Femmes

Femmes criminelles en Bretagne au XIXe siècle*.
Annick LE DOUGET .
Note : 5  /5.
Quand la vérité dépasse la fiction !
Pourquoi j'ai lu ce livre et comment? Pourquoi ? Par moments, je pense qu'un crime pour un lecteur n'est qu'une intrigue dans un récit bon ou mauvais, un passage obligé de tous romans policiers, mais dans la vie.....J'aime aussi les livres qui sont des documents sur des époques et des sujets précis, les crimes par exemple.
Comment ? Avec beaucoup d'attention, car le sujet n'est pas des plus faciles, ici rien n'est romancé. C'est également très technique et parfois un peu fastidieux, mais nécessaire. On trouvera en italique, dans les extraits, les dernières phrases de la préface, dans leurs sécheresses et leurs lourdes vérités.
Douze affaires situées entre 1813 et 1894 avec les progrès matériels de la justice, mais pour le côté humain, c'est un autre débat.
Plusieurs problèmes sont évoqués dans l'introduction de ce livre : celui de la lutte des classes, les prévenus étant souvent des pauvres, les jurés souvent des notables. Les jurés sont également toujours des hommes et dans le cas de ce livre, les accusées toujours des femmes. Autre problème grave et très spécifique ici, la langue : les prévenus ne parlant pratiquement que le breton, ce qui n'était pas toujours le cas des jurés. Imaginons la difficulté pour une accusée de plaider sa cause en breton, la traduction est faite par un traducteur homme et le jury est composé de notables de sexe masculin ! Peut-on réellement parler de droit de défense ? Douze portraits de femmes criminelles, quatre chapitres traitant de différents thèmes et une préface de Marylise Lebranchu, députée finistèrienne et ancien ministre de la justice.
Les deux premières affaires dont parle ce livre eurent un verdict diamétralement opposé en partie à cause du traitement et de l'opinion émise par le public.
Marie Le Cam fut acquittée pour l'empoisonnement de son époux. Les circonstances atténuantes n'existant pas, la déclarer coupable aurait été la condamner à être guillotinée !
Barbe Ropars fut condamnée à mort et exécutée pour l'assassinat de sa fille. Elle avait l'opinion publique contre elle et le jury ne pouvait faire autrement que de la condamner à la peine capitale. Cette dernière affaire est traitée par Anne Guillou dans son livre «  Noce maudite **» . En regard des faits, la seconde fut-elle beaucoup plus coupable que la première ?
Toutes ces criminelles sont des femmes, qui, de victimes parfois, devinrent bourreaux ! Que penser par exemple de la triste vie de Barbe Ropars ! Ou de celle de Marie-Françoise Bougaran, schizophrène et plusieurs fois meurtrière, à peine âgée de quinze ans !
L'empoisonnement est une manière de donner la mort typiquement féminine si l'on en croit les statistiques. Souvent la médecine, un peu impuissante, parle de maladie ou d’épidémie....
Dans le sillage de la Jégado, et de Marie-Françoise Bougaran, venons-en à Marie-Joseph Rouat. Tentative d’empoisonnement avec de la "mort au rat" sur la personne de son mari après cinq semaines de mariage ! Elle fut mariée pour un modeste lopin de terre et l'année 1847 fut une année de misère profonde, alors....la faim, le déchirement de devoir quitter sa famille, l'espoir d'une vie meilleure à 19 ans ! Un mariage qui ne satisfait aucun des deux époux....
Les infanticides sont aussi très nombreux comme dans le cas de Marie-Perrine Meudec dont l'auteur dit ceci :
-Ce dossier où l'amour et la mort se conjuguent est sans doute le plus douloureux, le plus émouvant de ceux ici exposés.
Après avoir noyé ses trois enfants, elle se constitue prisonnière ; comment cette femme peut-elle en être arrivée là ? Les causes classiques, l'alcoolisme, la violence, le silence du bourg, tout le monde sait mais se tait, les coups pleuvent, en plus se greffe un sentiment de jalousie dû à un mari séducteur, au bout la folie et le crime.
Autre affaire celle de Marie-Marguerite Bernard, infanticide doublé de déni de grossesse, combien de crimes permis par le silence de l'entourage ? Servante, puis amante.......mais à la longue le voisinage s'indigne ! Les rumeurs vont bon train, mais légalement rien ne se passe.
Certaines criminelles comme Marie-Anne Derrien, la veuve noire de Lennon (village du Finistère) sont parfois très atypiques. Et ici, nous sommes, je pense, encore moins enclins à leur pardonner. Car voilà une femme riche, ayant une vie dévergondée pour l'époque, choisissant amants et maris ; a-t-elle tué son premier époux ? La rumeur publique pense que oui, alors pourquoi tuer de nouveau ? À noter là que c'est la seule accusée qui parle couramment le français. Mauvaise épouse, mauvaise mère et en plus mauvaise fille, buvant plus que de raison. Ce qui en fait la femme la plus antipathique du lot !
Dans certains chapitres, l'auteur nous parle des causes qui débouchent sur toutes ces affaires. L'alcoolisme est une des plus évidentes, avec son lot de bagarres entre hommes, mais aussi de violence vis-à-vis des épouses, ou filles !Les mauvais traitements et la violence rurale sont également très présents. La solitude, pas forcément physique, mais aussi morale, de ces jeunes filles éloignées de leur famille, soit par le travail, soit par le mariage, qui se retrouvent souvent sans aucune aide dans une famille où elles ne sont pas toujours acceptées de plein gré.
