L_antarctique
L’antarctique.
Claire KEEGAN.
Note : 3,5 / 5.
C'est la vie !
J'ai beaucoup délaissé la littérature irlandaise cette année, la raison est que je trouve qu'elle s'est mondialisée, et a perdu de sa spécificité. Elle est le reflet de la société irlandaise, et les générations passées, de Bredan Behan à John McGahern n'ont pas été remplacées.
Les auteures irlandaises ayant écrit des nouvelles ne sont pas légion, la plus prolifique est je pense l’immense Edna O'Brien. Sur ce blog figure une des pionnières de la littérature irlandaise, Mary Lavin, l'incontournable Maeve Binchy et la contemporaine Anne Devlin ou encore Maeve Brennan et Anne Enright.
Le point de départ de la nouvelle qui donne son titre au recueil est une femme qui pense coucher avec un autre homme que son mari, avant d'être trop vieille, et ce que femme veut, elle l'obtient. Alors commence un week-end de rêve avec un homme attentionné, mais l'enfer est pavé de bonnes intentions, dit le proverbe. « Des hommes et des femmes », c'est la vie d'une petite fille dans l'Irlande rurale et profonde, et sa découverte des différences entre les conditions de vie suivant le sexe des uns et des autres.
« Où l'eau est là plus profonde » est un très beau texte sur les relations entre une fille au pair et un petit garçon avec une phrase qui m'a beaucoup plu :
-Alors il l'a embrassé, un étrange baiser décidé, un baiser d'aéroport à quelqu'un qu'on est content de voir partir, puis il s'est levé et a rejoint sa femme.
« Orage » retour dans la campagne irlandaise, le travail à la ferme, les rêves de la mère qui se réalisent et la folie qui doucement s'empare d'elle, et une petite fille qui devient femme et reste là désormais responsable de la ferme.
« Osez le grand frisson » nous narre une rencontre par petite annonce dans un coin perdu du Mississippi, un repas, un peu de boisson et un tour de manège, et si pour une fois Cupidon ne s'en foutait pas...
« Un drôle de nom pour un garçon » : une femme retrouve un homme, ils ont passé six jours et six nuits ensemble et elle est enceinte. Faut-il gâcher deux vies pour l'éventuel bonheur d'une troisième ?
La nouvelle «Les soeurs », qui est la plus longue est à mon goût la plus réussie. Deux soeurs Betty et Louisa sont diamétralement opposées. L'une, Louisa, est belle, avec des cheveux magnifiques ; elle vit en Angleterre après avoir épousé un homme relativement riche. La seconde, Betty, vit à la ferme, suite au décès de sa mère, au service de son père, homme colérique et dominateur. Après le décès de celui-ci, les années ayant passé, elle vit seule. Cet été-là, Louisa vient en vacances avec ses enfants, mais sans son mari. Au fil des jours, la discorde s'installe. Ce récit parle d'un problème relativement récurrent dans la littérature irlandaise, le retour des immigrés d'Angleterre, souvent beaucoup plus riches que la population locale.
Contrairement à ce que le titre peut laisser penser «Les palmiers en flamme » se passe en Irlande et parle d'un jeune garçon dont la mère est tuée dans un accident. Beau texte, pas franchement gai. 
Une ménagère qui part en chasse, le gibier un homme! Une petite fille qui découvre la vie et ses principes, une femme son médecin et des pommes....plus une promesse, dans dix ans les enfants seront grands! Deux soeurs, un facteur et des crimes dans le quartier, une famille recomposée qui tente d'oublier le passé, un homme dont la fille a été enlevée, deux hommes sur un bateau, Bichette et le bucheron sont quelques-uns des personnages de ce recueil. En fait, la vie dans sa simplicité ou sa dureté et la lutte perpétuelle souvent uniquement pour survivre..
J'ai bien aimé l'écriture et le regard lucide de l'auteur sur la condition féminine, les nouvelles rurales rappellent Edna O'Brien, qui, elle aussi, dénonçait le pouvoir des hommes dans une société figée. On trouve dans ce livre les thèmes dominants de la littérature irlandaise, la ruralité, l'esprit étroit d'un monde rigide, mais l'auteur ne parle jamais du pouvoir de la religion?
Pourquoi avoir attendu onze ans pour traduire ce recueil ? Mais je remercie les éditions Sabine Wespieser d'avoir pris ce risque.
Un regret, toutes ces nouvelles ne sont pas d'égale qualité, et j'ai été plus sensible aux textes traitant de l'Irlande qu'aux autres.
Extraits :
- On était en décembre, elle sentait un rideau se fermer sur une année de plus.
- Mon frère c' est quelqu'un, alors il n'ouvre pas les barrières, ne nettoie pas la merde, ne trimbale pas les seaux.
- Il y a de la tristesse chez maman ce soir ; tout en elle exprime comme quand une vache meurt et que le camion vient l'emporter.
- « Où étais-tu quand j'avais vingt ans ? » a-t-il dit.
- Les gens ne comprennent pas, mais il faut regarder le pire en face pour être paré contre tout.
- Juste quelques mots et le scénario se dessine. C'est comme si elle lui avait descendu la fermeture éclair de son pantalon.
- Smethers, le facteur, cet  enfoiré  adipeux avec ses lettres marrons. Le voilà qui arrive dans son uniforme  bleu fier.
- Lorsqu'une goutte d'eau tombe, ploc, dans l'évier, ils sursautent avec violence, tous ensemble.
- C'est l'attrait permanent de l'écriture : dans l'écriture, il est possible de changer les mots, d'avoir une nouvelle chance.
- Elle a désormais un accent anglais qui déplaît à Betty.
- À la messe, ils ont chanté des cantiques en irlandais : « Dochas linn Noam Padraig! ». Même les vieux messieurs debout près des confessionnaux ont entonné cet air là.
- J'ai été fabriqué avec un reliquat de sperme de mon père. J'ai découvert ça récemment.
- Nous suivons le son perçant, pressuré de la cornemuse irlandaise, nous sommes ramenés avec le soufflet.
Éditions : Sabine Wespieser (2010).
Titre original : Antartica (1999).
Chronique chez Clara, ici.
Cuné, ici.
Gwenaëlle, ici.