde de la pêche, plus que dans celui du crime ! Mais rien n'empêche de mêler l'un à l'autre....ne parle-t’on pas dans le langage populaire de panier de crabes !
Nous sommes en octobre 1976, Yann, commence une carrière de marin-pêcheur, un peu pour quitter une vie terrestre qu'il juge peu valorisante, il a parfois travaillé au port de pêche de Keroman à Lorient, mais sans plus. Malgré tout Romu, patron du Skrilh-Mor, caseyeur de Doëlan l'embauche. Une autre vie s'ouvre pour lui ! Il vit avec Claire étudiante aux Beaux-Arts qui est malheureusement l'objet de toutes les convoitises d'un autre jeune collègue, Patrick, mais bon, rien de bien méchant à première vue! Mais il semblerait que Yann porte la poisse à son travail et aussi parmi son entourage.....et comme il est un peu emporté....
Un soir une voix au téléphone insulte Claire et cette dernière ne rentre pas dormir...Yann est pour le moins perturbé...en mer la situation entre marins pêcheurs est tendue....Claire se lie d'amitié avec Léa, patronne d'un bistrot et ancienne prostituée....elle boit aussi plus que de raison. Claire à bout de nerfs a une réaction violente en classe envers « La Glue ». Yann en remet une couche et profère des menaces de mort à l’égard du jeune garçon....alors quand le cadavre de ce dernier est repêché, étranglé, dans le bassin à flots..., Yann semble le seul et unique coupable.....chose qui réjouit le frère de Claire, policier chargé de l'enquête...
Mais la vie sur terre n'est-elle pas en définitive plus dangereuse que celle des marins ! Entre la mer avec ses risques liés aux marées ou aux tempêtes et la nature humaine, ses vices et sa soif de pouvoir, Yann apprendra que la mer, si elle ne fait pas de cadeaux, est plus clémente que la haine que lui voue certaines personnes.
Yann Le Flanchec, un être tout en trous et bosses, la vie à terre ne le satisfait plus du tout, alors pourquoi ne pas tenter l'aventure de la pêche côtière ? Un nouveau départ dans un monde peu familier pour lui. Comme beaucoup de jeunes de Lorient, il a travaillé un peu au port de pêche pour arrondir ses fins de mois, mais là s'arrête son expérience.
Claire, sa compagne, est lucide sur les qualités et les défauts de Yann ; on a l'impression que c'est plus par esprit de rébellion vis à vis de sa famille qu'elle vit avec lui. Elle suit les cours des beaux-arts, a des amies fidèles, Viviane par exemple, mais hélas aussi un soupirant un peu collant qu'elle a surnommée « La Glue ». Elle a aussi la malchance d'avoir un père et un frère tous deux dignes représentants de la maréchaussée qui détestent Yann, alors quand celui-ci a des ennuis avec la justice, cela jubile sous le képi ! Les marins sont, comme on peut s'y attendre, bretons, taiseux, buveurs, un peu mauvaise tête mais bon coeur ! Une mention particulière pour Alfred, homme cassé avant l'âge par plus de quarante ans de mer.
Deux récits en parallèle, un chapitre pour Yann, un autre pour Claire. On sent sous la plume d'Alain Jégou une grande habitude du monde de la pêche et le contraire serait surprenant. On retrouve aussi le côté superstition des équipages de Bretagne vis à vis d'un animal surnommé « Longues Oreilles ».....car il ne faut jamais prononcer son nom sur un bateau !
Il faut noter, et cela risque de dérouter certains lecteurs, l'emploi d'un vocabulaire marin dans les chapitres se déroulant en mer. Les anons, la bosse, le sud-suet, coffrer, ouester, l'orin ou la poupée du vire, mais ces mots sont expliqués en bas de page. Quelques mots bretons aussi avec également la signification française.
C'est agréable de connaître les lieux où sont situés pratiquement toutes les péripéties de ce livre, en particulier l'ancienne école des beaux arts de Lorient que j'ai fréquentée quelques mois.
Un léger regret, je trouve que l'intrigue policière n'est pas à la hauteur des pages consacrées au monde des marins pêcheurs.
Extraits :
- Les marins-pêcheurs ignoraient ce genre de pratique et se colletaient avec l'océan dans le plus strict anonymat. Butés, combatifs et muets depuis tant de générations.
- Le port était désert, sinistre dans le piètre halo des réverbères et le bref éclat des phares.
- Ça jaspinait sur les ondes, en français ou en breton, ça fusait âpre sur toutes les fréquences.
- Son boulot était d'aller en mer et il y allait.
Celui-là aura eu beaucoup de chance, se dit Romu, la mer n'aura pas voulu de lui, à croire que ce n'était pas son jour.
- Si Romu avait décidé d'y aller, il n'aurait pas plus trouvé à redire, parce que c'était leur métier et qu'il était le patron.
- Mais elle, que devenait-elle dans tout ça ? Abandonnée sur le rivage, telles ces femmes de marins qui attendaient près de la Croix des Veuves à Paimpol, Côtes-d'Armor, le retour de leurs « islandais » de maris.
- Ça faisait beaucoup d'événements extraordinaires pour un laps de temps vraiment court ! S'il avait été superstitieux, il aurait pu se demander s'il n'y avait eu un sort jeté sur le bateau et son équipage.
Éditions : Éditions des Ragasses (2012).
Autre chronique d'Alain Jégou :
Passe Ouest suivi de IKARIA LO 686070.