Buveurs
Les buveurs de bière.

Jacques JOSSE .

Note : 4 / 5.
Brèves de houblon.
Un auteur qui site cette phrase de Flann O'Brien au début de son livre «  Une pinte de bière c'est ta meilleure amie » a d'emblée droit à toute ma sympathie. Qu'il soit un connaisseur de Jack Kerouac et que nous soyons nés à quelques kilomètres de distance (pas la même année, heureusement pour lui) en rajoute encore. Un détail, je bois très peu de bière sauf de la Guinness, bien sûr et encore deux ou trois fois par an !.
La présentation des textes qui composent ce recueil se nomme (dans les débris) où l'auteur nous explique qu'il « exhume » des notes prises çà et là.
Le bistrot chez Bellec, à Bréhec que j'irai visiter, Bréhec et peut-être le bistrot. Souvenirs d'un marin décédé loin en Mauritanie, qui sans doute baptisé à l'eau de mer souffrait d'une très grande soif. Beaucoup de morts d'ailleurs dans ces textes, Popeye, chauffeur-livreur et consommateur de bière qui un jour a loupé une manœuvre. Son copain Jeff vient arroser sa tombe, et boire une bière brune avec lui. Paul le croque-mort compte...les mises en bière mais il en boit lui aussi. Théo le buraliste et son chien vieillissant, un aveugle, une ode à l'ami qui s'est pendu, là-bas chez lui dans le Nord... Georges l'habitué des lieux avec qui l'auteur trinque.
Les personnages qui pour certains hantent ces pages sont en général des joyeux drilles, enfin ils s'en donnent l’apparence et la faconde mais on sent chez pratiquement tous une grande solitude. Pierrot Le Loup (de mer!) sur sa mobylette pétaradante arrivant de Plouezec au petit matin pour une virée en mer.
Seule femme, la pulpeuse Céline, au décolleté généreux, la fille de Raymond, décédé lui aussi à l’hôpital de Paimpol,  rêve érotique de plusieurs clients, de pratiquement tous d'ailleurs. Sauf de Jimmy,  lui c'est un chasseur alors les femmes ne semblent guère l’intéresser.
Beaucoup de références littéraires, et pas beaucoup de buveurs d'eau, surtout Bukowski ou Dylan Thomas, un dénommé Larry Brown, que je ne connais pas (mais je vais me soigner) il cite aussi Jean Genet et Manuel Vasquez Montalban et un poète pour qui il a beaucoup d'admiration et que je ne connais pas, Yves Martin. Parmi les amis on retrouve Alain Jegou, poète et écrivain de Ploemeur près de Lorient avec qui il a écrit la préface de « Kerouac City Blues » .
Il est aussi très surprenant de trouver mention de Freddy Martens double champion du monde de cyclisme et des équipes de football de l'Ajax d'Amsterdam et du Feynoord d'Endhoven. La Belgique et les Pays-Bas sont aussi des pays de fortes traditions en matière de bière. Une Gueuze Mort Subite par exemple !

Plein de petites scènes de la vie de tous les jours dans un bistrot du Goëlo, entre Plouha et Plouezec, donc chez moi ! Je suis un peu chauvin sur ce coup là ! Le proverbe dit que l'on n'est jamais si bien servi que par soi même !
Un bon moment de lecture dans ces petits récits intimistes et plein de retenue et de pudeur. Un peu de mélancolie et de nostalgie mais pas de tristesse. Une ode à la bière et surtout à l'amitié masculine, qui aide à combattre un vide sentimental et familial. Un livre qui se déguste lentement par petites gorgées.

J'aime bien ce genre de textes et comme en plus cela se passe dans des endroits qui me sont familiers, Paimpol, Plouezec, Bréhec, c'est encore mieux.
J'ai commencé par une phrase de Flann O'Brien, je vais terminer par une citation de Jacques Brel.
Ça sent la bière de Londres à Berlin
Ça sent la bière, Dieu qu'on est bien.

Extraits :
- Je laisse longuement macérer l'illisible.
- Je rentre à la nuit noire. Quitte le sentier des douaniers. Contourne un hameau devenu désert.

- Bréhec semble une étendue d'eau salée entrée par mégarde dans la terre.
- La nuit ronge son frein. A l'Est les pans de brouillard se détachent.

- Les noms de leurs pères (et des pères de leurs pères) perdurent, inscrits depuis des lustres sur des pierres au cimetière.
- Lui, Céline, ses seins blancs, ses formes arrondies, ses fesses bien séparées et moulées sous les jeans, il s'en branle...
- Des lignes grises s'étirent. Peu à peu l'aube, livide, dévoile falaises, port encastré, balises et amers.
- Le lieu sombre vite dans un ralenti qui dévie entre paresse et usure. La mélancolie déplie ses ailes. Elle met quelques minutes à nous atteindre.
- C'est la mémoire, cette écorchée lente, qui s'évertue à en dessiner les méandres.
- Et de répéter que la bière, à l'inverse du vin, n'avait pas besoin de soleil pour mûrir : la lune lui suffisait amplement....
- D'ici, je vois la lumière orangée tremblotante qui délimite les contours du port de Paimpol. J'aperçois, près de la pointe de Minard, des phares de voitures lancées dans les lacets.
- Personne ne sait s'il ment ou pas. Et de toute évidence, tout le monde s'en fout.....
Éditions : La digitale (2005)