Les_soeurs
Les soeurs Gwenan.
Hervé JAOUEN.
Note :  4 / 5.
Les quatre filles du canonnier Jos.
Hervé Jaouen est le romancier le plus chroniqué sur ce blog, je crois que c'est le 20ème ouvrage dont je parle. C'est également le plus présent dans ma bibliothèque ! Étrange parcours littéraire pour cet auteur,  touche à tout, du polar aux livres pour la jeunesse, du roman aux nouvelles avec un égal succès.
Nous sommes en Bretagne, Jos est élevé par Tad et Mamm Bonizec, ses parents adoptifs, la vie est rude mais heureuse ; mais comme beaucoup de garçons de l'époque, la Marine Nationale est le seul débouché. L'école des mousses de Brest, puis Toulon, son mariage avec Guillemette, puis la guerre, les Dardanelles, et le retour à la vie civile avec une pension. Entre temps quatre filles sont nées, Joséphine, Germaine, Yvonne et Marie-Morgane.
Autre péripétie de la vie, la réapparition de son frère Donatien, qui, après une jeunesse passablement mouvementée, a épousé Adélaïde, une noble, pharmacienne de son état.
Joséphine, après une première déception amoureuse, partira à Paris travailler dans un atelier de couture. Mais ses patrons d'origine juive devront quitter la capitale pour Toulon. Joséphine sera de nouveau amoureuse d'un marin breton qui disparaîtra lui aussi...mais c'est tout à son honneur. Si Joséphine représente une certaine image des bretons et bretonnes quittant la Bretagne, toujours en quête d'autres choses, ses deux sœurs, Germaine et Yvonne, resteront sagement chez elles, suivant des vies bien réglées.
Marie-Morgane représente une certaine folie celtique et un profond rejet des institutions établies et des valeurs traditionnelles de la famille institutionnelle.
A travers ces personnages, nous suivons la marche du siècle, les guerres, et aussi l'histoire de la France coloniale, à travers la vie de nombreux marins bretons présents (souvent à leur corps défendant) dans tous ces conflits aux quatre coins du monde.
Jos, le père, enfant de l’Assistance publique, rescapé de l'enfer des Dardanelles, est un personnage que l'on rencontrait souvent en Bretagne, ancien marin, taiseux, d'aspect froid. Souvent ce genre d'hommes très courageux, mais modestes, n'avaient pas tous la vocation d'être marins, mais le devenaient pour fuir la misère. Cet homme me rappelle mon père. Guillemette, prénom désuet que j'aime beaucoup, sorte de valeur refuge pour toutes ces familles où les hommes ne sont pas souvent là. Les filles : Joséphine qui semble être passée à côté de sa vie, amoureuse d'un marin qui la quittera, elle en rencontrera un autre qui disparaîtra....Elle remplacera sa mère dans la tenue de la maison après le décès de celle-ci... Mais parfois le bonheur vient quand on ne l’attend plus. Germaine et Yvonne, les deux font la paire, pire que des jumelles ! Elles ne se quitteront pas, aimeront deux garçons qui sont de grands amis, se marieront, auront des enfants pratiquement au même moment...Même dans le malheur, elles seront indissociables.  Marie-Morgane, belle et mystérieuse, hautaine et silencieuse, fantasque et scandaleuse, un personnage hors norme dans cette famille traditionnelle. C'est elle qui apporte un peu de folie dans ce récit. Et un parfum de scandale!
Donatien (Tonton Dona), lui apporte le côté noir et est le personnage antipathique du roman.  Mufle, prétentieux,  intéressé et vulgaire, il a eu quelques démêlés avec les autorités dans sa jeunesse, son mariage ne le rend pas plus supportable. Étrangement dans un autre de ses romans « L’adieu aux îles », l'odieux de service était également « L'oncle » !
J'ai été assez long à rentrer dans ce roman, sûrement parce qu'il parlait d’évènements qui ressemblent fort à ma propre vie. La mer et les marins, un père dans la marine marchande, un beau-père, à la suite du divorce de mes parents, dans « La Royale », un oncle marin pêcheur, mon service militaire, Toulon où j'ai vécu à différentes périodes de ma vie. J'ai souvenir de vieilles photos avec des ancêtres marins aux uniformes étranges en Crimée, ou des absences de mon beau-père « marin en blanc » servant en Indochine ou en Algérie.
Je pense que ce livre permettra aux non-bretons de découvrir un mode de vie spécifique aux familles des gens de la mer.
Petit lexique d'amabilités en langue bretonne :
Droch : idiot, imbécile
Pavioù berr : court sur pattes.
Pikez : femme acariâtre ou chicanière.
Plac'h an daouliarded : fille à deux liards.
Torr-penn : enquiquineur.
Extraits :
- Le curé fermait les yeux sur ce rite païen. Si ses ouailles sacrifiaient au culte du Soleil, ils le faisaient le soir de la Saint Jean l'un des apôtres évangélistes. Cette cohabitation du profane et du sacré ne nuisait pas à l'église, ni n'appauvrissait l'argent de la quête.
- On était pas mal à être de cœur avec les rouges, fils de pauvres tout autant qu'on était, et moi en plus, un gars de l'assistance....À l'inverse, les lieutenants et les capitaines de vaisseaux avec des noms à rallonge, ils étaient pour les Russes blancs, ils en avaient gros sur la patate que des moins que rien aient zigouillé les Romanoff.
- Sur la photo, Jos lui trouvait «  un air de reine d'Angleterre qui vient de se faire pisser dessus par son clébard ».
- Le Front Populaire inspirait de la terreur aux riches. Ils achetaient des napoléons et des lingots d'or, quand ils n'envoyaient pas leur argent en Suisse.
- Les Jacob avait un fils, un nommé Max, qui a plutôt mal tourné. Poète, écrivain, que sais-je... il a même écrit un livre où il se moque des Quimpérois. Parti à Paris- justement- faire la nouba avec des personnages de son acabit.
- Autrefois, Tad et Mamm Bonizec portaient bien le costume traditionnel le dimanche, et pour autant on ne les mettait pas à part.
- Ils avaient été des grands-parents merveilleux, autant et probablement plus que des vrais.
- Une fleur du pays. La plus belle fleur du pays. Fleurs d'ajoncs ou fleurs de blé noir, mais montées sur tige de fierté.
- Notre pauvre Max Jacob est mort à Drancy, sur le chemin de la déportation. Lui qui s'était converti au catholicisme.....
- …. sinon il y aurait eu des sourires en coin, des ricanements, des réflexions en breton, dont l'ironie est autrement plus mordante qu'en français.
- Pour guérir, les femmes se tuaient au travail et les hommes sombraient dans la boisson.
- …. un jeune qui prêchait l'hygiène de vie, alors que l'ancien avait eu la sagesse d'admettre les limites de la science face à l'opiniâtre et mystérieuse résistance des artères de ses vieux patients à la gitane maïs et au vin rouge du Maghreb.
- Kaoc'h ki du* jura-t-elle.
Éditions : Presse de la cité (Terres de France) 2010.
*Merde de chien noir.
Souvenir la chanson de Gille Servat : Koc'h ki gwenn ha koc'h ki du.