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La cour.
Chronique du Royaume.
André RIBAUD / Illustrations de MOISAN.

Note : 4 / 5.
Avant la Basse-cour.
Un de mes amis m'a suggéré la lecture des « Chroniques du règne de Nicolas Ier ». Mais pourquoi ne pas commencer au début de l'histoire, dans les années 1960 ? J'étais un peu jeune pour ce genre de littérature, mais j'ai été de bonne heure un fidèle lecteur du « Canard Enchaîné ». Je pense l'avoir acheté en 1972 quand il est sorti en format poche.
Donc revenons en arrière avant le règne du nain de jardin et de sa valetaille.
Il était une fois donc, il y a bien longtemps, un grand homme qui régnait sur la France, la comparaison avec Louis XIV n'est pas dénué de fondement. Grand il l'était, intègre aussi, personnage historique également, il représentait une certaine idée de la France. Mais il n'était point sans défauts !
Les évènements du monde par le petit bout de la lorgnette, une caricature de la vie de l'époque.
Car il s'en passait des choses dans le vaste monde, la guerre d'Algérie, le mur de Berlin, mais cela tout bon manuel d'histoire vous le dira, et mieux que moi.
Donc revisitons ces années 1960/1966 qui furent avec le recul un certain âge d'or et d'insouciance.
Et en Bretagne pendant ce temps là ? Un des titres d'un chapitre se nomme « une jacquerie en Bretagne »
-….ces manants chaulaient, binaient, fumaient leurs dépits dans les landes et les paroisses de l'Ouest. Par une nuit sans lune, une horrible jacquerie se déclara dans les états de Bretagne. Forces quarterons de laboureurs se jetèrent par surprise dans Morlaix, au milieu d'une épaisse confusion de ténèbres de charrettes, prirent d'assaut l'hôtel du sous-intendant, chassèrent ce malheureux de son lit, bivouaquèrent avec leurs fourches dans ses appartements. Le pauvre sous-intendant dut chercher refuge chez les exempts.
Un autre épisode, quelques temps plus tard, donne une idée de l'esprit assez frondeur qui régnait en Bretagne à cette époque :
-Dans les paroisses de Bretagne, la jacquerie des charrettes mal assoupies se réveillait. Pisani qui rôdait le duché pour y prêcher la gloire rurale du Roi, s'y trouva bientôt cerné par un peloton de manants, assailli comme un maltôtier, rallié, emmené à travers des eaux et des franges ? inconcevables jusqu'à une chaumière où il fut contraint de se noyer le ventre de cidre.
Les personnages politiques et pour certains historiques croisés ici sont nombreux évidement, mais quelques-uns d'entre eux sont passés dans les oubliettes de l'histoire et c'est tantmieux.
Donc on croise (pas le fer, ni Deferre Gaston de son prénom non plus d'ailleurs !)
A tout seigneur tout honneur commençons par le Roi, lui même :
- Long, il avait été maigre avant qu'assez de gros ne se mît à son estomac.
Monsieur de Bré surnommé de manière narquoise « Mr le Prince-qui-nous-gouverne » et dont la description comme ainsi :
-..était un homme de taille médiocre, assez boudin de figure, l’œil enfoncé, le cheveu noir, fort garçon d'ordre.....
Madame de Maintenant, épouse du roi, le bon peuple parlait d'elle avec ce qualificatif , « Tante Yvonne »  :
-Elle passait sa vie dans des exercices de piété plus édifiants et les plus continuels. Elle avait l'âme austère et pénitente, et elle eût envoyé toute la Cour à complies.
Le marquis Charmant d'Elmas, député des Girondins, a la longévité politique naissante :
- On trouvait plus d'agrément à le regarder qu'à l 'entendre, car il avait une voix perchée, avec un fausset aigre, qui grinçait.....Le marquis Charmant d'Elmas ne savait rien dire simplement.
Dans le monde politique comme dans un orchestre, il y a les fifres et les sous-fifres des barons et des baronnets : le baron Frey, un homme à cheval sur les principes et ministre du Dedans, le baron Guichard, représentant de l'aristocratie de La Baule, bétonneur de l'époque, surnommé en raison de sa taille « Le grand méchant mou »!Le marquis de Pompidou, Montrésor de Baumgartner, Grand Argentier ! Ou également aux finances, le prince Pinay de la Tannerie, dont l'auteur nous dresse brièvement le portrait :
-C'était, au demeurant, un homme de peu d'esprit et des plus ordinaires, mais qui avait su se faire une supériorité, même une renommée et jusqu'à une légende.
