les vieux
Les Vieux Fous.
Mathieu BELEZI .

Note : 5 / 5.
Grandeur et décadence.
Écrivain que je découvre avec ce roman, ayant pourtant « Les solitaires » dans ma bibliothèque depuis quelques années. Né à Limoges, ce grand voyageur, installé dans le sud de l'Italie, a une bibliographie somme toute fournie sans être non plus impressionnante. Le thème de ce livre, les derniers jours de l'Algérie française, m'inspire pour des raisons personnelles.
Sur le bandeau qui entoure ce livre le ton est donné et le lecteur avertit :
- « C'est une histoire si révoltante que plus personne ne veut en entendre parler ».

Un homme et une petite armée à son service sont retranchés dans un vaste domaine aux environs de la capitale algérienne. Le leitmotiv de ce colon forcené est, et il le répète pour s'en convaincre « Ils ne m'auront pas »....et pourtant pour lui et ses semblables la fin est proche. Et ce ne sont pas les actions de ces extrémistes qui changeront l'histoire.
L'histoire justement, Bobby s'en souvient, enfin d'une manière qui l'arrange. Il dit : j'ai 140 ans l'âge de la conquête de l'Algérie, se comparant et se confondant avec l'histoire officielle. Il a participé à cette Histoire, lui et ses semblables ont travaillé, très dur c'est vrai, ils ont fait des sacrifices, certains et même beaucoup l'ont payé de leurs vies, mais maintenant....que valent leurs immenses domaines gigantesques, leurs très grandes richesses contre la volonté d'un peuple, même s'ils méprisent cette populace pouilleuse qui fera d'après eux retomber leur pays dans la plus noire des misères !
Le livre est divisé en plusieurs époques, la gloire et l'opulence des années de guerre en Europe par exemple et la période de ce que l'on peut appeler la bataille d'Alger.
Le personnage central de ce livre est Albert Vandel dit Bobby la baraka ou Bobby le caïd, sorte de Falstaff méditerranéen, mais aux ordres de personne. Il a pesé à un certain moment de sa vie, 14o kg, despote est le qualificatif le plus approprié pour le décrire. Il fut un militaire sanguinaire, faisant régner la terreur au nom de la pacification par le crime et le viol. Raciste, antisémite, pétiniste, régnant en souverain absolu grâce à son argent, organisant des fêtes fastueuses au milieu de courtisans et de courtisanes tout acquis à sa cause, c'est Versailles de l'autre côté de la Méditerranée. Les politiques lui mangent dans la main, les militaires et représentants des forces de l'ordre ont tables ouvertes, leurs épouses succombent à quoi, on ne sait pas, mais elles fréquentent assidûment sa couche. ! Il est conscient que cette époque est révolue et ses jours de magnificences comptés. Mais il est prêt pour un baroud d'honneur aussi fou qu'inutile ! Alors dans un dernier défi dicté par un cerveau chancelant, il organise dans sa superbe villa, son propre royaume avec une milice armée, formé de légionnaire déserteurs, prête à tout. Viennent à lui comme vers l'unique et dernier espoir tous les nostalgiques des colonies et de leurs vies passées, où ils avaient le droit de vie ou de mort sur le reste de la population.
À l'opposé Ouhria, jeune fille qui partage sa vieillesse et sa couche, souffre-douleurs pas si effacée que cela... Elle tente de canaliser la folie de son seigneur et maître car c'est il me semble leurs relations...mais avec un sentiment de grande tendresse vis à vis de cet homme, vieux, un peu sénile dans des agissements de maître du destin des autres alors qu'il ne commande même plus le sien propre.

Tout est démesuré dans ce livre, le personnage central, ses domaines, sa boulimie sexuelle,  sa cruauté, son influence et son talent de manipulateur, car dans ce monde de pouvoir tout se négocie, s’achète et bien sûr se vend ! Ce livre est provocant, à cause de ce « héros », de part son vocabulaire, qui dans la bouche de Bobby représente très certainement les très mauvais côtés des colons dans leurs rapports avec les autochtones qu'ils exploitent et méprisent. Au nom du travail accompli et des années passées, la terre et le pays leur appartiennent. Tous ne furent heureusement pas comme cela ! Certains agissements de cet homme qui se sait au dessus des lois sont choquants et révoltants, le viol d'une femme par lui même et ses sbires pour la simple raison qu'elle est juive dépasse l’entendement, jeter son chien par la fenêtre du quatrième étage est une sorte de punition supplémentaire et gratuite ! Le supplice de deux « rebelles » fouettés à mort devant le personnel du domaine pour l'exemple est également monstrueux.
L'écriture est très particulière, ce qui n'est pas pour me déplaire, une phrase revient sans cesse, Albert Vandel, très lucidement martèle « Trop tard ».
Il est toujours trop tard, et ce livre rappelle une vérité qui nous est enseignée par l'histoire, si entre le pays colonisateur et le pays colonisé il y a la mer, pratiquement toujours le colonisé gagnera son indépendance. Pour en faire quoi ? C'est un autre débat !
Un roman terrifiant sur les dérives de la puissance et des moyens employés pour la garder, avec son cortège de passe-droits, de crimes et exécutions sommaires, de terrorisme et de contre-terrorisme.
Extraits :
- Je les fous dehors aujourd'hui même, nom d'un bordel ! Je tiens à la vie, moi ! Je veux vivre encore longtemps ! Et profiter de mes terres! De mes vins français ! De mes cigares cubains ! De ma nouvelle femme qui a traversé la Méditerranée pour que je jouisse nuit et jour de ses appâts !
- oui, c'est ce que je croyais, c'est ce que nous croyons tous à l'époque, nous les seigneurs de l'Algérie : être les éternels propriétaires de ce temps africain que nous avions si bien su conquérir et occidentaliser
- Foutez-moi la paix, M. Albert, je dors
- parce que nous avons ce pays dans le sang
- Vous lavez ma femme en fermant les yeux ! Et le premier qui bande ira chercher ses roustons dans la poubelle !
- mon braquemart roi, mon bâton de maréchal, mon épée de Damoclès infatigable
- les soldats poussèrent des cris, leurs mains se crispaient sur les fusils qui n'avaient pas servi depuis huit jours, ils avaient faim, ils avaient soif, et ils avaient envie de trousser des femmes
- il avait pour lui le bon droit de sa race supérieure
- D'où vient la cruauté sans égal des capotes bleues – pantalons rouges ?
- …. que le temps des miracles est révolu, nous savons que notre Algérie française n'est plus notre Algérie....
- C'est moi, Albert Vendel 1 er !
Éditions : Flammarion (2011).
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