Oncle d'amérique

On n'a pas tous un oncle d'Amérique.
Stanislas ENGRAND .

Note : 4,5 / 5.
À chacun son odyssée !
Encore un auteur à découvrir, ce qui est très bien. Donc nous allons suivre pas à pas Ulysse (est-il heureux?) dans sa quête de lui-même et de ce mystérieux oncle dont il a peu de souvenirs qui est parti un jour aux États-Unis et n'en ai jamais revenu....et nous lecteurs, comme le narrateur, nous le comprenons. Famille, je vous hais.
Si le célèbre roman de James Joyce « Ulysse » se déroule en l'espace d'une journée, ici le temps passe plus lentement, plusieurs années et quelques vies s'écoulent dans l’atmosphère austère de familles profondément bourgeoises et catholiques aux mœurs strictes mais non dénuées de secrets bien enfouis dans la mémoire et les alcôves des protagonistes de ce roman.
Revenons donc à cet oncle qui, à l’instar de celui de Jacques Tati, dénote un peu dans les repas dominicaux gigot-flageolets des parents du narrateur. Peintre, photographe, écrivain, scénariste à Hollywood, portraitiste des vedettes féminines du moment, mais fidèle à sa fiancée « Polka » décédée il y a de nombreuses années.
Nous rencontrons donc Ulysse à un âge respectable qui nous narre sa vie, du catholicisme au militantisme....de son copain Frantz dont la mère et la sœur se promenaient seins nus au bord de leur piscine privée,  à un autre ami retrouvé suicidé sur un banc public. De Pénélope partie à tire d'ailes en Australie à une jeune américaine conquise dans un avion....la vie prend de la hauteur, et elle en a besoin..
Les personnages ont des noms soit bibliques soit religieux ou alors composés et délicieusement obsolètes ! Dans la première catégorie, le narrateur Ulysse, son épouse envolée Pénélope et leur fils Télémaque. Le tonton américain d'adoption a choisi comme pseudonyme Jean Saint-Jean. Dans la seconde catégorie, on trouve (entre autres) Benoit-Joseph, Marie-Charlotte (surnommée amicalement Cacotte) qui rime avec bigote et pour qui le sexe est synonyme de damnation éternelle ! Emilie, Suzanne, Madeleine sont d' autres membres des différentes fratries, tout ce beau monde se nommant plus prosaïquement Mordacque ou Delagny !
Au hasard de ces pages, on trouve des psy, un nommé Barnabé et l'autre répondant au doux prénom de Barbara...l'un est lacanien l'autre pas, enfin il me semble ! Certaines pages avec Barnabé sont truculentes, comme une grande partie de ce livre.
Pas mal d'humour avec par exemple une grand mère surnommée « Le bélier » mais dont le nom de jeune fille est « Duboeuf » !
C'est bien écrit, très agréable de lecture et personnellement ce livre m'a beaucoup parlé, de part l'évocation de Jacques Brel, des actrices américaines du temps jadis... celle également des albums de Tintin de ma jeunesse.
Puis vient la révolution de mai 1968 : la libération sexuelle, les cheveux longs et souvent les idées courtes, du militantisme au psychanalyste, de l'amour libre au divorce couteux.. Bref l'impression de s'être un jour trompé de route. Et ce n'est pas drôle tous les jours ! Mais ce livre est une sorte de piqûre de rappel....Très bien venue. On ne peut pas être et avoir été.
A découvrir.
Extraits :
- Il pratiquait, en disciple de Lacan, une invention du maître. La séance à durée variable. Il arriva qu'il me mit à la porte quelques minutes après mon arrivée.
- Le sphinx, en mettant intelligemment bout-à-bout de vraies phrases, avait cette fois à améliorer le rapport entre le prix de la séance et les paroles prononcées.
- Comme je le regardais, incrédule, il m'avait tendu le papier sur lequel était écrit : « j'ai décidé de mettre fin à mon analyste. »
- Nos relations avaient glissé de l'amour à l'amitié puis à l'affection. Le ciment s'était désagrégé lentement et la répétition des histoires familiales est un puissant moteur inconscient.
- Une grande aventure à l'échelle de l'enfant ! Tout était merveilleux, à commencer par la voiture qu'avait acheté oncle Jean, qu'il avait encore en Amérique plus de trente ans après.
- Un paquebot n'est qu'un théâtre flottant.
- Le père de Robert était fantasque. Il s'était fait construire un cercueil et y prenait régulièrement un « petit bain de mort » dans lequel il se prenait en photo afin de méditer sur le sens de la vie.
- Les bouches de chaleur, avec leur nom prédestiné, avisaient ma curiosité sexuelle et accompagnaient mon univers clandestin.
- Jacques Brel avait trouvé la formule qui me convenait. On apprenait dès l'enfance ce qui ne me servait à rien.
- Mais le meilleur arriva sans prévenir : l'apparition de la grande sœur qui s'installa, seins nus, au bord de la piscine.
- Même post-mortem, ce Bon-papa inspirait encore de la peur à ses filles. Je n'avais pas encore tous les éléments pour comprendre la raison de cette emprise.
- Écrire ça sert autant à s'exprimer qu'à se connaître.
- Les névroses des parents ne s'additionnent pas, elles se multiplient.
- L'apparition de ce personnage pittoresque était le signe qu'une page se tournait dans la famille. Éditions : Siloë (2011)
Le site, ici
Le blog, là.