Il faut y ajouter également son corollaire, la misère, avec certaines années de disette des femmes emprisonnées pour des vols de pain, avec violence. À signaler aussi une autre forme de violence, celle contre l'État, mais qui est plus souvent une affaire d'hommes. La violence est malgré tout quotidienne et très présente. Le problème de la sexualité dans une société repliée sur elle-même et très catholique est aussi une des causes de troubles et de crimes, combien de relations surtout entre maîtres et servantes furent réellement consenties par la femme ? Marie-Marguerite Bernard semble en être un exemple, car pour chaque grossesse, il faut un géniteur !
En fin d'ouvrage l'auteur fait le constat suivant :
Séparation et divorce : l'antidote du crime ?
Le propos est développé par les cas de trois femmes mariées, mariages catastrophiques. La Veuve Gouvest et sa fille Marie-Anne empoissonneront le mari de celle-ci, il en réchappera ! Après avoir purgé sa peine, elle retournera vivre avec son mari !
Jeannie Paugam castrera son époux après vingt ans de vie commune en déclarant qu'elle n'avait plus l'intention d'être mère ! Lui aussi en réchappera et eux aussi reprendront la vie commune !
Louis Jaffrédou est « confite en dévotion » et son mari a trois défauts, on peut même parler de péchés :
l’irréligion, la prodigalité et l'ivrognerie, alors le châtiment doit être exemplaire, étouffé un soir d'ivresse.
Que Dieu ait son âme !
Un mot sur l'auteur (que je félicite) : greffière au tribunal de Grande Instance de Quimper, elle signe ici ce qui me semble être un ouvrage de référence qui a obtenu le Prix du Salon de  du Livre d'Histoire de Pontivy en 2001.
Un livre qui dévoile la vie cachée des campagnes bretonnes de l'époque, avec son lot d'infortunes, de violences et de morts peu naturelles.
Deux cent cinquante pages qui pèsent lourd dans la mémoire collective et qui permettent de mesurer les progrès accomplis, quoique tout ne soit pas parfait dans la condition féminine.
Extraits :
- Un Finistère inaccoutumé que celui où se débattent ces femmes, nos sœurs, nos aïeules, seules contre leur souffrance ou leur mal-être, dépassées par leur violence : souvent victimes, elles sont un jour devenu bourreaux, par haine, par désespoir ou par folie.
- Cette liste de notables au temps du suffrage censitaire reflète une justice bourgeoise, revenu sur le principe révolutionnaire du jury populaire.
- La question a été posée de savoir si ce regard exclusivement masculin sur les femmes criminelles du XIXe siècle avait eu quelques incidences sur leur peine.
- On notera à ce propos que les « gens de campagne », bretons non bilingues en majorité, ne comprennent que les interrogatoires des accusés et les auditions des témoins bretonnants, ainsi que les paroles traduites du président des assises ; mais ils ne peuvent saisir ni les réquisitions du procureur, ni la plaidoirie des avocats.
- Dans le même temps, en France, s'est engagé un débat sur l'influence de la presse sur la criminalité.
- Rien n'a été simple dans ce mariage arrangé à la mode de la campagne, où les intérêts familiaux priment sur l'amour.....
- Le souvenir du crime hantera longtemps les Morlaisiens. L'imprimeur Alexandre Lédan avait écrit en mille huit cent quarante quatre sur feuilles volantes une longue complainte, la « gwerz Barba Roparz », qui ravira l'émotion de la tragédie.
- La patience des aliénistes à son égard contraste avec la méfiance des juges, la virulence de la cour ou la haine du public.
- Mais il est temps maintenant de mieux connaître Marie-Françoise Bougaran et de tenter de comprendre les étapes de sa dérive criminelle.
- Non-dits, demi-mensonges, quart de vérité, voici les peu habiles manœuvres auxquelles se livrent la jeune femme !
- On peut alors deviner l'ampleur du chiffre noir des infanticides, de ceux qui n'ont jamais été révélés à l'autorité et qui sont restés dans le secret partagé de toute une population !
- Le violeur est acquitté, et cet acquittement est regrettable, toujours selon le procureur, car c'est un affront « à une jeune fille, isolée, pauvre, ayant pour tout patrimoine que sa bonne réputation ».
- Néanmoins elle ouvre une brèche édifiante de notre vision du monde de la campagne du XIXe siècle. 
- Les femmes criminelles dont l'histoire est ici relatée n'ont pas, sauf exception, d'instruction. Rien d'étonnant à cela. Alors qu'au milieu du XIXe siècle l'alphabétisation est achevée pour la grande majorité des Français, tel n'est pas le cas dans le Finistère, surtout pour les femmes.
- Promiscuité, misère, alcool, les ingrédients d'une existence noire sont réunis pour entraîner le couple dans une spirale de violence jusqu'au crime.
- Le crime est devenu péché, les auditions servent à soulager une conscience gênée.
Éditions : Le Douget (2003).
*Tourments, violence et châtiments.
**Anne GUILLOU. Noce maudite. Ici.