Certaines particules sont épinglées comme une légion d'honneur sur la première poitrine venue (opulente par la taille ou par la fortune) :
-Déjà des ministres avaient frayé le chemin aux subalternes. Car le chevalier Giscard n'était aucunement d'Estaing, et pour M. Couve de Murville, sa noblesse fort peu couvée, s'était trop vite éclose.
On croise aussi, quelques monarques ou non étrangers, le britannique McMillan, le président des États-Unis d'outre-Atlantique, le sémillant Kennedy, le rondouillard Nikita Khrouchtchev, le chat perché persan d'Iran et sa jeune épouse. De nombreux dignitaires africains fréquentaient également l'Élysée en cette époque, rois, princes, présidents autoproclamés, vrais dictateurs, faux démocrates et ainsi de suite. L'un d'eux comble de l'ironie avait prénommé un de ses fils, Charlemagne ! Déjà la brosse à reluire fonctionnait à plein temps ! Jean-Bedel n'avait pas encore inventé la gratification « rubis sur l'ongle ».
Les étranges lucarnes commencent à faire leurs apparitions et le monde politique y fait aussi des apparitions, toutes dents blanches dehors.....
Reconnaissons après-coup que tout cela avait une certaines grandeur, au moins par la taille du monarque !
Rappelons-nous des quelques bons mots qui firent le succès des gazettes de l'époque. « Quarterons » en parlant de certains généraux ! « Machin » en désignant si ma mémoire est bonne l'ONU . « Chienlit » au sujet de quelques manifestations étudiantes Et cerise sur le gâteau « Vive le Québec libre ». Cette expression en Bretagne valut son pesant de sirop d'érable. Ces expressions ont une certaine classe, une originalité certaine bien loin d'un vulgaire et méprisant « Casse-toi pauvre con ! ».
La première chose qui est frappante, c'est le vocabulaire volontairement désuet.
Humour soit, mais aussi dénonciation des mœurs de l'époque qui nous paraissent bien véniels par les temps qui courent. Car force est de constater que les choses ont bien changé et pas en bien hélas ! Car qu'est devenue aujourd'hui la Cour ! Je cherche un adjectif, une volière serait désobligeante pour certains oiseaux de toute beauté ! Une Basse-Cour serait plus appropriée, mais vexant pour les coqs et les poules qui nous nourrissent !
Que chacun juge par lui-même......
Extraits :
- Tout se faisait chansonneur. L'un disait que Colombey-les-deux-Églises allait être réduit à Colombey-les -deux-Éclipses, et que Mme de Maintenant serait bientôt Mme de Jadis.....
- Pour M. le prince, les plats ne lui parurent être composés que de couleuvres. Il ne les avala pas moins.
- De là vint que l'on disait que le baron Frey était la plus belle conquête du cheval.
- Le Roi s'en délectait, mais ne sonnait mot de ses pensées, excepté par de petites échappées de dérision.
- Les malheureux marins allaient bientôt savoir qu'on peut être galère sans avoir besoin de croiser la mer.
- Or il advint que ce godelureau y fit les yeux doux à une femme de chambre et les fit si doucement et avec tant d'efficace que la pauvre en restât grosse à cause de ses œuvres. Le châtiment fut exemplaire, aussi propre à secourir la vertu qu'à désabuser le vice.
- M. De Murville n'eut point à prendre le deuil : son visage le portait perpétuellement.
- Mauriac fut de ceux-là. Il était l'écrivain du roi. Dans les Belles-Lettres dont Malraux était le grand sorcier, il faisait une espèce de pape noir.
- Le comte Mollet n'était pas fait pour manier les grandes affaires du gouvernement. (« Le roi m'a fait cocu », gémit-il un jour, dans un aveu public de ses malheurs. Et non cocu en herbe, mais cocu en gerbe ! ).
- Le Roi avait défendu que pas un de ses ministres s'ingérât dans cette navigation consolatrice, dont furent M. son fils, Mme sa belle-fille, Mme la Princesse, Mme de Barburon et le plus que chacun put faire venir de sa parentèle et de ses amis.
- Sur la fin de janvier, tout à coup, le repos de l'Europe fut ébranlé par un formidable bruit d'une brouille qui s'était élevée entre le Roi et M. de Monaco sous le prétexte d'une bagatelle de boîte à babil.
Éditions : Julliard (1961) Le Livre de Poche (1972)